L'ALLEGRESSE DE FLORENCE
pour embraser l'esprit de Dante. Florence est pleine de poètes, en ces années où veut éclore celui qui sera poète souverain.
D'abord, la cité qui bourdonne d'abeilles heureuses, durant ces années fortunées, met la poésie dans ses rues : a Au mois de juin, écrit Jean Villani', pour la fête de Saint-Jean, étant la cité de Florence en heureux et bon état de repos, et tranquille état et pacifique, et profitable aux marchands et artisans, et principalement pour les Guelfes qui étaient maîtres du pays, il se fit dans le quartier de Sainte-Félicité Oltrarno*, sous le commandement et sur l'initiative de ceux de la maison des Rossi, avec leurs voisins, une compagnie et des troupes de mille hommes et plus, tous vêtus de robes blanches, avec un seigneur dit de l'Amour. Laquelle troupe ne songeait qu'aux jeux et soûlas, et bals de dames et de cavaliers, et d'autres du peuple allant par le pays avec des trompettes et divers instruments, en joie et allégresse, banquetant ensemble, en dîners et soupers. Laquelle cour dura près de deux mois, et fut la plus noble et fameuse qui onques fut en la cité de Florence ou en Toscane ; à laquelle vinrent de divers endroits et pays force gentilshommes de cour, et jongleurs, et tous furent reçus et pourvus honorablement. Et notez qu'aux dits temps la cité de Florence, ensemble ses citoyens, fut dans le plus heureux état qui fut jamais^ et cela dura jusqu'en l'an 1284, que commença la division entre le peuple et les grands, et puis entre blancs et noirs. Aux dits temps il y avait à Florence jusqu'à trois cents chevaliers, et force compagnies de seigneurs et de damoiseaux, qui soir et matin s'attablaient avec force gens de cour, donnant en cadeau pour Pâques moult robes de vair, si bien que de
1 Cron. VII, 89, p. 148 (anao i283).
2 Au bout du Pont-Vieux, à gauche.
Lombardie et de ritalie tout entière venaient à Florence les boufTons et charlatans à affiquets, et gens de cour\ et ils étaient les bienvenus, et il ne passait par Florence aucun étranger de renom ou d'honneur, que les dites compagnies ne l'invitassent à Tenvi, et siTaccompagnaiton à cheval, par la cité et au dehors, suivant qu'il avait besoin. »
Tout cela, malgré la cherté produite par les inondations d'hiver ^ tant l'allégresse de la vie emportait cette ville, qui s'embellissait, défaisait encore une fois sa ceinture pour s'agrandir ^
Avec la vieille abbaye voisine qui s'étendait et se haussait, Dante voyait encore monter au ciel, comme des clochetons, les gentils poètes du jour *. C'était aussi « gens
^ V. Novali, Vita e poesia di corte nel Dugento, ap. Arte, scienza e fede ai tempi di Dante, p. a49-'.i85.
'^ Villani VII, 88, voir enc. 97,
•^ Villani VII, 99.
* Dans Nannucci (V.) Manuale délia letteratura del 1° sec. délia lingua italiana. Florence. 1837-1839, 3 vol. in-8°. — Monaci. (E.) Crestomazia italiana dei primisecoli. Città di Castello. 1889 eseg. — Sonettiecanzonidi diversi autori toscani ecc. Florence 1327, in-S*^ — Race, di liriciitaliani dall'orig. délia linguaecc. Milano. 1808, in-8'^. — Carducci. Studiletterari. Bologna. 1894, in-ia ch. I. — D'Ancona e Bacci. Manuale — et Gaspary t. I, op. cit. — Ginguené. Hist.litt. d'Italie. Paris. iSii-iSiO, 9 vol. in-8"^ 1. 1. — Fauriel. Dante et les origines de la langue et de la litt. italiennes. Paris. i854,in-8°t. I. — Gebhart (E.) Les origines delà Renaissance cnltalie. Paris. 1879 — Jeanroy. (A.), Les origines de la poésie lyrique en France au moyeu âge. Paris. 1889, le ch. m, a® partie, trad. sous le titre : La lirica francese in Italia nel periodo délie origini, Florence 1897, in-ia. — Thomas (A.) Francesco da Barberino et la litt. provençaleenitalie. Paris. i883, in-8'=. — Flamini {F.).Studidi storia letter. ital. e straniera. Livoruo 1895, in-ia ch. i, et Dante e lo stil novo. Rome i90o(extr. delaRiv. d' Italia), repr.dans Varia. Livorno 1904, in-12. — (V.) Cian. I contatti letterari italo-provenzali ecc. Messina 1900 (estr, dall'Annuario dell' Uuiversilà). — Raccolta di sludi critici ded. ad Al. d'Ancona. Fir. 1901 in-4'^. — Bull. soc. dantesca, IX, 1-1, p. 21-26. — Le rime di frà Guittone d'Arczzoacura di F. Pellegrini I, Bologne 1901, in-8°. — Casiui R imc dei poeti bolognesi del sec XIII, Bologna i883. — Carducci (G.). Autica lirica ital. Firenze 1907, in-8''. — Poeti del trecento, a. c. di G.Volpiivi. 1907, in-i2. — Rossetti(D. G.). Dante and his circle Londres, 1892, in-12. — D'Ancona (A.) La poesia popolare italiana. Livorno : 1906, in-12. et Studi sulla lett. ital. dei primi secoli. Ancona. 1884. — D'Ancona et Comparelti. Anliche rime volgari sec. la lez. del cod. Valicauo, 3793, Bologne, 1875-1888 5 vol. — Canti popolari
LES POETES DU « NOUVEAU STYLE » -jS
de métier » : de même qu'au Conseil des Prieurs chacun pouvait intervenir, la poésie de ce temps-là devient œuvre de tous : et pour quelques patriciens, dont un seul, Guido Gavalcanti, fut au premier rang des poètes, ce sont les juristes, les notaires, les orfèvres, comme autrefois des amiraux ou des ministres , ce sont les hommes de négoce ou de chicane, Rustico di Filippo, qui est surnommé le Barbu, ou d'autres gars à sobriquet, venus en plein peuple, qui recueillent et qui augmentent le magnifique héritage de poésie légué par la Provence à la Sicile, et passé de Sicile entre des mains plus fines et plus fortes.
