IKI
Le vieux soleil couche, c'était la sixième heure, Lorsqu'un astre amoureux éclaira ma demeure; Ce fut le lieu d’agir plutôt que de parler (t).
Et je restai inuet et vaincu par ma tlammc, Sans pouvoir exprimer l’extase de mon âme, Qui par des mots de feu voulait se révéler.
Les quatrains suivants d’un second sonnet ont été copiés sur un autre dessin de Raphaël par M. d'Agincourt (2).
Lorsque saint Paul un jour redescendit des cieux, Des secrets éternels il garda le mystère;
Ainsi je fais moi-même, et mon cœur solitaire Cache tous ses pensers sous un voile amoureux.
Je dérobé ma joie aux regards curieux,
Et le temps courbera ma tète vers la terre,
Avant que le devoir qui m'oblige à me taire En coupables désirs se change à tous les yeux.
Ces vers, dans l’original, ont cette grâce voluptueuse et voilée qu’on retrouve sur les traits de Raphaël ; ils sont vagues el flottants comme l’àme amoureuse du peintre d’Urbin; ils parlent sans doute de ses amours avec la Fornarina.
(Ij l.’ora.se8U era ch<* I occasu un >ol<-
Aveva fallo, e l’altro scorsc. il loi-n Alto piû da far fatti chc parole.
ij Vie de Haphiusl, par Qualrcmèrp de Quincy.
RAPHAËL
Tout poète, dans scs vers, idéalise la femme qu'il aime, comme tout peintre, dans ses tableaux, idéalise le modèle qui pose devant lui; le poète a besoin d'un type d’amour, comme le peintre d’un type de beauté ; l'un ne pourrait chanter sans une femme aimée, l'autre ne pourrait peindre sans un modèle choisi ; mais, pour créer des œuvres durables, il faut que tous deux aient une certaine dose d’idéal pour embellir et diviniser l’amour et la beauté qu’ils ont dans le cœur et devant les yeux, car nous pouvons dire du poète ce que Raphaël lui-même a
NOTICE
dit du peintre : qu’il ne doit pas faire les choses telles que la nature les fait, mais telles qu’elle devrait les faire (1). C’est ainsi que Dante, Pétrarque, Michel-Ange et Tasse ont idéalisé leurs madones; ut pictura poesis. C’est ainsi que le génie de Raphaël a fait descendre sur ses Vierges une telle auréole de divinité, que ce ne sont plus des portraits de femmes; et pourtant, pour créer ces types divins, il lui a fallu des modèles terrestres (2), et la Fornarina fut un de ceux qu’il employa le plus souvent. Cette tète idéalisée se retrouve dans plusieurs de ses plus beaux tableaux : ainsi dans la Transfiguration, ainsi à la Farnesina; ce fut là qu’Augustin Chigi, le riche négociant amateur des arts, pour mettre un terme aux distractions et aux retards continuels que l’amour du peintre apportait à ses travaux, permit à Raphaël d’habiter avec sa maîtresse le palais qu’il décorait de ses fresques. Le vrai portrait de la Fornarina est à la galerie Barberini ; c’est bien une beauté romaine et plébéienne, avec ses grands yeux noirs qui ne révèlent pas une intelligence très-développée; Raphaël l’a peinte là d’après nature, parea viva viva , dit Vasari ; et c’est ainsi que, grâce à son illustre amant, la pauvre fille de Rome est passée à la pos-
(I) Soleva dire Raflaelo che il pidore ha obligo di fare le cose non corne le Ta la natura, ma corne ella le dovrebbe fare.
(Ff.d. Zuccharo, Letl. Pitt., t. VI, p. SIS.) C’est ainsi que, dans sa célèbre lettre à Balthazar Castiglione, il dit, h propos de la (ialathée de la Farnesina, que, lorsqu’il est prive de beaux modèles, il se sert d’un certain idéal qu’il a dans son esprit: « Per dipingere una hella mi bisogueria veder più belle; ma essendo carestia e di buoni giudici e di belle donne, io mi servo di certa idea che mi viene alla mente. »
(S) On peut suivre, dans les nombreuses Vierges de Raphaël, la progression idéale de son génie, en prenant pour point de départ la Vierge Jardinière, dont le costume et la naïve candeur rappellent la jeune paysanne romaine qui dut lui servir de modèle, et en arrivant à la Vierge du Louvre, où l’idéal est porté au plus haut degre.
RAPHAËL
térité, sans autre nom que celui du métier de son père : la belle Boulangère est aussi célèbre en Italie que la belle Cordière le fut en France. On montre encore à Rome, près de la porto Settimiana , sa maison construite avec des débris d’antiquités, et où l’on retrouve à l’extérieur les vestiges du four paternel ; une fenêtre ogivale en briques éclaire cette petite chambre qui a dû voir tant de charmantes scènes d’amour entre le plus grand peintre du monde et cette humble tille du peuple qui lui fit oublier sa noble et riche fiancée, Maria Bibienna. Quel dommage que nous n'ayons aucun détail sur l'amour de Raphaël et sur l'influence qu’il eut sur son génie, car l’amour est la véritable histoire de la vie italienne (1)! Malheureusement nous ne savons rien de plus sur la maîtresse de Raphaël, sinon qu’à son lit de mort il la renvoya, sur l’ordre de son confesseur, en lui donnant les moyens de vivre honnêtement (2). Ses amours furent sans doute des amours faciles et vulgaires, sans luttes, sans sacrifices, sans dévouements, et, dépouillé de ces vertus qui sont ses plus beaux rayons, l’amour n’a plus ni intérêt, ni poésie, l'amour n’est plus une religion ; aussi nous ne pouvons
(1} ... Chi facesse una sloria dell' amore in Italia, farebbe fors»; la piii «>vidente che si possa, de’ costumi de' vari secoli di essa.
