SAINT FRANÇOIS
Dante, d'une majesté froide et sereine quand il loue saint Dominique, est frémissant d'enthousiasme, lorsque, au cœur même du Paradis *, il vient exalter saint François. C'est qu'il demeura jusqu'au bout un franciscain, un membre du Tiers-Ordre, ceint de « l'humble cordon S), de cette corde grise qui entoure les reins de ceux auxquels le petit pauvre d'Assise a concédé ses grâces. Cette corde, qui devait lui servir à prendre la panthère, symbole de la luxure, elle a pu se relâcher, laisser la bête tachetée glisser entre ses nœuds. Le poète ne s'est jamais séparé du symbole franciscain. « J'avais une corde ceinte autour de mon corps ^, » dit-il formellement. Et non seulement il se plaît à peindre Virgile et lui-même, « silencieux, seuls et sans compagnie, s'en allant l'un devant, l'autre derrière, comme frères mineurs qui vont par le chemin* », mais encore, magnifiant de pair saint Dominique et saint François^, il laisse éclater son amour envers celui qui est le maître unique de son cœur, comme le rude Espagnol est un des maîtres de sa pensée ; et même, il demeure inaltérablement fidèle, fidèle jusqu'à l'hérésie, au sublime esprit franciscain ; cette « putain dissolue, débraillée® » qui est l'Eglise catholique de son temps, Dante la décrit suivant la pure théorie des tertiaires : en 1299, l'archevêque de Narbonne tenait à Béziers un synode provincial, oii les disciples franciscains des deux sexes furent condamnés « pour s'être livrés, sous le couvert d'un ordre respectable, à des pratiques non prescrites par l'Eglise et avoir dit que le règne de l'Antéchrist, précurseur de la fin d'un monde pourri
1 Par. XI, 37-fin.
- Par. Ib. 8-7.
^ Inf. XVI, 106, voir Buti ad versum, I, 438.
* Inf. XXIII, 1-3.
» Par. XII.
« « Puttana sciolta ». Purg. XXXII, 149.
et d'une régénération ultérieure, était commencé », ce et pour s'être consolés de leurs misères en maudissant l'Eglise établie, identifiée avec la Babylone impure, avec la Prostituée de r Apocalypse^ persécutrice des humiliés ' ».
Mais l'enseignement capital, il ne le recevait point seulement près de ces ogives nouvelles, où Giotto peindra plus tard des images pour la Comédie divine et Taddeo Gaddi, dans le milieu de Santa-Croce, le portrait même de Dante ". Un adolescent florentin ne vit point aux cloîtres et aux églises : il respire l'air subtil et l'ardent génie qui passent dans Florence. Et, durant ces années bénies où Dante prend conscience de lui-même, Florence ofFre au jeune poète une ère de bonheur, de gloire, et le renouveau poétique où son génie se formera. Cité nouvelle et style nouveau, l'établissement du Priorat, le « dolce stil novo », ce sont les dons magnifiques dont le xiii*^ siècleau déclin veut embellir les dix-huit ans de Dante.
Et comme il les reçut, ces présents de sa vie nouvelle ! Le cœur mis à vif par l'amour, l'esprit brûlant d'ambition, il sent, il A^oit triompher, dans cette patrie qui est lui-même, une nouvelle expression de l'amour, une forme nouvelle de la puissance politique : merveilleusement propres, l'une et l'autre, à fixer son désir d'action, à développer son génie. Le bien suprême de la vie lui est octroyé, à mains pleines, par la destinée, puisqu'il peut laisser toutes grandes ouvertes les ailes de son espérance. Ceux-là seuls peuvent bien connaître le prix de ce trésor, qui ont senti leurs premiers rêves languir et mourir lentement au milieu d'une patrie humiliée, sous le joug immonde et grotesque des médiocres ou des lâches,
^ Ch. V. Langlois, Hisl. de France. liaô-iSaS. Paris; Hachette, in-8^, 1901, p. 4oa-4o3.
-' L. Bruni ap. Solerli. ; 104, et Vasaii, p. 374. Dante figurait avec Giotto et Cavalcauti.
devant le succès des pieds plats, des pédants et des charlatans, mieux prêts à toutes les besognes.