Ganzones, sirventes, sonnets, ballades, toutes les jolies fleurs qui avaient été écrasées par la rafale albigeoise, et qui se mariaient si bien avec les genres tout semblables qui demeuraient parmi le peuple \ tout le butin curieusement amassé par les troubadours et dispersé dans les pays méridionaux par les jongleurs, tout s'était amolli d'abord aux cours voluptueuses de la Sicile; puis, chaque province avait fait sien, et marqué de son scel, ce qui charmait tout le pays. La grave et puissante Bologne avait surtout préparé l'école florentine, avec ce Guido Guinicelli « fin diseur^ », docte, corrompu, si loin de son maître Guittone d'Arezzo, et si près déjà du « doux style nouveau » florentine Dante ne marchandera point l'hommage au précurseur, si pareil à ce Gavalcanti qui sera
loscani, race, da (G.). Tigri. Floreiice, 1860, in-12. — Mari, dizionarietto di ritmica ital. Turin 1901, in-8°. — Je ne cite que les ouvrages dont j'ai usé. Une bibliogr. plus complète dans les notes du Manuel d'Ancona t. I, et dans Gaspary, notes au t. I, et aussi dans Scherillo. op. cit. les deux chap. intitulés I primi versi et la Morte di Béatrice, p. 222-298 et3i2-395.
1 Thomas. F. da Barberino, p. 88. — D'Ancona. Poesia pop., p. 47 et tous les IV premiers paragraphes du livre.
2 Chiose anon. éd. de 1846, p. 35o-46o. — Ottimo comm, II, 189. — Jac. délia Lana II, 3o3. — Purg. XXVI, 92.
3 Purg XXIV. 57.
« le premier ami », le premier modèle. « Je l'entends se nommer lui-môme, dit-il, celui qui fut mon père, et celui des autres meilleurs que moi, lesquels onques usèrent de vers d'amour doux et gracieux* ».
Mais, comme la sculpture allait trouver dans la Toscane un essaim d'ouvriers uniques, la poésie, en devenant toscane et florentine, devait prendre ces caractères de sobre élégance et de force gracieuse qui sont dans les œuvres florentines. Déjà le troubadour Raimond de Tors avait dit à un poète qui passait les Alpes : « Si vous allez en Toscane, cherchez un abri dans la noble cité des Florentins, que l'on nomme Florence. Là est maintenue toute véritable valeur : là se perfectionnent, et s'embellissent, la joie, le chant et l'amour" ».
La joie, les mœurs nouvelles l'apportaient chaque jour; le chant était prêt, un chant d'origine populaire^ sous l'oripeau des conventions ; et l'amour, Dante s'en targuait depuis l'âge de neuf ans.
Ce qu'il brûlait d'essayer, c'était son génie dans ce chant nouveau, qui serait l'ostensoir de son amour; il avait sans doute une révérence profonde pour ce qui paraît aujourd'hui poussière morte, le fatras de bibliothèques, formes fixes des poèmes et de la métrique, conventions, « petits esprits* », gentillesses, tremblements, mutismes, secrets, évanouissements, chosettes, inventions de « chandeliers » pour donner le change aux soupçons, beautés étiquetées comme un catalogue de Muséum, tout ce que les poèmes provençaux et les romans de chevalerie apportés d'outre-monts peuvent
1 Purg. XXVI, 97-99.
2 Fauriel. Dante, etc. I, 269.
^ V. Gebhart. Orig. ch. i.
