‹ Dante, Pétrarque, Michel-Ange, TasseChapitre 51 sur 88 · AU TASSE · texte numérisé non relu

AU TASSE

SONNET

Le palais de Ferrare est inorne et déserté;

Le passant se détourne et le maudit encore,

Tandis que ta prison, que notre culte honore.

Reçoit les pèlerins de la postérité.

Les siècles t’ont vengé de ta captivité,

O martyr de l’amour!... Et toi, toi, Léonore,

Sois flère : la beauté que le poète adore A droit de partager son immortalité !

Tes attraits, ton esprit et ta grandeur princière N’auraient pu te sauver de ce pompeux oubli Où tout l'orgueil des rois demeure enseveli,

Si dans ses chants le Tasse, embaumant ta poussière, Ne t’avait pas donné, pour couronne, un rameau • Du funèbre laurier qui couvre son tombeau.

Oimé ! dal <li, che pria

Trassi l’auro vitali, c i lumi apersi.

la questn luco a me non mai serena,

Fui dell* injusla et ria (fortuna)

Trastullo, e segno : c <li sua man sofTersi Piagke. clic lunga ctà risahia appena.

(Caszosk : O del grand' Appennino.)

Excepté Michel-Ange, dont la longue carrière fut aussi paisible que glorieuse, la destinée des grands poètes que nous étudions ne dément en rien la vérité de cet héritage d’infortunes que, depuis Homère, le génie se transmet de siècle en siècle. Dante est mort en exil et Pétrarque y est né. L’exemple du Tasse va nous prouver que l’ingratitude des princes n’est pas moins grande que celle des républiques; nous allons voir le poète des croisades, proscrit et errant dès son enfance, traîner de cour en cour les ailes captives de son génie, expier un

LE TASSE

rêve d’amour par sept années de réclusion dans un hôpital de fous, et mourir enfin au moment de recevoir la couronne du triomphe.

Torquato Tasso, le Tasse (1), est né le il mars 1344

Sur la plage sonore où la mer de Sorrente Déroule ses flots bleus au pied de l'oranger.

( Lamartine.)

Par une mystérieuse coïncidence, son berceau touchait à la tombe de Virgile, et il naquit non loin des lieux où fut ensevelie la poétique Sirène (2). Sou père, Bernardo Tasso, était poète lui-môme, et avait publié sur Amadis de Gaule un poème chevaleresque dans le genre de Boyardo et de l’Arioste; l’enfant balbutia des vers dès son berceau , et ses malheurs commencèrent avec sa vie.

Bernardo Tasso s’était attaché à Ferrante San-Severino, prince de Salerne, qui. après une querelle avec le vice-roi de Naples, quitta le service de Charles-Quint et alla offrir son épée au roi de France Henri II. Bernardo, proscrit comme son maître, le suivit en France; mais, ne pouvant se résoudre à vivre loin de l’Italie, il repassa bientôt les Alpes et vint avec son fils, alors âgé de douze ans, se fixer à la cour de Guillaume de Gonzague, prince de Mantoue.

Lejeune Torquato avait montré dès son enfance des dispositions extraordinaires pour l’étude, et surtout pour la poésie, et ses historiens en rapportent des circonstances merveilleuses.

(1) Le» Italiens ne mettent l'article il que devant le nom de famille de leurs grands hommes; ainsi ils disent il Pelrarca, il Tasso; ils ne disent pas il Dante, il Micbel-Agnolo, mais l’Alighicri, il Buonarroti.

Sassel la gloriosa aima Sircna,

Appresso il oui sepolrro ehlii la cuua.

(Canzonk : O <irl ijrarul Apprtwino.

NOTICE

Il alla faire son droit à l'université de Padoue en compagnie du jeune Scipion de Gonzague, avec lequel il forma une amitié qui dura toute leur vie; mais le Tasse avait la répugnance invincible que nous voyons à Pétrarque et à tous les poètes pour l’étude aride de la jurisprudence; au lieu d’étudier les lois, il fit des vers, et ce fut là, à Padoue, à dix-sept ans, qu’il composa son premier poème chevaleresque, Rinaldo.

Bernardo Tasso avait appris par une cruelle expérience que la fortune et le bonheur n’étaient pas le lot des poètes; il s’effraya vivement de la vocation poétique de son fils, et il chercha à la combattre par tous les moyens possibles, mais ce fut en vain; il lui arriva ce qui arrive toujours à ceux qui veulent s’opposer à l’essor irrésistible du génie; le Rinaldo fut imprimé (Venise, lfiGâ), et cette œuvre d’un écolier eut un succès prodigieux.

Mais, loin de se laisser éblouir par ce premier triomphe, Torquato ne songea qu’à fortifier ses ailes poétiques pour s’élever plus haut. Déjà son ambition secrète était de contre-balancer la renommée de l’Arioste, et dès lors il mûrissait dans sa tète le plan d’un poème sur la première croisade et la conquête de la Terre-Sainte, le plus grand sujet épique et chrétien des temps modernes; mais il voulut auparavant étudier les principes de l’art dans les poètes anciens et dans l’épopée de Dante, sur laquelle il a laissé des remarques judicieuses, et il composa à cette époque trois Discours remarquables sur la poésie épique.

