‹ Dante, Pétrarque, Michel-Ange, TasseChapitre 46 sur 88 · DANTE ALI GUI EK I · texte numérisé non relu

DANTE ALI GUI EK I

Pour nos yeux son étoile eut des rayons trop purs;

On ne peut l’expliquer, car il fut un problème;

La voix peut mieux blâmer ses ennemis obscurs Qu’égaler la louange à sa vertu suprême.

Il vit les lieux d’épreuve et ceux où l’on blasphème; Et montant jusqu’à Dieu, loin des gouffres impurs, Toucha le seuil du ciel qui s’ouvrit de lui-même,

Quand sa patrie, au loin, l’exilait de ses murs.

Patrie ingrate, habile à gâter ta fortune,

Où vit-on (et chez toi la preuve en est commune) Prodiguer plus d'affronts à de plus nobles cœurs?

Non, pour qu’un cri vengeur t’accuse et te confonde, Jamais exil ne fut moins juste en ses rigueurs!

Jamais homme plus grand n’apparut dans le monde !

Le sculpteur cherche la forme dans le bloc de marbre; lui, il a cher ché l’amour dans le cœur d’une femme. C’est sa faute s’il n’a pas su l’y trouver.

L’artiste à ses |>ensers ne voit jamais s’offrir

De forme qui ne soit déjà préexistante

Dans le marbre lui-môme, et, pour la découvrir,

Il faut la main habile et l’àme intelligente.

Ainsi je sais qu’en toi, beauté noble et charmante,

Se trouvent à la fois, pour aimer ou haïr,

Le dédain et l’amour; mais mon âme ignorante Se perd aux vains efforts d’un impuissant désir.

Et, seul coupable, hélas î de ma longue souffrance,

Je ne puis accuser ni ton indifférence,

Ni tes cruels dédains, ni l’amour, ni le sort...

S’il est vrai que mon âme, inhabile, incertaine,

Dans ton cœur virginal, beau marbre où l’amour dort Au lieu de cet amour, n’a trouvé que la haine.

MICilEL-ANGK.

L'œuvre du sculpteur, bien que mutilée, reste entière dans nos souvenirs. Ainsi la beauté de la femme se flétrit, mais le poète lui garde un éternel asile.

C'est un divin plaisir, |>our l’esprit enchanté,

De voir le roi des arts, par qui la molle argile,

La cire obéissante et le marbre docile Prennent l’aspect vivant de notre humanité.

Si du temps ennemi la lente activité Atteint l’œuvre en passant, la brise ou la mutile, Le souvenir en est, dans nos cœurs, moins fragile. Et l'on en voit toujours l’éternelle beauté.

De même ta beauté, qui révèle à la terre D’un paradis perdu l’image passagère,

Est l’œuvre de l'artiste éternel et divin ;

Et, si le temps bientôt la tlétrit de son aile.

Je lui garde un asile en mon àme fidèle ;

Car ce que j’aime en toi ne craint rien du destin.

SONXKTS.

Il n'aime que par l’âme, el non par le cœur, qu’il considère comme le siège des passions sensuelles; aussi ce qu’il aime sous l'enveloppe mortelle de sa dame, c'est l’être parfait qu'il a aimé dans le ciel avant d'être sur la terre.

Non, l’amour dans le cœur n'a pas son origine;

Car mon amour pour toi n’a pas besoin du cœur;

Il se dirige aux lieux où ne sont ni l’erreur,

Ni de nos sens émus la révolte intestine.

L’Amour, en me donnant ma part d’âme divine,

Me fit un esprit droit, et te fit ta splendeur

Que je sais deviner sous l’aspect enchanteur

De ce beau voile humain qui, par le temps, décline.

On ne peut séparer la lumière... du jour,

Ni la beauté... du ciel; j’ai donné mon amour A qui lui ressemblait, ici-bas, sur la terre.

Je vois dans tes beaux yeux luire le paradis,

Et, pour revoir le ciel où je t'aimai jadis,

J’ai recours aux rayons de ta douce paupière!

MICHEI.-ANGE.

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Ce qu'il désiré, ce qu’il ressent, ce qu'il aime, ne peut être en lui; où

le trouvera-t-il?

Est -ce du Créateur la lumière éternelle Qui, par de courts instants, à l ame se transmet?

Ou bien le souvenir et le rêve secret

De quelque autre beauté que le cœur se rappelle?

Ou bien serait-ce encor que mon âme rebelle De son premier état reçoit un doux retlet.

Et ressent du passé je ne sais quel regret

Qui, dans mes moindres vœux, par les pleurs se révèle!

Ce que mon cœur désire et mon esprit pressent,

En moi ne peut pas être, et je suis impuissant A le trouver ailleurs; est-il en vous, Madame?

Depuis que je vous vis, un sort mystérieux Par cent pensers divers se partage mon âme ;

Ah! j’en sais le secret,... le charme est dans vos yeux.