* D'Ancona. Vita niiova, p. io5, sur les « spiritclli ».
donner de curieux et de clinquant*. Mais de ces fleurs desséchées, que d'autres poètes, autour de lui, bottaient en lourds bouquets, il fait une guirlande, fraîche, éclatante, beaucoup plus belle qu'aux premiers jours où des « barbares » cueillaient les asphodèles de Provence ou les lys de Touraine. La vie, une vie prise aux sources populaires, une jeunesse déjà presque en maîtrise de génie, bouillonne dès les premiers vers. Et jamais plus ce long progrès, qui va du premier sonnet écrit par Dante à dix-huit ans, jusqu'au dernier vers de la Comédie^ jamais plus cet essor, le seul qu'un poète ait soutenu et si long et si ferme, ne connaîtra d'interruption, de faiblesse ou d'écart.
Si, comme l'a cru le meilleur des juges, Dante a vu Béatrice épouser Simon dei Bardi en l'an 1280 ', le poète, âgé maintenant de dix-huit ans avait, depuis trois ans, depuis cette quinzième année où de tels aiguillons pénètrent si cruellement le cœur novice, encore cette raison nouvelle, dans sa douleur et son amour, et cette nouvelle fierté de souffrance, qui le tournait vers la poésie. 11 avait le droit d'être poète : accordé par la volonté paternelle, dès sa onzième années, avec Gemma Donati, sa dame idéale, depuis l'âge de neuf ans, était Béatrix Portinari. Il allait commencer à lui élever ce piédestal sans pareil, qui l'exhausse jusqu'aux pieds de Dieu.
Dante se sentait porté par le mouvement poétique, sorti
^ V. Scherillo, 232.
2 Del Lungo La donna fior. Da Dante al Boccaccio, p. 75, et Béatrice ecc. p. 154.
3 Constitution de la dot le 8 février 1276-1277. Arch. dell'ant. monte comune, I, 1455. 187. 1329, c. 3". — V. Bulletin soc. <iart<. N. -S. IX, avril-mai 190a, p. 181-84. Un nuovo doc. conc. Gemma Donati, da U. Dorini et le comm. de Del Lungo. La donna, p. i54, n. 73. — Voir le sonnet à Cino de Pistoïa : lo son stato con amore insieme dalla circolazion del sol mia nona. (Il Canzoniere, éd. F'raticelli, p. i4'4-)
du peuple guelfe, qui avait accueilli la mode ultramontaine, mais en avait fait siens les procédés et la manière : ces procédés, ou si Ton veut ces recettes, Tesprit toscan, pénétré du terroir, les avait rajeunis avec Lapo Gianni, Dino Frescobaldi, Guido Orlandi, Gianni Alfani, poètes mineurs, mais charmants et tout italiens déjà dans leur lyrisme copié*. Mais, après des essais timides et secondaires, riiomme était venu, le véritable précurseur que presque tous les poètes souverains trouvent avant eux, et qui leur offre un modèle de la forme où leur génie va remplacer l'esprit et la science de Taîné, comme le soleil en montant cache Tétoile du matin : Guido Gavalcanti ", déjà célèbre, allait répondre, le premier, au premier sonnet de Dante.
Ce poète patricien, avec son nom qui retentit comme un fracas de chevauchée, ce fils de Gavalcante Gavalcanti, ce gendre du grand Farinata degli Uberti, sauveur de la patrie, c'était un ancien disciple de maître Brunetto Latini. Mais, bien plus que le noble bolonais Guinicelli dei Principi, celui-ci sentait son gentilhomme : « Je dis, écrivait de lui Dino Compagni, combien tu es sage; parmi les gens, comme on te voit preux et vaillant ; comme tu sais sauter en longueur et quel escrimeur tu fais; et combien moult d'écrits tu sais par cœur, en suffisance extrême, et comme tu cours et sautes, et te travailles! » Et le bon marchand de soieries s'échappait à ce regret,
* Del Lungo. Dino. I, i"^^ partie, XIV, p. 3i5-32o.
- Sui" C.ivalcanti, Boccace, Dccam. 6*^ jouruéenouv. IX. — Sacchetti. Nov. LXVIII, éd. Gigli, t. I, p. i6i . — Arnone (N.). Le rime di G. Calvacanti. Florence. i88i, in-8°. — Ercole (P.)- G. Cavalcanti e le sue rime. Livorno. i885, in-i2. — Salvadori (G.). La poesia giovanilc e la canzone d'amore di G. Cavalcanti. Roma 189J), in-S*^. — Del Lungo. Dal secolo e dal poema di Dante, I, et Dino. I, 366-367 et iii3. — Colonna (Egidio) L'espositioue di Messer — soprà la canzone d'amore di G. C. fior. con. le rime ed una vita. Siena. 1602, in-12. — D'Ovidio. Saggi critici, Napoli. 1878, in-12, p. 3i2 et suiv. ; — et Manetti (A.). Opérette, cd. Milaucsi. j). 171-181.