GUIDO CAVALCANTI, « PREMIER AMI
qui dut faire sourire le hautain Cavalcanti : « quel bon marchand tu aurais fait ! » *
On ne sait point trop si Taune lui eût convenu, lui qui trouvait souvent la plume trop lente, l'épée trop lourde, et les compagnons ennuyeux. Un jour, Guido Cavalcanti s'en venait d'Or san Michèle, méditant peut-être des vers", des vers charmants et doux, tels qu'il en fit un jour, neuf ans plus tard, sur la Madone miraculeuse, pour ce même Guido Orlandi, qu'il étrilla d'ailleurs si rudement dans un accès de bile noire ^ Tandis qu'il méditait ses rimes, passant devant la sainte image, voisine de son palais, et qu'il voyait de ses tours et de sa loggia'*, il avait gagné la place de Saint-Jean ; une compagnie de beaux fils, jeunes nobles que conduisait Messer Betto BrunelleschijCavalcadait vers le Baptistère. Guido Cavalcanti (( dédaigneux et solitaire® », aimait cette place, qui sera si chère à son ami Dante, Il promenait sa rêverie entre les sépulcres de marbre qui encombrèrent le parvis jusqu'en 1296®, devant les colonnes de porphyre qui
'■ « Ahi com saresli stato om mercadiere ! » ap. Del Lungo. Dino. I, p. 367.
- Carducci. Délie rime di D. Studilett. p. 22, compare le sonnet de Dante « Guido vorrei » à la pièce IX*^ de l'Intermezzo d'Henri Heine. Si ce genre de comparaison a jamais signifié quelque chose, — et j'en doute fort — on pourrait plus exactement comparer la pièce XI° « Im Dom, da steht ein Bildniss.. » avec le sonnet de Guido Cavalcanti ; « Una figura délia Donna mia. »
^ « Di vil matera mi convien parlare ». Ercole 332, Del Lungo, Dino, I, 359-61. Sur ce caractère, Del Lungo Sec. e poema. p. 5o-6o et Carducci, dise, prelim. à « Rime di M. Cino da Pisloïa e d'Altri ». Florence 1862, in-i6, p. xxiv-xxv; sur Or-San Michèle, voir Capitoli délia Comp. délia Madonna d'Orssammichele, dei sec. XIII. e XIV, pubbl. da L. del Prête. Lucques, i85i, in-4''.
* Del Lungo. Ib. p. 27. — Villani VII, C LV, place au 3 juillet 1292 les miracles d'Or san Michèle (p. 169.)
5 Dino. Cron. II. XX.
® Date donnée par del Lungo d aprèsles Arch. d'État (Provvisioni, VI, 34, 37 43). — Dino, p. II 14 du t. I. — Villani, VIII. 3, repris par Davidsohn, Forschungen. IV, 463, donne 1293.
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témoignaient pour la fourberie des Pisans. Les écervelés de la troupe à Brunelleschi n'avaient pu persuader à ce raffiné, ce hautain, ce mystérieux personnage, de s'embrigader avec eux ; ils l'auraient bien désiré, cependant, car Guido, sous son air de philosophe , était charmeur , quand il voulait , et bien parlant, savait briller à tous les exercices du gentilhomme, était richissime, et courtois, à son plaisir, on ne peut plus.
Maître Be*to n'eut pas plutôt découvert, du haut de son palefroi, Guido Gavalcanti rôdant tout seul entre les sarcophages, qu'il s'écria : « Allons le harceler ! » Les hobereaux éperonnèrent leurs chevaux, et la troupe fut sur le dos du promeneur solitaire, en quatre foulées. « Guido, commencèrent-ils, tu refuses d'être de notre compagnie ; mais quoi ? quand tu auras trouvé que Dieu n'existe pas, qu'auras-tu fait ? » Guido leva la tête, et vit qu'ils l'entouraient. Il fallait répondre. La riposte partit de sa bouche méprisante, comme la parade serait sortie de son poing, preste et rude : « Messieurs, vous me pouvez bien dire que vous plaît : vous êtes céans chez vous ! » Puis il posa la main sur le couvercle d'un tombeau, sauta par-dessus, et s'en fut. Les cavaliers se regardaient : « Ce qu'il a répondu, murmuraient-ils, ne veut rien dire ; c'est un niais. Nous n'avons rien de plus à faire céans que tout autre de la ville, et Guido, rien de moins que pas un de nous. » Mais Betto se retourna sur sa selle, et leur dit : « Les niais, c'est vous, qui ne l'avez mie entendu; il nous a fort honnêtement, et en peu de mots, dit la plus grande vilenie du monde ; car, si vous y regardez bien, ces tombeaux sont les maisons des morts, puisqu'on les y dépose, et qu'ils y demeurent ; et il dit que c'est là notre maison, pour faire connaître que nous et les autres gens ignares
GUIDO CAYALCANÏI, « PREMIER AMI » 8i
et non lettrés*, nous sommes, au regard de lui et des autres gens de science, pis que des morts, et à cette cause, étant céans, sommes-nous dans notre maison, et chez nous ».