SONNETS

L'amour, (cl qu’il le sent, ne peut offenser le ciel. Il est un hommage à Dieu, source tle toute beauté et «le toute vertu.

Par mon ardent désir mon espoir emporté Peut s’élever bien haut, sans être téméraire ;

Car, si Dieu repoussait tout amour de la terre,

Pourquoi nous aurait-il créés dans sa bonté4?

Comment aurais-je tort d’adorer ta beauté,

Puisque c’est rendre gloire à la source première D’où naquit la vertu qui dans toi sut me plaire,

Source de l’amour pur et de la chasteté?

La trompeuse espérance est celle qui se fonde Sur la frêle beauté qui s’enfuit comme l’onde,

Triste esclave du temps et des hivers maudits.

Mais, quand le cœur est pur, l’espoir est sans mélange ; 11 ne détlcurit pas, bien que la feuille change,

Et nous fait, ici-bas, rêver le paradis.

MICHEL-ANUE.

F.utrctic'ii entre le poete et l'Amour.

Dis-moi de grâce, Amour, si, quand je suis près d’elle,

La beauté que je vois est en elle vraiment,

Ou dans mon propre coeur? Loin d’elle et bien qu’absent, Je la revois toujours et la revois plus belle.

Tu dois bien le savoir, toi, son appui fidèle,

Toi que mon cœur poursuit de mon ressentiment,

Mais sans te demander ni moins âpre tourment,

Ni soupirs moins amers, ni douleur moins cruelle.

— C’est la beauté de l’âme, elle lui vient du ciel ;

Ami, quand par tes yeux à ton âme elle arrive,

En trouvant une sœur, elle se fait plus vive,

Et plus divine à voir;... car tout être immortel S’attache à qui descend d’une même origine,

Et c’est l’être immortel que ton œil imagine.

SONNETS

.'{'il

U n’cxiste que par celle qu'il aime, de même que la lumière de lu lune n’est qu’un reflet de celle du soleil.

Je vois par vos beaux yeux la splendeur éternelle Que je ne pourrais voir avec mes propres yeux ; Je porte, grâce à vous, le poids mystérieux D'un amour trop parfait pour mon âme rebelle ;

Sans aile je m’envole appuyé sur votre aile; Votre divin esprit m’emporte vers les deux ;

Je pâlis ou rougis au moindre de vos vœux,

Glacé l’été, brûlant quand le givre étincelle.

Ma volonté réside en votre volonté ;

Ma voix de votre voix est l’écho répété ;

Au fond de mes pensers votre cœur se reflète ;

Et je suis comme l’astre enfin, que, chaque soir, Le regard cherche au ciel et ne peut entrevoir Que par le pâle éclat que le soleil lui prête.

MICIIEL-ANUR.

L’œuvre du sculpteur survit au sculpteur; il peut donc, par son art, justifier son amour devant la postérité.

Dès longtemps on le sait, et l’on n’en peut douter, Mais comment se fait-il que l'image naïve,

Se dégageant du marbre, avec le temps survive Au sculpteur qui demain cessera d’exister?

La cause par l’effet se laisse» surmonter,

Et l’art sur la nature a la prérogative;

La sculpture à mes vœux sourit et me captive,

C'est vrai, mais sur le temps je ne puis plus compter.

Mais peut-être aujourd'hui, par le marbre ou la toile, Pourrai-je éterniser notre vie, et sans voile Retracer, si tu veux, nos traits et nos amours,

Afin que, dans mille ans, mon œuvre encor révèle Et combien je t’aimais, et combien tu fus belle,

Et si j’eus tort enfin de t'adorer toujours.

SONNETS

il ne peu! imaginer ni aimer qu'elle.

Fatigué de rêver,... jamais mon cœur rebelle Ne peut s'imaginer, sur terre ou dans les cieux,

Une forme assez pure, idéale ou réelle,

Qui puisse détourner mes regards de tes yeux.

Loin de toi, je faiblis et ma raison chancelle;

Mon cœur en est plus pauvre, et non moins amoureux Et, croyant affaiblir ma souffrance mortelle,

Je la sens redoubler; ah I la mort vaudrait mieux !

A quoi bon, désormais, précipiter ma fuite,

Quand je vois ta beauté toujours à ma poursuite,

Et le moins prompt coureur n’est-il pas bientôt pris?

L’Amour compatissant vient essuyer mes larmes,

Et jusqu’en ma douleur me fait trouver des charmes ; Ce qui coûte si cher n’est jamais d'un vil prix !

michkl-an<;k.

Lus liens qui attachent l'amant à ruinante sont si nombreux et si Torts, qu'un instant de colère ne peut les briser.

Avoir un chaste amour que l’honneur seul inspire,

Une même fortune et commune entre deux ;

Etre toujours ensemble ou tristes ou joyeux,

Quand la vie, en deux cœurs, n’a plus qu’un seul empire;

Voler d'une même aile ensemble vers les cieux,

Lorsque lame en deux corps se confond et soupire,

Kt sentir dans deux seins brûler les mêmes feux,

Puisque le même trait les frappe et les déchire !

