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LE TASSE
Le duc, instruit de ce qui se passait aux j»ortcs du palais, saisit avec joie cette occasion d’en finir avec le Tasse et de le punir à jamais de son amour insolent et de ses plaintes importunes; il le fit arrêter comme un homme privé de raison, et ordonna qu’on l’enfermât pour sa vie dans la prison des fous furieux à l’hôpital de Santa- Anna, monastère qui était alors l’asile des malades du corps et de l’esprit. On cloitra l’infortuné dans une sorte de loge ou de cellule basse de neuf pieds de long sur six de large et sept de haut, dans laquelle le jour ne parvenait qu'à travers une fenêtre grillée, qui donnait sur une petite cour commune à toutes les autres cellules de l’hôpital des fous (1). Le Tasse fut confié à la garde d’un nommé Agostino Mosti, méchant poète, qui ne pouvait lui pardonner son génie, et qui sollicita, dit-on, ce vil emploi pour se faire le geôlier du grand poète, et lui infliger toutes les tortures de la solitude et de la captivité (2).
(1 ) On montre encore à Ferrare celte cellule; au-dessus de la porte on lit ceUc inscription : « Rispettale, ô postcri, la célébrité di quesla stanza, dove Torquato Tasso, infermo più di Iristezza cbe delirio, ditcnulo dimoro anni vil, mesi H, scrisse verse e prose, e fù rimesso in liberté nel giorno vi Luglio, 1586. » On a élevé des doutes sur l’authenticité de celte cellule, mais on aime mieux s’en rapporter encore à la tradition, et c’est toujours avec un indicible sentiment de tristesse que l'on suit la route intitulée : Ingresto alla prigione di Torquato Tatto.
(2) Le Tasse, dans une lettre é sa sœur, dit de son geôlier ; « E a usa meco ogni sorte di rigore cd iuumanité. »
NOTICB.
il I
La captivité du Tasse est aussi célèbre que son amour, c’est que l’une est l'effet et que l’autre est la cause; aussi les sonnets du poêle que nous avons traduits peuvent-ils se diviser en deux parties bien distinctes : d’abord les sonnets d’amour adressés à 1). Léonore, et ensuite les sonnets datés de Santa-Anna. Ces derniers sont peut-être les plus l)eaux par leur énergie désespérée et leur accent de vérité; on sent qu’il n’y a plus là de fictions poétiques, et que le poète ne soutVrc que trop réellement de corps et d’esprit (1).
(J) iivron a ilù s'inspirer île ces sonnets dans son beau poeme de la Lamenta lion du Ta**r.
LE TASSE
On peul facilement s’imaginer quel dut être le désespoir du malheureux Torquato en se voyant plongé dans cette affreuse prison de fous, au fond de cet enfer de la folie, comme il l’appelle (1), sur le seuil duquel il crut lire l'inscription redoutable que Dante a mise au front de son enfer :
Lasriate ogni sporanza, voi elle’ introït».
Frappé à la fois dans sa gloire et dans son amour, condamné à une prison perpétuelle, entouré des malheureux aliéné^qui l’étourdissent de leurs cris, et avec qui on veut le confondre : « Ah! s’écrie-t-il dans une de ses lettres, en voilà plus qu’il n’en faut pour rendre fou le plus sage des hommes! »
Sa première pensée fut de faire un appel à la clémence d’Alphonse dans une canzone pleine de grandeur et de soumission ; on y sent que le pauvre poète cherche à rentrer en grâce auprès d’un prince loin de la cour duquel il ne peut plus vivre : Racine mourut de douleur d'ôtre tombé dans la disgrâce de Louis XIV; le Tasse se désespérait d’avoir perdu la faveur d’un duc de Ferrare (2) : « O magnanime fils du glorieux Hercule, tourne tes yeux cléments vers cet asile où la charité recueille les malheureux malades, et là, plus infortuné que tous, tu verras gémir ton serviteur, la mort sur le visage, pâle, accablé de mille tourments, les yeux caves et égarés, le corps immonde et courbé sous le poids de ses malheurs; tu le verras envier le vil sort des autres prisonniers, qu’au moins la pitié vient consoler... Eh quoi! lorsque Jupiter est offensé, ne l’apaise-t-on pas avec des vœux et des sacrifices? Je voudrais encore chanter tes louanges, mais je n’ose plus; je crains que mes chants
I, Sonnet XXXIV.
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NOTICE. il.'i
ne le déplaisent; cygne infortuné, je tremble sous la foudre (1)
« Va, canzone, va trouver le noble duc assis entre ses deux sœurs, et là peut-être le trouveras-tu plus disposé à la clémence. »
Le duc ne lui ayant pas répondu, le Tasse, le troisième jour de sa captivité, s’adresse aux princesses; il leur envoie un sonnet (2) et une canzone sublime; il s’adresse aux deux sœurs, parce qu'il n’ose pas s'adresser à une seule, mais on sent bien que c'est à D. Léonore qu’il veut parler :
« C’est à vous que je parle, 0 nobles sœurs, c'est à vous que je veux raconter mes douleurs, en vous rappelant le souvenir de vos bontés et des heureuses années que j’ai passées près de vous; je vous dirai tout, ce que je suis, ce que je fus, ce que je demande, où je me trouve, et ce qui m’a conduit ici, et ce qui m’a égaré.
« Hélas! je pleure ces souvenirs de fêtes, ces études, ces plaisirs, ce palais, cette table où je fus votre noble serviteur et votre compagnon (5); je pleure ma liberté perdue et toutes les lois de l'humanité violées à mon égard.
« Pourquoi m’a-t-on retranché du reste des descendants d’Adam? quelle Circé m’a jeté parmi les vils troupeaux (4)? J’ai mérité une punition, j’étais égaré, je l’avoue; mais ma langue fui seule coupable, et mon cœur renie les paroles qu’elle
• I) Temo cigno infelire i fuiinin moi.
(4) Sound XXXII.
<3, Cotre, trombe, gliirlande,
Misero ! piango; e piagno Studi, diporti cd agi,
Mense, logge e palagi,
Ov’ or fui nobil servo ed or compagne.
(Camzonb : O figlir 1/1 Hrnala..
(4) O quai Circe mi spinge mira le grouse?