(Cesake Haï no, Vitu dt Dante.,
[i) On sait que Raphaël mourut à trente-sept aus, le vendredi saint, jour de sa naissance, jour solennel dans la vie de nos poètes; c'est le vendredi saint que Danto descendit en esprit lions l’enfer, et c'est le vendredi saint que Pétrarque vit Laure pour la première fois. Voici le portrait de Raphaël fait par Hellori et cite par M. Quatremère de Quiiicy :« Fu Raflaello, corne si vede nel suo ritratlo, dotalo dal cielo di bellissima proporzione e sembianza, accompagnala dalle grazie sue nutrici, dalle quali egli rilraeva sè stesso. Vesli c si porto nobilmenle noll’ esteriore conforme l’uso del suo tempo e délia corte. Kgli 6 vero che la sua eomplessione era truppo delicala, e gracile, e non promellcva durazioue di salute, avendo il collo luugo, e non ben disposlo : unde aggiunla a si poco felice disposizione di corpo, la latica degli slu«lj conliaui, e il diletto di <iualchc suo piacere, da oui era preso, giunse poi facilmente ad abbreviar la vila. »
NOTICE
mettre la Fornarina auprès de ces chastes et poétiques ligures de Béatrice, de Laure, de Vitloriact de Léonore, nobles et pures créatures, idéales maîtresses, anges consolateurs, que la religion n’eût pas écartés du chevet de leurs amants à l’heure de la mort.
Dans ses fresques immortelles, Raphaël a rendu de magnifiques hommages à la gloire de nos poêles et à la pureté de l’amour qui les a inspirés. Dans les Stanze du Vatican, il a mis il yran Padre Aliyhieri comme théologien dans la Dispute du saint -sacrement (1), oh Béatrice représente la théologie, et comme poëie dans le Parnasse , où, au sommet du poétique mont, Homère, pœta sovrano{ 2), a Dante à sa droite et Virgile à sa gauche; Dante et Virgile se cherchent des yeux derrière Homère, et se regardent avec la tendresse ineffable du maître et du disciple, du père et du fils (3). Raphaël, dans un coin de sa fresque, n’a pas oublié Brunetto Lalini, le premier maitre de Dante, dont nous avons longuement parlé dans notre étude sur l’Alighieri.
Au pied de la montagne, à gauche, sous le symbolique laurier (i), nous avons reconnu avec bonheur la noble et grave figure de Pétrarque à côté de la blonde et angélique tête de
1 1 ) Theologus liantes nullius dogmatis expcrs.
(Vers de son épitaphe.;
(i) Infemo, c. iv.
(3) O degii altri poeti onorc e lume,
Vagliami ’l lungo studio e ’l grande amore Chc m’ han fallo cercar lo luo volume.
Tu se’ lo inio maestro c ’l mio autore :
Tu se’ solo colui du eu’ io tolsi Lo bello stile che m’ ha (alto onorc.
( Inferm , c. i.)
(4) (iiovane donna soit’ un verde lauro Vidi. più hianea e più fredda che neve.
( PKTIAKQI'g.i
RAPHAËL
motionna Laura; les deux amants sont debout, près l’un de l’autre, sévèrement drapés dans les longs vêtements de leur époque, et le front couronné de lauriers; Laure, avec une grâce charmante, parle à un des personnages de gauche, tandis que Pétrarque, immobile derrière elle, la contemple encore avec recueillement. Ce tableau est admirable de grâce et de chasteté ; plus bas, sa lyre à la main , la Grecque Sapbo, dans sa Iteauté païenne, offre le contraste expressif de l’amour antique auprès de l’amour chrétien.
Enfin, sur un autre point de la divine fresque, à gauche, au milieu des Muses, on admire une magnifique tète de femme qui se retourne à demi et laisse deviner un profil aussi pur que celui d’un antique camée ; c’est Vittoria Colonna, la noble veuve du grand marquis de Pescaire, qui fut aimée par Michel-Ange, célébrée par l’Arioste (1) et peinte par Paul Véronèse et par Raphaël.
A la vue de cette adorable peinture du Parnasse où le sentiment de l’art chrétien s’unit à la beauté de l’art antique, à la vue de cet Apollon inspiré (2) et de ces ravissantes Muses qui ont presque l’air de vierges chrétiennes, tant elles sont chastes et voilées, on se sent pris d’un ineffable désir d’errer sous ces
1!) Vittoria è ’l notne; e ben conviens! a nala
Fra le vittorie, ed a chi, o vada o stanzi,
Di trofei sempre e di Irionfi ornata,
La vittoria abbia seco, o dielro, o innnnzi.
Questa è un' altra Arlctnisia chc lodata Fu di pielà verso il suo Matisolo; anzi . Tanlo maggior, quanto é pin assai hoir opra.