Dante, qui a vu lentement s'élever le parti des siens, le parti guelfe, assiste maintenant au plein triomphe* ; la décadence des Gibelins, hâtée par le long interrègne qui suspend durant vingt-trois ans, après la mort de Frédéric 11 ", l'élection du roi des Romains ^ et durant soixante-deux ans prive l'Italie et Rome de la visite impériale, ce découragement du grand parti noble rendait de jour en jour plus ferme la puissance de la faction contraire, qui avait pour elle le nombre, la richesse, toutes les forces d'avenir. Ces orgueilleux aristocrates, qui avaient pressuré Florence et l'avaient si mal défendue, ces dérisoires chevaliers, éternelle plaie de tous les peuples, ils avaient prétendu détruire* le Baptistère de Florence, le « beau Saint-Jean » de Dante; ils abhorraient l'antique église, parce qu'elle avait bien souvent prêté son enceinte bizarre aux assemblées des Guelfes; et maintenant, ces seigneurs qui ne voulaient rien faire comme les Guelfes, qui portaient des armes aux couleurs différentes, mettaient d'autres créneaux à leurs tours, choisissaient des vêtements d'une autre coupe et d'un autre ton, et dans leurs gestes mêmes, depuis la façon de prêter serment jusqu'à celle de couper les fruits et les gousses d'ail, voulaient différer de ce peuple méprisé, — les voilà venus, après tant de déconfitures, de cavalcades et de conjurations, au point de courber leur cimier sous les lois de trois Prieurs élus par la commune, le i5 juin 1282, puis, deux mois après, de six, un par quartier; et, dès
^ Del Lungo. Dino Coinpagni e la sua cronica, l. I, ch. 1. Firenze guelfa,
p. 1-6 — Da Bonifazio VIII ad Arrigo VII, 1-9.
- En i25o. G. Villani, VI, 41.
^ Villari. / due prinii sec. délia st. di Firenze. t. l, ch. v, p. 2i3.
* Corazziiii. Summario, IV, p. 45.
le i5 août, les quatre « Arts » non représentés encore au Conseil, obtenaient d'y participer; on imposait au Priorat l'obligation de convoquer durant la première quinzaine de toute nouvelle magistrature, une assemblée, un Parlamento^ où tout citoyen, le plus humble comme le plus altier, avait le droit de proposer une motion ou un avis*. La féodalité vaincue, l'étranger écarté, le Pape et l'Empire annulés dans les affaires de Florence, un régime démocratique, le plus fort et le plus digne qui fût alors, s'initiait « par le Peuple et la Liberté^ ».
Temps bien dignes d'être vécus ! Le prieur du quartier de la Porte Saint-Pierre, — celui de Dante — est Foulque Portinari, le père de Béatrice ^ Et c'est alors, sans doute, qu'un désir de pacifier les classes diverses des citoyens fait marier Béatrice, fille du nouveau Prieur, avec Simon dei Bardi, puissant seigneur d'01trarno\ Où les nouveaux prieurs vont-ils siéger ? « Emmi la tour de la Châtaigne, dit la chronique", auprès de l'Abbaye, et ils s'y tenaient renfermés, à cette fin de ne point craindre les menaces des grands. » Cette tour de la Châtaigne, citadelle des magistrats populaires, elle est debout encore, sur la place Saint-Martin-l'Evêque, en face de la maison des Alighieri. Dante peut voir de sa fenêtre cette tour sacrée, où sa place est marquée déjà*.
Aux ardeurs de la vie publique, si brûlantes chez l'ingénu qui s'éveille et croit aux splendeurs de la carrière, une autre flamme, plus durable et plus haute, vient s'unir
* Introduction d'Alessandro Gherardi à : Le Consulte délia Repuhlicca fiorentina dall'anno MCCLXXX al MCCXCVIII, Florence, 1896-98, 2 vol. in-fol. p. XI du tome I.
- Del Lungo. Op. cit.
■' Del Lungo. Béatrice ecc. Doc. 111, p. i35 et suiv.
* Ibid. p. i3-i4.
* Dino Compagni. Cron. I, IV, p. a5-î6.
* Dino. Ihid. Coram.de Is. del Lungo, p. a5.