‹ Dante, Pétrarque, Michel-Ange, TasseChapitre 45 sur 88 · LXXV1II · texte numérisé non relu

LXXV1II

Laure, après lui avoir dit qu'elle l’aime, le conduit aux pieds de ('Éternel, auquel il ose parler et qui lui répond.

J’ai vu de mes pensers l’aile au ciel me ravir Si souvent, que je crois être, au sein de l'aurore, Un de ces bienheureux dont le ciel se décore Et que la lerre a vu pieusement mourir.

Alors je sens au cœur un doux frisson courir, Voyant Celle pour qui mon front se décolore,

Me dire : Maintenant je t’aime et je t’honore, Depuis que je te vois et changer et blanchir.

Elle me mène à Dieu : là mon cœur s’encourage ; Je le prie humblement qu’il soit sa volonté Qu'au ciel je reste, à voir de tous deux le visage,

Et sa voix me répond : Ton sort est arrêté ;

Il peut tarder encor vingt ans ou davantage...

Ne te plains pas,... c’est peu contre l’éternité!

SONNETS

Après l'extase qui l’a conduit au ciel , après avoir entendu l’arrêt de Dieu lui-même, le poète n’a plus qu'une idée, c'est de mourir saintement.

J’ai vu par le trépas se tlétrir ses beaux traits,

Le soleil de ses yeux dans l’abîme descendre,

Son coeur bon et cruel, hélas! réduit en cendre,

Et mes lauriers changés en funèbres cyprès.

Je vois que je suis libre et j’en ai des regrets,

Car je ne verrai plus son clair regard me rendre Brûlant ou bien glacé, respectueux ou tendre, Plein d’un charmant espoir ou de remords secrets.

Hors des mains de celui (1) qui guérit et qui blesse Et qui m'a poursuivi jusque dans la vieillesse,

La liberté m’est douce et j’y trouve du fiel :

Ail Seigneur que j’adore et que je remercie,

Dont le sourcil gouverne et la terre et le ciel,

Las et rassasié, je rapporte ma vie.

(1) L'Amour.

l'ÉTHARyiK.

Prière du poète. Il réfléchit il sa vie passée, en reconnaît les erreurs, se repent et demande frràce.

Vingt et un ans l’Amour m’a tenu dans la flamme, Heureux et malheureux, plein d’espoir et de deuil, Et, du jour où mon cœur au ciel avec ma Dame S’est envolé, dix ans ont passé sur mon seuil.

Maintenant je suis las, je m’accuse d’orgueil Et de la triste erreur qui faillit en mon âme Éteindre la vertu : Dieu puissant, je réclame Grâce et pitié pour moi sur le bord du cercueil.

Je me repens des jours prodigués sur la terre,

Et dont je te devais un emploi plus austère Pour mon propre bonheur et ma paix ici-bas.

Toi,, qui m’as enfermé dans la prison mortelle, Affranchis-moi, Seigneur, de la peine éternelle, Car je connais ma faute et ne la défends pas.

SONNETS

Prière. Depuis que Dieu lui a parlé, c’est à lui qu’il s'adresse et non plus à Laure; c'est on lui qu'il met espoir et confiance. En remettant son amant entre les mains de Dieu,

Laure semble avoir abdiqué son pouvoir.

Je vais pleurant le temps qu’au loin j’ai vu s’enfuir Et que j’ai prodigué dans des amours mortelles;

Trop bas je suis resté, pourtant j’avais des ailes,

Et peut-être aurais-je eu quelque rôle à remplir.

0 toi qui vois l’abîtne où j’ai dû m’avilir,

Seigneur, roi tout-puissant des voûtes éternelles,

Au secours de mon âme et de mes sens rebelles Descends, et fais sur moi ta grâce s’accomplir.

Puissé-je, après des jours tourmentés par l’orage, Mourir tranquille au port, et si de mon séjour J’ai honte, que du moins mon départ soit d’un sage !

Mêle à mes jours comptés quelque dernier beau jour, Et prête-moi ta main au terrible passage-,

N’es-tu pas mon es|>oir, ma lin et mon amour?