Ne s’aimer jamais seul, mais partager l’amour;

N’exiger de l’Amour qu 'amour pour récompense; Vouloir ce que veut l'autre au moment qu’il y pense;

Obéir, commander, et cela tour à tour;...

Si tels sont nos liens, Madame, que peut faire,

Contre un si grand amour un instant de colère?

SON N BTS.

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Apres leur mort, une nuire femme héritera «le sa beauté, un autre amant héritera de l’amour qu'il a pour clic; peut-être sera-t-il plus heureux que lui.

Afin que tes beautés reparaissent un jour Au front de moins cruelle et plus douce personne,

La nature, je crois, recueille tour à tour

Celles que, malgré lui, la faux du temps moissonne.

Je crois qu’elle les garde au céleste séjour.

Pour de ces douces fleurs faire une autre couronne.

Et donner ton visage a celle que l’Amour A l’ordre du Seigneur de faire tendre et bonne.

Je crois qu’il réunit mes soupirs de douleur Pour les rendre à qui doit, nouvel adorateur,

Sous ta nouvelle forme un jour t’aimer encore.

Lui, plus heureux, peut-être, il pourra t’attendrir Avec mes propres pleurs, et devra recueillir La grâce qu’aujourd’hui je regrette et j’implore.

Il reproche à l'Amour de s'attaquer à lui, vieillard, qui n'a plus ni force pour lui résister, ni haleine pour le fuir.

Depuis longtemps, hélas! m’entourant de tes chaînes, Tu m’as frappé toujours et vaincu sans pardon; Aujourd’hui que ma tète est blanche, faut-il donc Prêter l’oreille encore à tes promesses vaines?

Que de fois n’as-tu pas serré, lâché les rênes,

Et fatigué mon liane de ton dur éperon,

Et lassé mes genoux, et fait pâlir mon front,

Et de pleurs, sur mon sein, fait couler des fontaines!

C’est toi que j’interpelle et que j’accuse, Amour;

Je ne veux plus te croire; à quoi bon, en ce jour, Saisir encor ton arc pour tirer dans la brunie?

Que fait le ver rongeur au bois qui se consume?

Et c’est honte vraiment que de poursuivre encor En coursier sans haleine et qui va tomber mort.

SONNETS

I! espère que l’Amour fera pour lui un miracle en le rajeunissant.

S'il est plus doux souvent pour d’autres destinées D’atteindre un but qu’on a plus longtemps pourchassé, * Le mien m’échappe, hélas! le temps m’a dépassé,

Et l’espoir du vieillard a de courtes journées.

11 est contraire aux lois que Dieu nous a données De brûler à cet âge où le corps est glacé ;

Et je brûle pourtant... Aussi, seul et lassé,

Je mesure mes pleurs au poids de mes années !

Mais, bien que je me sente aux portes de la nuit,

Et bien que mon soleil, qui loin de moi s’enfuit,

Dans l’ombre épaisse et froide éteigne sa lumière,

Peut-être que l’Amour, qui ne doit enflammer Que de plus jeunes cœurs, me permettra d’aimer,

Et me ramènera quelques pas en arrière.

Scs sens effrayés par la mort se révoltent contre 1* Amour, niais son aine ne la craint pas, car l'Amour la lui rend attrayante.

Quand devant moi l’Amour en guerrier se présente, De mon âme aussitôt je lui ferme l’abord;

Je vois entre nous deux s’interposer la mort Qui, d’un regard jaloux, le chasse et m’épouvante.

Mais à la mort pourtant mon âme indifférente Me ramène bientôt à mon amoureux sort,

Et l’Amour se défend par un dernier effort,

Et pour m’encourager veut la rendre attrayante :

« Il est vrai, me dit-il, qu’il faut mourir un jour, Mais mourir en aimant est chose désirée,

Et l’âme pour le ciel s’ennoblit par l’amour;

Car, des liens du corps quand elle est délivrée,

Par l’amoureuse flamme en ce monde épurée,

Plus légère, elle monte au céleste séjour. »

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I.'ammir qu’il a dans le cœur lui fait monter le premier degré qui mène à l’Éternel, et lui rend les autres plus faciles à franchir.

Pour retourner bientôt vers son premier séjour. S'exilant un instant dans sa prison humaine,

Comme un ange elle vint, de charité si pleine,

Qu’aux ombres de ce monde elle jette un beau jour.

Elle seule m’enflamme et me remplit d’amour,

Mais non pour sa beauté, périssable, incertaine,

Que le temps va flétrir,... car sa vertu sereine Verse un plus noble espoir dans mon cœur sans détour.

Grâce a lui, grâce à toi, vers le ciel je m’élance, Premier degré qui mène au divin rendez-vous,

Et qui rend désormais tous les autres plus doux !

Où Dieu pouvait-il mieux révéler sa présence Que dans l’être caché sous ce voile enchanteur Où l’œil de la raison devine sa splendeur?

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