Guido Gavalcanti, pourtant, savait cravacher le bourgeois qui s'émancipait avec lui, aussi vertement qu'il tançait les gentilshommes ignorants. On se vengeait en se gaussant des distractions qui le prenaient, ardent au jeu des échecs, qu'il jouait en pleine rue, avec des compères, au point de se laisser clouer son surtout contre le banc, par quelque gamin rancunier dont il avait interrompu le jeu de balle ou de toupie ; enfoncé dans les spéculations philosophiques jusqu'à se faire taxer d'hérésie, même d'athéisme', et de ne point croire à l'immortalité de l'âme ^ Amateur brillant, forcené dans ses passions et dans ses haines, qui s'ennuyait vite, et de tout, sans respecter même Virgile, si Virgile lui déplaisait % voilà celui qui était déjà célèbre, à ses vingt-cinq ans. Il allait accueillir les dix-huit ans de Dante, et ils devenaient ensemble, suivant un ancien commentaire, «. les deux yeux de Florence^ ».
Cet homme qui, selon le vent de son caprice, dédaignait les plus grands poètes, répondit au jeune damoiseau qui lui envoyait gentiment des vers encore un peu teintés d'imitation provençale, rimes naïvement®, mais où
^ «Idioti, e non litterati. » Boccace, Commentaire, éd. Milanesi, t. II, p. 129, use du mot « idioto » dans ce même sens.
- Chiose anon. éd. 1846, p. 35o. — Anonimo I, p. 254. — Otlimo, I. i78, II, 189.
^ Suppl. dellc crouiche del R.-P. P'rate Jacopo da Bergamo. Venise i54o, in- fol. p. 206.
' C'était la mode chez les gens raffinés : « veggcudo le divine opère di Virgilio... venute in non calere e quasi rifiutate da tutti », dit Boccace. Compendio, p. 60-61, et Vita, p. 71.
^ Benv. da Imola. I, 236, 340, 343.
^ En ore, ente, endo, ea : (Scherillo, p. 33 1).
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frémissait déjà l'espoir d'une vraie poésie. Et puis, se sentir supérieur devait incliner le hautain Gavalcanti à l'indulgence. Lui, qui « savait faire honneur à quiconques il pensoit en son entendement le mériter, autant que langue lesauroit exprimer^ », il combla Dante, en répondant à sa question conventionnelle sur l'Amour et le cœur mangé"; principe d'une amitié telle que, sous les murs rougeoyants de Dite, dans le cercle infernal, le père de Guido Gavalcanti sortira la tète hors du sépulcre ardent où il s'est levé sur ses genoux, et dira tout de suite à Dante : « Si par cette obscure prison, tu vas par la vertu de ton hautain génie, — mon fils, où est-il, et pourquoi n'est-il point avec toi ^ ? » Gomme si c'était attendu, convenu, nécessaire, de voir paraître Guido quand apparaissait Dante.
Le génie hautain, « l'altezza d'ingegno », qui séparera Dante des autres hommes, c'est le don fatal et superbe auquel il doit son amitié soudaine et précoce avec Guido Gavalcanti. Le fier patricien, curieux de tout', dégoûté de tous, sentit une sympathie pour cet autre disciple du vieux Brunetto Latini, qui arrivait à lui tenant sa première fleur dans la main. Ils vécurent l'un près de l'autre, tels que Taddeo Gaddi les peignit, avec Giotto leur camarade, dans une fresque malheureusement effacée par l'inepte Vasari '.
Guido fit au nouveau poète l'honneur dun sonnet en « style obscur », à la mode provençale, et qui com-
^ Boccace. Nov. cit. Irad. par maistro Antoine Le Maçon.
2 Vita niiova, III, p. lo et ii.
3 Inf. X, 58-6o.
♦ V. le sonnet de Lapo Farinata dcgli Uberti, en réponse à la ballade « lu un boschetto trova'pasturella ». Arnone, Si. — Ercole. 88-89. — C'était sou beau-frère qui le raillait pour des amours trop bucoliques, où s'échappait ce contempteur de Virgile, qui ne dédaignait pas la II" Eglogue.
^ Vite. éd. Milanesi, I, 574.