Tout à Dieu maiutenaut , il ne pourrait pourtant $an$ ingratitude oublier celle à qui il doit son salut; aussi il s'adresse une dernière fois à elle, et reconnaît que c’est sa douce sévérité qui sauva son àme.

Itouce sévérité, refus pleins de tendresse,

Et pleins d’un chaste amourdans leurs charmants dédains, Qui tempériez l’élan de mes transports soudains Dont je blâme aujourd'hui la trop ardente ivresse!

0 voix dont le reproche était une caresse !

0 (leur qui descendis des célestes jardins!

0 source de beauté, qui des pensers mondains Avez su dans mon coeur effacer la bassesse !

0 regards qui, tantôt cruels, indifférents,

Réprimiez de mon sein les trop vifs battements,

Et tantôt souriez à mon âme alarmée !

Ah ! votre alternative eut pour cause et pour but,

Je le vois à présent, le soin de mon salut Qui sans elle et sans vous se perdait en fumée!

A MICHEL-ANGE

SONNET

Architecte, grand peintre et sublime sculpteur, Après avoir couru cette triple carrière,

Vieux lion amoureux sous ta blanche crinière, En poésie aussi tu devins créateur.

Alors, te redressant de toute ta hauteur,

Tu te mis à tailler les vers comme la pierre, Pour en faire jaillir l’image pure et fière De celle dont tu fus l’illustre adorateur.

Et, belle des beautés dont tu l’as revêtue,

Tu |>osas Vittoria, rayonnante statue,

Sur le blanc piédestal de tes sonnets sculptés.

Artiste et grand poete, en ta gloire infinie,

Pour rendre ton amour égal à ton génie,

Tu voulus conquérir deux immortalités.

Michel-Ange est né en Toscane, au château de Caprese, diocèse d’Arezzo; son père, Louis-Léonard Buonarotti Simoni, était podestat de Chiusi et de Caprese; sa famille était noble et s’était établie à Florence en 1250.

On a beaucoup parlé de ces vocations qui, malgré tous les obstacles, entraînent le génie vers le but glorieux qui doit le signaler à l’admiration du monde; Michel-Ange en est un nouvel exemple. Son père n’avait qu’une médiocre aisance; entouré de nombreux enfants, il les destinait au commerce de laines ou de soieries. Cependant Michel-Ange, envoyé à l’école de grammaire de François d’ürbin, négligeait ses études, et donnait déjà tout son temps au dessin. Il résista, pour suivre sa vocation, aux mauvais traitements de son père qui ne voyait, dans la carrière que voulait embrasser son fils, ni chance d’avancement ni chance de fortune. Mais l’enfant devait lasser le père; celui-ci consentit enfin à le laisser étudier chez Ghirlandaio, peintre renommé du temps. Michel-Ange avait alors i quatorze ans.

mh:hei.-an<;e.

Ainsi fui ouverte la glorieuse carrière que devait fournir cet enfant opiniâtre; et ne devons-nous pas croire à une providence du génie, qui fait son choix dans la foule, donne à son élu le courage et la persévérance, et, en même temps, l’indique du doigt à quelque puissant de la terre qui devra aplanir le terrain devant lui, et l’aider dans sa lutte avec l'indigence et l’envie?

Pour Michel-Ange, ce premier protecteur fut Laurent de Médicis, dit le Magnifique, prince, poète, artiste et philosophe. Il venait d’établir un musée d’antiques dans son jardin sur la ' place de Saint-Marc. Ce fut dans ce jardin que Dominique Ghirlandaio lui présenta Michel-Ange, alors Agé de seize ans. Ses essais en sculpture étonnèrent bientôt le bienfaiteur et le maître; Laurent le demanda à son père, le logea dans son palais et le traita comme son fils.

Ce fut une des gloires de ce prince d’avoir deviné le grand homme dans l’enfant.

Nous ne voulons pus suivre les progrès de Michel- Ange; notre - tâche n’est pas ici de faire connaître le peintre, le sculpteur et l'architecte; c'est le poète que nous avons traduit, c'est le poète dont nous voulons entretenir le lecteur.