Bernardo Tasso avait raison de vouloir détourner son fils de la carrière poétique; c’était en effet à cette é|>oquc une triste condition que celle d’un poète en Italie. S’il voulait acquérir quelque fortune et quelque réputation, il fallait qu'il s'attachât à la cour de quelque petit prince qu’il prenait pour Mécène, et qui lui faisait souvent payer bien cher sa protection tyrannique. On était déjà loin de la sauvage indépendance de Dante et de

LE TASSE

Pétrarque, qui n’auraient pour rien au monde sacrifié la liberté de leur génie.

Torquato avait vingt et un ans; son père, toujours inquiet de son avenir, le détermina enfin à entrer en qualité de gentilhomme au service du cardinal Louis d’Este, frère d'Alphonse II, duc de Fer rare.

Le Tasse avait dédié à ce cardinal son jeune poème de liiruildo ; il arriva à la cour de Ferrare précédé d’une réputation poétique que sa jeunesse et sa bonne mine ne firent qu’accroître. Celte cour brillante se faisait alors, comme celle des Médicis à Florence, la protectrice des lettres et des arts; elle était présidée par les deux sœurs du duc Alphonse, les princesses D. Lucrezia etD. Leonora d’Este. Leur mère, Renée de France (I), fille de Louis XI! , leur avait fait apprendre, nous dit Brantôme, « les sciences et les bonnes lettres , qu’elles apprirent et retinrent parfaitement et en faisant honte aux plus savons; de sorte que , si elles avoient beau corps, elles a voient Pâme autant belle. »

(t) O (iglic di Kennla,

>ate ei nodrtte pargoletle insicme,

Quasi due belle piaule

l)i cui servn è la terra, e il cielo amante.

(Caiuoke.)

NOTICK.

;wi

Le Tasse arriva à Ferrare à l’époque du mariage du duc avec l’archiduchesse d’Autriche; il prit part avec enthousiasme aux fêtes et aux carrousels qui eurent lieu à cette occasion ; son imagination , jeune et poétique, s’émut de ces souvenirs de la chevalerie qu’il avait célébrés dans son BinaUlo ; comme tout bon chevalier, il voulut aussi choisir une dame de ses pensées, et il osa lever les yeux jusque sur la princesse D. Léonore, qui accueillit avec grâce ses hommages poétiques; mais ces galanteries chevaleresques, qui peut-être ne furent d’abord qu’un jeu

LK TASSE

d’esprit , se changèrent bientôt en une passion profonde et invincible.

I). Lucrezia, depuis duchesse d'Urbin, avait alors trente et un ans; I). Léonore en avait trente; elle n’était pas régulièrement belle, mais elle était pleine de grâce et d'esprit, et avait dans toute sa personne un charme singulier qu'augmentaient ses yeux noirs et sa belle chevelure blonde, charme étrange inconnu aux femmes d’Italie et qui rappelait la race germanique des Guelfes auxquels la maison d’Este était alliée. La vertu et la fierté de Léonore étaient célèbres; elle s'était vouée au célibat et avait refusé tous les princes de l’Italie qui avaient demandé sa main (1).

Le Tasse était grand et bien fait, sa ligure était noble et belle, mais il était un peu louche et il bégayait légèrement; ce n’était que lorsqu’il s'animait que sa parole devenait vive et éloquente.

Avant d'être aigri par le malheur, son caractère était confiant et généreux : Torquato jeune homme, c'était l’Italien du xvie siècle, brave et galant, fou des fêtes et des joutes, et chevalier passionné des dames. Le Tasse a laissé une foule de sonnets et de canzones adressés à d’autres femmes qu’à la princesse, mais on sent que ce n’est que Léonore qui lui a inspiré cette passion sérieuse qui fera le tourment du reste de sa vie.

Quelque temps après son arrivée à Ferrare, Torquato suivit

(I ) Le Tasse Ta peinte dans Sophrunie :

Vergine era fra lor di già mal tira Virginità, d’alti pensieri e régi,

D’alta beltà; ma sua belta non cura O lanto sol quant’ onestà sen fregi.

E il suo pregio maggior, chc tra le mura D’augusta casa asconde i suoi gran pregi; Et de’ vagheggiatori eila s’invola Aile lodi, agli sgunrdi, inculta e sala.

<ii) France le cardinal d’Este, chargé d’une mission du souverain pontife auprès de la cour du Louvre; c’était pour s’entendre avec Charles IX sur les affaires de religion. La littérature italienne était encore la première de l’Europe, et se trouvait alors fort répandue en France; Catherine de Médicis avait appris à son fils la belle langue de si ; Charles IX , jeune homme faible et maladif, plus à plaindre qu’à maudire, était poète lui-même, et accueillit avec grâce le jeune poète italien dont il connaissait déjà le BinaUlo. Le Tasse lui lut quelques fragments de la Jérusalem, où il donne un si beau rêle aux Français, et le royal poète, en l’écoutant, aurait pu lui adresser, mieux qu’à Ronsard , ces beaux vers si connus :

L’art «le faire des vefs, dût-on s’en indigner.

