I.K T ASS K
Il compare sa dame à Émstrate.
Insensible, et cachant cette dureté d’âme Sous l'angélique aspect de ses traits gracieux,
Klleaime à conquérir un renom glorieux Au prix de mes douleurs que son orgueil réclame.
Aussi ne puis-je mieux comparer cette Dame,
Par qui mon faible cœur brûle de tant de feux,
Ou'à celui qui, pour rendre un jour son nom fameux, Sur le temple d’Éphese osa porter la tlamme (t).
Eh bien ! je ne veux plus que le cri de mon cœur v Lui donne dans mes vers une immortelle gloire;
J’en veux ensevelir la fatale mémoire!
Oui, de mes chants plaintifs elle aurait trop d’honneur; Je me tais désormais : ma plus grande vengeance Sera de la laisser dans l’éternel silence !
(1) Ce concetto rappelle celui de Racine :
Brûlé de plus de feux que je n’en allumai.
SONNETS
Il désespère de voir soi» amour partagé, et il implore la mort.
J’ai vécu : mon printemps plein d'espoir et d’amour Entrouvrait à mes yeux une route si belle!
Mais l'espérance fuit et ma vie avec elle;
Vivre sans espérer, c est mourir chaque jour.
Mon désir qui s’éteint et renaît tour à tour N’est qu’une alternative impuissante et cruelle ;
Que la mort mette fin à ma douleur mortelle Puisqu’ Amour ne veut pas me payer de retour !
O mort, ô douce mort, que ton souffle m’enlève;
Vois, je suis un rameau de l’arbre détaché Et que le désespoir a pour jamais séché !
Viens, consolante mort, viens clore ce long rêve; Que ta pieuse main, jusqu’au jour du réveil,
Sur mes yeux las de pleurs étende un long sommeil !
LE TASSE
Il prend congé de sa darne et reçoit ses adieux.
Jusqu’au fond de mon cœur, aux sources de la vie,
Je sentais lentement venir un froid mortel;
D’un nuage de pleurs ma paupière obscurcie S’enveloppait déjà de son deuil éternel.
Mais, quand je vis ma Dame inquiète et pâlie,
Quand je lus la pitié sur son front moins cruel,
Mon chagrin, adouci par sa mélancolie,
Vit se fermer l’abîme et s’entr’ ouvrir le ciel :
Va, dit-elle, il le faut; si ce départ te coûte,
Le retour sera prompt, et sois sûr, dans ta route, D’emporter avec toi les deux clefs de mon cœur.
Ah ! pour tous deux, alors, la tristesse eut des charmes Car il nous était doux de répandre des larmes;
Tendre adieu, divin baume, endormez ma douleur!
SONNETS
il lit son sort dans les yeux de sa dame.
Le nautonnier prévoit l’état de l’atmosphère En consultant le ciel et le soleil levant,
Ou la lune naissante et sa pâle lumière,
Qui d’un cercle sanglant s’enveloppe souvent :
Dans son cœur soucieux alors il délibère
S’il doit craindre les tlots, ou bien, en les bravant,
S’il lui faut hasarder une fortune entière,
Et livrer son navire aux caprices du vent.
Tel j’épie en tremblant et rayon et nuage Dans le ciel de vos yeux, cherchant à découvrir Un signe de salut au milieu de l’orage;
Au moindre changement, je commence à frémir, Et, n’osant m’embarquer sur la foi des étoiles,
Je dis à mes désirs de replier leurs voiles.
LE TASSE
Il craint que sa dame ne soit courroucée contre lui.
Hélas! il fut un temps où ma belle ennemie Semblait, par la pitié, rehausser sa beauté,
Un temps où, lui croyant moins de rigidité,
De bonheur et d’espoir ma flamme était nourrie.
Mais je ne sais pourquoi sa grâce m’est ravie,
Et son front, maintenant, s’est armé de fierté: Ses regards, pleins de trouble et de sévérité,
Ont annoncé la guerre à ma tranquille vie.