Certes, ce ne fut pas une médiocre gloire pour un seul homme de réunir, à lui seul, tous ces genres de génie. Quelle large part Dieu avait faite à cette organisation puissante! Au reste, quand on considère ces colosses du moyen Age, Dante, Pétrarque, Michel-Ange et tant d’autres; quand on réfléchit à ce qu’ont été ces hommes qu’il a été donné à Florence de produire, quand on voit l'auteur de ïa Divine Comédie quatorze fois ambassadeur, et le chantre immortel de Laure médiateur entre les puissances européennes; quand on songe au génie multiple de Michel- Ange dont la seule main a fortifié Florence assiégée, sculpté le Moïse, [vint le Jugement dernier , élevé Saint-Pierre de Rome,

décrit les poésies lyriques qui le mettent au nombre des grands poètes, on se sent comme un effroi de mesurer notre temps à ces temps passés. On éprouve l’impression du voyageur lorsque, dans quelque vieux château du moyen âge, il rencontre ces casques de fer, ces grandes épées, ces armures colossales qu'il soulève à peine, en se demandant quels étaient les géants qui pouvaient les porter.

Le goût de la littérature dut nécessairement naître dans l’esprit de Michel-Ange lorsqu'il habitait le palais de Laurent de Médicis, qui était le rendez-vous de tout ce que la science et les lettres avaient de plus célèbre. Mais il y avait dans le passé un homme avec lequel il vivait dans une intimité plus grande encore et auquel il demandait ses plus nobles inspirations; ce fut Dante (1) dont le génie avait une conformité réelle avec lé sien. Tous deux puissants par la pensée, énergiques par l'action, grands par le cœur, pleins d'une imagination qui ne se perdait pas dans les rêves, mais qui semblait se promener à l’aise dans les champs de l’infini, on sent que ces deux hommes sont frères (2); le caractère indomptable de l’exilé devait aller à la rude et énergique nature de Michel-Ange; on comprend qu’il aimât le vers sculptural de Dante, qui met à nu la pensée avec la vigueur d’un bas-relief. Comme les artistes [grecs s’étaient inspirés d’Homère, Michel-Ange s’inspira de Dante; le Jugement dernier est plein de souvenirs dantesques. L’artiste savait le grand poème par cœur, et en possédait un exemplaire in-folio avec le commentaire de Landino; et sur les marges, qui étaient fort grandes, il avait esquissé à la plume une foule de dessins

(I) Dans sa prophétie de Dante, Byron fait dire au poète, en parlant de Michel-Ange:

The strearu of bis great thougbts shall spring from me.

« Le fleuve de ses pensées aura sa source en moi.»

(•i) L'affection et le respect du Michel-Ange pour Dante ont passé a la postérité avec les deui beaui sonnets qu’il lui adresse, et que nous avons traduits.

improvisés à mesure que cette lecture l'inspirait. Dante illustré par Michel-Ange, quel admirable commentaire! Malheureusement ce livre précieux fut perdu dans un naufrage.

Dans son culte pour Dante, Michel-Ange voulut ramener les ossements du banni dans sa ville natale (1), mais ses efforts restèrent sans succès; le pape ne voulut pas enlever à Ravenne le prix de l’accueil fait au poète exilé, et le tombeau de Dante dans sa patrie resta vide, comme un monument expiatoire ; ce ce fut le châtiment de la postérité.

En lisant les poésies de Michel-Ange, on voit que la lecture de Pétrarque eut également une grande influence sur son style; la langue de Dante avait vieilli; on a accusé Pétrarque de l'avoir amollie en l’assouplissant aux dépens de l’énergie et de la concision; mais Pétrarque obéissait aux destinées italiennes, qui marchaient, par la route glorieuse des beaux-arts, à la décadence politique; les douces allures qu’il donna à la langue convinrent de plus en plus à ces intelligences qu’auraient fatiguées les ellipses hardies du chantre de l’Enfer. Michel-Ange a pensé comme Dante et écrit comme Pétrarque, mais il n’en a pas moins gardé une originalité qui lui est propre. On peut dire de ses vers, comme de ses autres ouvrages, qu’on y reconnaît le lion à sa gritfe : ex utigue leonem; il est resté sculpteur dans ses sonnets où l'on trouve sans cesse des comparaisons tirées de son art et qu’il applique ingénieusement à son amour; enfin, en poésie comme dans les arts, on sent que Michel-Ange est resté fidèle à sa maxime favorite : que celui qui s’habitue à suivre n’ira jamais devant.

