‹ Dante, Pétrarque, Michel-Ange, TasseChapitre 48 sur 88 · XI · texte numérisé non relu

XI

Il répond à Ciandolfo Porrino, un «le scs amis, i|ui le priait île faire le buste ou le portrait de sa maîtresse.

La divine beauté qu’au sein du firmament Les élus envieraient à ce monde rebelle,

Qui, sourd et renfermé dans son aveuglement,

Ne voit pas la splendeur dont son front étincelle,

Pour vous seul vint au monde; et la faire aussi belle, Sur la toile ou le marbre, est interdit vraiment;

Ne dois-je pas songer que vous avez sur elle Arrêté vos pensers et vos regards d'amant?

Et si tout notre esprit devant elle se voile Ainsi que le soleil éteint toute autre étoile,

Les efforts de mon art resteraient imparfaits.

A ce Dieu, qui pour vous l'envoya sur la terre. Adressez vos désirs; lui seul pouvait la faire.

Et la main d’un mortel ne le pourra jamais.

MIC.IIKL-ANGE.

Ce sounet est adresse à Louis Bcccadelli, archevêque de Raguse. — La mer dont parle le poète est l'Adriatique.

A travers les douleurs dont cette vie est pleine,

Si Dieu m’aide, j’espère atteindre au firmament;

Mais, avant de quitter le mortel vêtement,

De vous voir désormais toute espérance est vaine.

Mais, malgré cette mer difficile, incertaine,

Qui m’éloigne de vous, l’esprit indépendant Se rit et de la neige et du soleil ardent;

Et l’aile des pensers ne connaît point de chaîne.

Aussi, loin de mon corps, mon cœur va vous chercher, Pour pleurer avec vous llrbin (t), cet ami cher Qui serait près de moi, s’il était sur la terre.

Trop vain désir! sa mort m’avertit... et sa main M’entraîne sur ses pas par cet autre chemin Qu’il a pris pour m’attendre au sein de la lumière.

(1) C/o*t ce vieux serviteur dont nous avons parlé dans la notice.

SONilRTS.

Élopjo de sa dame; il envie tout ce qui la louche.

Que j’aime à voir les fleurs sur son front se poser! Comme de l’embellir chacune semble heureuse,

Et combien celle-là paraît plus orgueilleuse,

Qui, la première, imprime à ce front un baiser!

La robe qui l’entoure est, tout le jour, joyeuse,

Et, lorsque la nuit vient et la voit s’abaisser, Bienheureux les flots d’or qui viennent caresser Sa joue, et revêtir son épaule soyeuse !

Mais plus heureux encor le ruban dont les nœuds, Doucement enlacés et se croisant entre eux,

Pressent les doux trésors de sa blanche poitrine ;

Si l’écharpe qui tient son beau corps enfermé Semble nous dire : « A moi sa taille souple et fine ! » Que feront donc alors les bras du bien-aimé?

U beauté inspire l'amour; mais l'homme s’égare facilement, et, si ses désirs ne cherchent pas le ciel, son amour est misérable et bas.

Quand la beauté paraît. l'amour, sans s’arrêter, Descendant par les yeux dans notre àme enivrée, Y trouve une si large et si facile entrée Qu'il n’est aucun moyen d’y pouvoir résister.

Aussi je suis toujours prêt à m'épouvanter,

Quand je songe aux erreurs où l’âme est égarée, Dès que l’homme, écarté de la route sacrée,

Des terrestres amours se laisse contenter.

Bien peu cherchent le ciel, en aimant sur la terre; Amour, poison subtil dont notre soif s’altère,

A ta fatalité le cœur n’échappe pas!

Si nos désirs alors ne prennent point des ailes Pour aller contempler les beautés éternelles,

Oh! combien notre amour est misérable et bas!

SONNETS

Il reconnait que son Kenie comme sculpteur et comme poète est audessous de celle qu'il a. voulu peindre; aucun mortel ne pouvait le faire.

Pour être moins indigne, ô Dame, de l'honneur Et du don précieux de votre courtoisie,

J’ai voulu, cultivant l'art et la poésie.

Vous offrir, à la fois, mon génie et mon cœur.

J’ai bientôt reconnu que mon peu de valeur.

Four s’élever à vous, était une folie;

Devant votre mérite enfin je m’humilie,

Et je deviens plus sage en voyant mon erreur.

Qu’on ne pense donc [joint que mon faible génie Puisse égaler jamais votre grâce infinie ;

Mon art est impuissant, tant mon cœur est troublé;

Car il n’est au pouvoir d’aucune main mortelle De payer, par une œuvre assez grande, assez belle. Les dons dignes du eicl dont vous m'avez comblé.

Il v a «leux amours : l’un élève notre àme au ciel, l’autre la tient clouée à la terre par les sens, mais celui-ci ne regarde ni lui ni celle qu'il aime.

Non, ce n’est pas toujours une faute mortelle D’aimer d’un noble amour une noble beauté,

Si, par lui, notre cœur, se fondant devant elle, S’embrase aux purs rayons de la divinité.

L’amour éveille lame, et, grâce à lui, son aile Prend un vol élevé vers l’immortalité;

C’est le premier degré de l’échelle éternelle Pour l’esprit fatigué de la réalité.

L’amour qui, dans mon cœur, pour vous seule respire, Est l’amour pur, auquel tout noble cœur aspire ;

Car il est, pour aimer, deux amours ici-bas :

L’un nous ravit au ciel sur des ailes de flamme,

L’autre habite les sens et dégrade notre âme,

Et le but qu’il |>oursuit ne nous regarde pas.

SONNBTS.

MW)

XXVU.

L'amour purifie son Ame, et lui fera trouver douce la mort elle-même.

Sur ton beau front je vois, de l’œil de la pensée, Ce qui ne pourrait être ici-bas raconté;

Je vois ton àme pure, encore embarrassée D’un corps, mais qui déjà vers le ciel a monté.

Que le monde s’étonne et livre à la risée Ce qu’il ne peut comprendre en sa malignité,

Je n’en suivrai pas moins ma route commencée, Ferme dans mon amour et dans nia volonté.

Oui, l’amour doit chercher dans la beauté réelle Un rayon émané de la source éternelle;

C’est le céleste fruit cueilli dès aujourd’hui ;

C’est l’avant-goût du ciel, le seul sur cette terre; Aussi, celui qui t’aime et d’un amour austère Vers Dieu monte, et la mort sera douce pour lui.

michei-an<;f..

Il répond à un de ses «unis, Luigi del Riccio, qui lui demandait de faire la statue de sa dame que la mort venait de lui ravir.

A peine ai-je, ici-bas, aperçu ces beaux yeux Qui semblaient deux soleils sur notre terre obscure, Qu’aussitôt de la mort ils ont subi l’injure,

Et se rouvraient là haut pour contempler les deux.

Je regrette pour vous de n’avoir pu voir mieux,

Et surtout plus longtemps, la belle créature Dont le monde oubliera bientôt la beauté pure,

Et dont, seul, vous gardez un souvenir pieux.

Mais si vous voulez voir revivre sur la pierre,

Cher Luigi, ce beau corps qui n’est plus que |H>ussiere, Ce il’est que d’après vous que je puis le sculpter;

Et s’il est vrai qu’unis et fondus l’un dans l’autre.

Deux amants ne font qu'un pour ne plus se quitter, Pour faire sa statue, il faut faire la vôtre (1).

(1) Miehel-Ange lit en effet la statue de Luigi qui fut mise sur le loin beau <Je sa dame.

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