Doit être à plus haut prix que celui de régner;

Tous deux également nous portons des couronnes.

Mais, roi, je In reçois, poëti*, tu la donnes.

Pierre de Ronsard était alors proclamé le prince des poètes français; le Tasse se lia d’amitié avec lui, et, dans un de ses Dialogues (1), il lui prodigue les plus grands éloges. On le conçoit, Ronsard était plus Italien que Français; forcé de se servir d’une langue qui n’était encore qu’un instrument fort imparfait, il cherchait à la perfectionner en y introduisant des tournures grecques et latines, et surtout italiennes; les poètes d'Italie étaient ses modèles; sans cesse il imite le style et les idées de Pétrarque, mais ce n’est pas sans grâce (2), et le poète de

(I) Il ('.ataneo.

(i) Voici un de scs soonels imites de Pelrurque :

Voicy le bois, que ma saincte Angclritc Sur le printemps rejoüist de son ehant :

Voicy les Heurs, où son pied va marchant,

Quand a soy-mesme elle pense seulelle :

LE TASSE

Laure rf aurait peut-être pas désavoué cette charmante peinture de l’amour, que Torquato dut apprécier mieux que personne :

C'est un plaisir tout rempli de tristesse,

(Test un tourment tout confît de liesse.

Un désespoir où toujours on espère,

Un espérer où l'on se désespère (1).

Le Tasse resta un an en France, à la suite du cardinal; Charles IX aimait à causer avec lui dans la belle langue d'Italie, et Torquato profita généreusement de cette royale intimité pour obtenir la grâce d’un poète français condamné à mort. Dans une longue lettre au comte Ercolede’ Contrarii, il fait un portrait peu flatteur de notre pays; il trouve nos cathédrales nombreuses, magnifiques et bâties avec soin; mais, “ajoute-t-il, on voit bien qu’en les construisant on s’est plus occupé de la solidité que de l’élégance. On reconnaît là l’homme du Midi habitué aux

Voicy la prée el la rire mollette,

Qui prend vigueur de sa main la touchant,

Quand pas à pas en son sein va cachant Le bel émail de l'herbe nouvelette.

Icy chanter, là pleurer je la vy,

Icy sourire, et là je fu ravy

De ses discours, par lesquels je des-vie :

ley s’asseoir, là je la vy danser :

Sus le meslier d’un si vague penser Amour ourdit les trames de ma vie.

(1,. Ces vers rappellent le sonnet du Misanthrope :

Belle Philis, on désespère Alors qu’on espère toujours.

On trouve la même idée dans la vieille comédie espagnole el t'umbidad» de l'iedra :

El que un ben gozar espera,

Quanto espera desespera.

NOTICE

belles lignes antiques el appréciant peu le grand art gothique du Nord. Ce pauvre Torquato, accoutumé au beau ciel et aux palais de marbre d’Italie, se plaint ensuite vivement du climat de la France et de ses habitations, qui sont presque toutes en bois, étroites, mal distribuées et avec des escaliers en colimaçon fort peu commodes (1). Quant à Paris, il trouve que cette ville ressemble à Milan; mais il avoue que Venise est |>eut-étre la seule ville d’Italie digne de lui être comparée (2).

Pendant son séjour en France, Torquato s'occupa beaucoup des querelles religieuses qui étaient la grande affaire de l’époque. On était à la veille de la Saint-Barthélemy : quelques mois plus tard, les massacres allaient commencer Torquato annonce dans ses lettres qu’une lutte est inévitable, et, en sa qualité d’Ilalien et de fervent catholique, il est naturellement fort prévenu contre les huguenots (3), que l’on accusait d’avoir le projet bien

(1) Luttera nella quale si paragona l’Itatia alla Francia. Lettre curieuse à comparer avec celle de Pétrarque sur le même sujet. Il parait que nés vins n'avaient pas encore une grande réputation â cette epoque : « Ils sont âpres, dit le Tasse, et ont tous le même goût; pour les fruits et les légumes, je ne déciderai pas ce qui l'emporte, de leur rareté ou de leur mauvaise qualité.»

(2) Dés le xne siècle, Paris attira l'attention de l’Europe par son université et la science de ses docteurs. Dante exile y vint soutenir des thèses merveilleuses de poesie el de philosophie; il y suivit les cours du célèbre Séguicr, qui professait rue du Fouarre ou du Foin, ainsi nornmee parce que les auditeur», trop nombreux pour tenir tous dans la salle, restaient en partie A In porte, assis sur des bottes de foin :

Essa è ta luce eterua di Sigicri Che legendo, vel vico degli strani,

Sillogizzô invidiosi veri.

( Parodie» . canlo x.j

Même apres son départ, la situation religieuse de la France l'intéressa toujours. On a de lui un discours fort curieux, intitule : Uitcorso intornu alla teditione nata neli regnu di Franeiu l'anuu I5X‘>. Il y prouve que Henri III est la cause de tous ces troubles religieux par sa mollesse et ses débauchés; il l’accuse de favoriser les huguenots et de vouloir le roi de Navarre pour suc-

Page 1