Comme Dante et Pétrarque, ses maîtres en poésie, il a suivi

(1) En 1589, dans la pétition que les Florentins adressèrent, à ce sujet, h Léon X, on lit cette apostille sublime dans sa simplicité : Moi, Michel-Ange, sculpteur, je supplie Votre Sainteté pour la même cause, m’offrant de faire au divin poète une sépulture convenable, et dans un lieu honorable de rette ville.

NOTICE

en amour l'école platonique; mais, si nous avons soutenu avec conviction la réalité de l'amour de Dante et de l’amour de Pétrarque, nous ne prendrons pas la même responsabilité à l’égard de l’amour de Michel-Ange; ses poésies sont l’œuvre de son âge mûr et de sa vieillesse, et la dame à laquelle il adresse ses vers fut pour lui l’objet d’un amour d’imagination plutôt que de cœur.

Cette dame fut Vittoria Colonna, fille de Fabrice Colonna, grand connétable de Naples; elle naquit dans cette ville en 1400, et fut célèbre par sa beauté et par son esprit. Elle épousa Ferdinand François d’Avalos, marquis de Pescaire, l’un des meilleurs et des plus vaillants capitaines de Charles-Quint, qui mourut en 1525(1). Devenue veuve à la fleur de son ûge et dans tout l’éclat de sa beauté, Vittoria resta fidèle à la mémoire de l’époux qu’elle avait perdu, et ce fut en vain que plusieurs prinqps d’Italie recherchèrent sa main. Elle était poète, et a laissé quelques poésies pleines de grâce et de chaste passion; voici deux de ses sonnets : ’

Quand l'oiselet, à jeun, entend le battement Qu’à travers les rameaux fait faite maternelle

(I) Fait prisonnier à la bataille de Havennc, il composa dans sa prison un dialogue sur l’amour adresse à sa femme qu’il adorait, et, après avoir recouvré la liberté, il reprit les armes contre la France, assista à la bataille de Pavie et contribua à la reprise du Milanais.

Les poésies de Vittoria furent imprimées sous ce litre: Rime délia divina Vittoria Colonna.

Dans l’immense page des Nocet de Cana, qui est une suite de portraits historiques, Paul Veronése a peint Vittoria Colonna, qu'il a placée auprès d’un prince nègre qui parle à un des serviteurs du festin.

Qui rapporte à sou nid la pâture nouvelle,

11 témoigne sa joie avec frémissement;

H s'agite et voudrait pouvoir, en un moment, Pour rejoindre sa mère, essayer sa jeune aile;

Sa langue se dénoue, et son gosier si frêle.

Pour la remercier, trouve un gazouillement;

Ainsi, quand ce soleil, mon amour et ma gloire, Me verse scs rayons qui me font vivre et croire Sur cette terre encore à des jours de bonheur,

Sans m'en apercevoir, ma plume d’cllc-mème S’émeut au noble aspect de ce héros que j’aime, Et s’essaie à tracer des vers en son honneur.

Ah! quelle est ma douleur en revoyant ces lieux Dont l'aspect aujourd'hui rappelle à ma mémoire Le jour où, tout couvert de butin et de gloire. J’ai revu mon époux jeune et victorieux !

Ix: feu de son visage et l’éclat de ses yeux A tous auraient suffi pour prouver sa victoire,

Et, quand il m’en contait la merveilleuse histoire. Sa parole prenait un accent glorieux.

Ému de mon amour, vaincu par mes prières,

Il me moutrait enfin les cicatrices ficres

Qui sillonnaient sou corps au retour des combats.

Alors j’étais joyeuse, et maintenant je pleure;

Ce souvenir m'attriste, et je verse à toute heure Des larmes de regret qui ne tariront pas.

NOTICE

Ce sonnet ne rappelle-t-il pas Othello montrant ses blessures et faisant le récit de ses combats à Desdemona émue et suspendue à ses lèvres ?