Malheur à qui se fie aux promesses d'amour,
Et tend sa voile au vent et prévoit un beau jour, Parce qu’un doux regard le séduit et l'appelle!
Ainsi la mer, souvent, aux imprudents nochers Montre son sein paisible et, bientôt infidèle (t), Les entraîne et les perd au milieu des rochers.
(I) C’est le mot d’Othello :
Perfide comme l'onde.
SONNETS
A D. LÉONOKE DESTE.
U conserve son amour, mais il en est devenu avare, et le cache comme
un trésor.
Bien que l’amour souvent sur plus d’un frais visage, Princesse, m'ait montré les roses du printemps,
Je ne puis oublier ni mes trop longs tourments,
Ni mes rêves d’amour écrits sur mainte page;
Et mon cœur, qui d’abord fut à vous sans partage Et devait vous aimer si tôt et si longtemps,
Garde toujours en lui votre brillante image Qui surpasse en éclat l’or et les diamants.
Ma lyre avait encor des chants à faire entendre,
Des chants mélodieux... et le cœur le moins tendre, En écoutant mes vers, d’amour s’enflammerait.
Mais si votre louange est aujourd’hui plus rare,
C’est qu elle est un trésor dont je me sens avare; Mon cœur en est gardien, vous adore et se tait.
LE TASSE
Uf»
Il espère sa vengeance «lu temps; quand sa dame sera vieille, elle se repentira d'avoir dédaigné son amour, et demandera à scs vers la jeunesse et l’immortalité.
lin jour pour me venger, un jour pour la punir,
Le temps viendra, le temps qui va faire main-basse Sur toutes ces beautés et toute cette grâce;
Ces traits vont se faner, ces cheveux vont blanchir.
Aux roses du printemps qu’elle voyait fleurir, Succédera l’hiver, et sa neige, et sa glace ;
11 faudra que l’orgueil devant l'âge s'efface,
Pour venger notre amour qu elle semblait haïr.
En voyant tous les cœurs dégagés de ses chaînes, Elle qui si longtemps se joua de nos peines,
Il ne lui restera que des regrets amers.
Puis elle implorera cette flamme immortelle Qu’elle avait dédaignée, et voudra, dans mes vers, Comme un phénix renaître et se retrouver belle.
SONNETS
Il rassure sa «lame sur la danger de vieillir; il ne cessera de l’aimer ni
de la chauler.
Oui, quand tu n’auras plus cet éclat que j’adore, Lorsque ton front perdra l'or de ses blonds cheveux, Lorsque s’émoussera l’éclair de tes beaux yeux.
Car par le temps tout meurt et tout se décolore ;
Alors tu me verras t’aimer, t’aimer encore.
Et, tes charmes éteints, je garderai mes feux,
Et, les renouvelant dans mes vers amoureux,
Je chanterai toujours le nom de Léonore.
Aux outrages du temps, tel le peintre ravit Un visage adoré, tels les vers du poète Conserveront ta grâce et ta beauté parfaite;
Us diront que la plaie à la flèche survit,
Que la flamme survit, quand, déjà consumée, L’étincelle s'éteint qui l'avait allumée.
•UK
l.li TASSE.
Il ne cessera jamais de la chanter dans ses vers.
Par delà l’Océan, vers un plus doux rivage,
Les oiseaux voyageurs ont, par mille détours, Commencé dans les airs leur long pèlerinage Pour ne plus revenir qu’au retour des beaux jours.
Pour le sol dépouillé les bois n’ont plus d’ombrage, Les rossignols n’ont plus de voix pour leurs amours: Et moi, dans cette nuit que l’hiver nous présage, Quel sera mon flambeau, quel sera mon recours?
Mais votre doux regard dans ma brume rayonne,
A ce phare adoré mon es[>oir s’abandonne.
Et n’aura pas besoin de traverser les mers!
Vos yeux sont pour mes yeux une éternelle aurore, Et lorsque tout languit, quand tout cède aux hivers, Quand le cygne se tait... moi, j’ai des chants encore.
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