Mais, après la mort du marquis de Pescaire, Vittoria, uniquement occupée de son souvenir et vivant dans la plus austère dévotion, ne composa plus que des poésies sacrées. En 1541, elle s’était retirée dans un couvent d'Orvieto qu’elle quitta bientôt pour venir à Rome; c’est dans cette ville qu’elle mourut, en 1347, à cinquante-huit ans.

Michel-Ange n’a pu la connaître qu’aprôs son veuvage et dans l’un de ses voyages à Rome. Il suffit de connaître le caractère de Vittoria Colonna pour éloigner toute idée d’un amour des sens (1). Elle fut pour lui l’objet de cet amour idéal qui n’arrive au cœur que par l’imagination, et dans lequel l’esprit et le cœur se plaisent, parce que, en isolant l’àme du corps, il commence, ici-bas, cette union sympathique des intelligences qui doit être la vie des sphères éternelles. Michel-Ange eut une grande douleur de la perte de sa dame, et on dit qu’il se reprochait amèrement de n’avoir pas osé lui baiser le front au lieu de la main la dernière fois qu’il la vit. Il lui survécut dix-sept ans et continua à composer des sonnets en son honneur. C’était une communion de nobles idées et de hautes pensées que la mort ne pouvait détruire ni interrompre; car il n’y a pas de rupture dans ces pures amitiés des âmes fraternelles, et la mort n’est pas même une absence pour la pensée que rien n’arrête, ni les murs des villes, ni les montagnes de la terre, ni même cette barrière de l’horizon qui limite nos regards.

(I) Il y eul un échange de lettres très-actif entre la marquise de Pescairc cl Michel-Ange; elle admirait l'artiste, elle appréciait le poète, et son cœur était plein de sympathie pour ce cœur qui battait si noblement pour elle.

Avant de lire le poêle, arrêtons-nous un peu pour connaître l’homme. Vasari, l’élève de Michel-Ange et son ami, nous a donné, dans son bel ouvrage, la vie détaillée de son maitre, et c’est d’après lui que nous allons retracer son portrait.

Il était de taille moyenne, large d'épaules, mais bien proportionné dans toute sa personne; il avait la ligure ronde, le front carré et spacieux traversé par sept lignes, les tempes saillantes, le nez un peu écrasé par suite de l’accident de sa jeunesse (1),

(I) Voici comment Bcnvenuto Cellini dit que lui fut raconté cet accident par Pierre Torrigiani, qui en fut l'auteur :

Ce Buouarotti et moi, nous travaillions, tout entons, dans l’église del Carminé, à la chapelle de Masaccio; il avait l’habitude de railler tous ceux qui dessinaient avec lui. Un jour entre autres, ses propos m’ayant ennuyé, il me vint'

NOTICE

les yeux plulùt petits que grands, de couleur de corne, avec des points jaunes et d’autres bleus, les cils peu fournis, les lèvres minces, celle de dessous un peu avancée, les cheveux noirs, la barbe peu longue, rare et formant deux pointes. Son tempérament était sec et robuste; en effet, il vécut près d’un siècle. Sa vie se partagea entre Florence et Rome; il fut retenu dans cette dernière ville, pendant les dernières années de sa vie, par la construction de Saint-Pierre que l’envie lui disputait, que le soin de sa gloire et sa piété même lui faisaient un devoir de surveiller lui-même fl}.

plus dp colère que d'habitude, et, fermant la main, je la lui appliquai si vigoureusement sur le nez, que j’en sentis le cartilage se briser sous mon poing, comme si c'eût été une gaufre ( cialdone ), et il portera ma marque tant qu’il vivro.

Mkmoirlsdk Rknvkkuto Ckllini, liv. I, cliap. ni.

(t) Lettre à Vasari : « Messer Giorgio, mon cher ami, je prends Dieu à témoin que ce fut contre ma volonté que la construction de Saint-Pierre me fui confiée, il y a dix ans, par le pope Paul 111; si l'on eût continué à travailler comme on le faisait alors, je serais au bout de celle entreprise, et je pourrais aller où bon me semblerait; mais, pur le manque d’argent, elle s’est ralentie, et se ralentit encore.au moment le plus difficile de l'exécution; de sorte que, si je l’abandonnais aujourd’hui, ce serait une grande honte pour moi, et grand dommage de perdre le fruit des fatigues que j'ai endurées depuis dix ans pour l'amour de Dieu Si je l’abandonnais, je ferais le bien de quelques lar-

rons, je serais cause de la ruine du temple, et peut-être se fcrmerait-il pour toujours. »

Deuxieme lettre, écrite à soixante-dix ans et en envoyant à Vasari son dernier sonnet : «Dieu veuille, Vasari, que je tienne encore la mort à distance pendant quelque temps; vous me direz à cela que je suis bien vieux, et fou à faire des sonnets; mais c’est parce que beaucoup disent que je suis tombé en enfance, que je persiste à faire ce dont je suis chargé. Je vois dans votre lettre l’amitié que vous me portez; prenez bien pour certain que j’aurais à cœur de déposer mes faibles os près de ceux de mon père, comme vous m’y invitez; mais, en partant d’ici, je serais cause d’un grand malheur pour la construction de Saint- Pierre et coupable d’une grande honte et d’un grand péché. Pourtant, quand tout sera arrêté d’une manière déterminée, et que le plan ne pourra matériellement plus être changé, j’espère faire ce que vous m’écrivez; à moins qu’il ne faille partir plus tôt, pour ne pas encourir le reproche de faire attendre trop longtemps les gloutons qui veulent ma succession a Home. •>

Toute sa vie fut une vie d'études consciencieuses et de travaux constants et opiniâtres. Il dormait peu et se relevait la nuit pour travailler; souvent il se couchait tout habille, parce que, disait-il, il ne valait pas la peine de perdre le temps à se déshabiller pour se rhabiller quelques heures après. Il vivait de peu et mangeait ordinairement seul. Vasari nous dit qu’on l’accusa d’avarice; mais il l’en défend chaudement, en citant nombre de ses bienfaits et de ses dons. Il raconte, entre autres choses, sa générosité envers Urbin, un de ses serviteurs vieilli dans sa maison.

« Si je mourais, que ferais-tu? lui demanda un jour Michel- Ange.

— Il faudrait, reprit Urbin, que je me misse au service d'un autre maître.

— Povero à te! s’écria Michel-Ange, je veux te mettre A l’abri de la nécessité, » et il lui donna deux mille écus(I).

Si l’envie, cette lèpre hideuse qui s’attache au génie, n’épargna pas Michel-Ange, si elle troubla souvent la sérénité de son existence et le calme nécessaire à ses grands travaux, il dut en être consolé par les nobles amitiés dont il fut l’objet. Les papes Jules II, Léon X, Adrien VI, Clément VII, Paul III, Jules III, Paul IV et Pic IV le laissèrent à peine s’échapper de

(«) La mort de cet excellent serviteur aflligea beaucoup Michel-^nge, qui en témoigné ain&i ses regrets dans une lettre à Vasari :

« Messcr Giorgio, mon cher ami, il m’est difficile d’écrire; cependant je répondrai un mot à votre lettre. Vous savez de quelle manière Urbin est mort; ce qui a été une grande faveur de Dieu, tout en étant, pour moi, une perte irréparable et la cause d’une douleur infinie. Par celte faveur divine, Urbin, qui m’aidait à vivre lorsqu’il vivait, m’a enseigné, par sa mort, à bien mourir, sans regret, et même à désirer mourir. Je l’ai gardé vingt-six ans et j’ai toujours trouvé en lui un ami sûr cl fidèle; aujourd’hui que je l’avais fait riche, et que je voyais en lui le repos et le béton de ma vieillesse, il disparaît de mes cétés, il ne me laisse d’autre espérance que celle de le revoir en paradis ! »

Il en parle dans le sonnet XXIII.

NOTICE

Rome pour aller à Florence où l’appelait l’amitié des Médicis. On connaît ses disputes avec Jules II. L’esprit indépendant et fier de Michel-Ange ne fléchit pas devant l’orgueil du pouvoir pontifical;' c’était, au reste, un temps où noblesse et génie se traitaient en égaux. Vasari nous dit que le pape Jules III faisait toujours asseoir Michel-Ange à ses côtés, et il nous rapporte aussi une entrevue de Michel-Ange avec François de Médicis, dans laquelle ce prince le fit mettre à sa place, et s’entretint avec lui debout et la tête découverte.

! Enfin cette mort, qui sembla si longtemps respecter une si belle vie, vint, comme à regret, enlever ce grand homme au monde le 15 février 1564; il avait près de quatre-vingt-neuf ans. Quand il sentit l’heure dernière approcher, il dicta son testament, qui ne renfermait que ces mots : Je lègue mon àme à Dieu, mon corps à la terre et mes biens à mes proches, en leur recommandant de penser, pendant leur vie, à ce que le Christ a souffert pour eux.

L’Italie entière s’émut à la nouvelle de cette mort; Florence, qui voyait avec honte et repentir le sépulcre vide qu’elle avait élevé à Dante dont les ossements restaient exilés, ne voulut pas qu’on lui adressât le même reproche pour les restes de Michel- Ange. Elle craignait que Rome jalouse ne lui disputât l’honneur de lui donner la suprême hospitalité de la tombe. Le corps de Michel-Ange fut littéralement dérobé(I); on le fit sortir nuitamment de Rome et on le dirigea sur Florence, où l’attendaient des obsèques telles que n’en ont jamais eu les puissants de la terre. Il fut reçu par une affluence considérable; on voulut revoir cet enfant de Florence que la mission divine d’élever à Dieu son plus beau temple sur la terre avait seule tenu éloigné de ses murs. Chacun voulait toucher ces restes véné-

(1) Vasari dil qu’il fui emporté comme une marchandise dans un ballol.

râbles, et tous les citoyens, jeunes et vieux, riches et pauvres, défilèrent devant celte bière ouverte que leurs yeux interrogeaient avec respect et douleur.

Tous les artistes de l’Italie, peintres, sculpteurs, architectes, voulurent contribuer à la pompe et aux décorations qui signalèrent les derniers honneurs rendus à l’illustre mort. Onze sculpteurs et quatorze peintres y travaillèrent à l’envi; les murs de l’église étaient couverts par plus de quinze tableaux représentant diverses scènes de la vie de Michel-Ange, et par les portraits des peintres et sculpteurs qui l’avaient précédé; vingt statues allégoriques accompagnaient le catafalque, et, parmi ces statues, l’on voyait personnifiées la peinture, la sculpture, l’architecture et la poésie. Enfin l'Académie de Florence avait choisi ses membres les plus célèbres pour prononcer, sur sa tombe, les dernières paroles (i).

Honneur à Florence qui, cette fois, ne fut pas ingrate, et se montra digne d’avoir donné le jour à un tel homme! Et nous, tout fiers que nous puissions être de notre siècle, soyons humbles devant cette Florence des temps passés qui voyait succéder le génie au génie, et qui se consolait d’une mort illustre par une illustre naissance.

La veille du jour où Michel-Ange mourait, Galilée était né.

( I , On peut lire dans Ynsari le détail de ces derniers honneurs rendus à Michel-Ange, page 3M) cl suivantes : édition de Florence, 1772, vol. VI ).

SONNETS

DE MICHEL-ANGE

SONNETS

DANTE ALIGHIEIW.

Guide par le génie, il sonda les abîmes,

Vit l'un et l'autre enfer; puis jusqu’à l’Étemel Monta vivant encore, et des splendeurs du ciel Ouvrit à nos regards les profondeurs sublimes.

11 fut l’astre imprévu dont l’éclat immortel Nous dévoila de Dieu les mystères intimes;

Et, pour prix, il a bu dans la coupe de fiel Qui toujours abreuva les plus nobles victimes.

Dante, ses actions, son grand et noble but,

Ont été méconnus par ce peuple parjure Chez qui le nom de juste est une flétrissure.

Et pourtant, que ne suis-je aujourd’hui ce qu’il fut! Que ne puis-je échanger les trésors qu’on m’envie Contre son dur exil, ses vertus et sa vie !

MICIIEL-ANGE.

,Ui

Page 1