‹ DanteChapitre 13 sur 57 · GUIDO CAVALCANTI, « PREMIER AMI · texte numérisé non relu

GUIDO CAVALCANTI, « PREMIER AMI

mentait la question de manière à l'ennuager encore. Quelle dut être Tallégresse de Dante, en voyant la réponse de celui qu'il admirait comme un héros et comme un maître ! Cavalcanti, déjà riche d'une œuvre qui était alors sans rivale pour la nouveauté, l'élégance, la sobre et l'heureuse recherche, se mettait de plain-pied avec le jeune Dante, et le traitait comme un égal. C'était une joie, un courage, qui venait, une amitié fortifiante, à garder la reconnaissance éternelle de ce premier présent.

Ils mettaient en commun leur vie amoureuse, et leurs belles études d'hommes, et leurs plaisirs de gentilshommes. Guido pouvait conter à Dante ce voyage de Compostelle, où, parti pour révérer la « Maison de saint Jacques * », il cueillait à Toulouse, à la Daurade, le gentil amour de Mandette la Belle, qui lui faisait oublier le guet-apens où Corso Donati l'avait fait malmener en route ; il avouait, avec son sourire sceptique, avoir renoncé devant le long voyage, et dans Nîmes, vendant ses chevaux et déchaussant ses éperons, avoir joui de cette Provence qui faisait si bien oublier les dévotions de Galice. On l'appelait, par ironie, entre bons becs florentins, Guido Compostelle. Mais le bon temps qu'il avait pris, et les refrains de troubadours, et l'amour des gentes pucelles, lui demeuraient : en cette vie, en cette pauvre vie, une heure de liesse vaut-elle pas toutes les coquilles d'un bourdon béni par saint Jacques ?

Avec ce compagnon farci de science, riche d'orgueil, éloquent, et dont l'opulence ouvrait à sa propre misère tous les plaisirs d'un luxe nouveau, Dante se mettait à son rang, et pouvait épanouir les goûts de sa fougueuse adolescence. D'autres avaient répondu au sonnet : on a cru longtemps que Cino de Pistoïa, cet ami fidèle,

* Vita niiova. XL, p. 99,

avait été de cette première pléiade; mais celui qui devait devenir le gentil juge de Pistoïa n'avait alors que treize ans : c'est plus tard qu'il prend, auprès de Dante, ce rôle affectueux d'admirateur cadet, c'est dans plusieurs années qu'il s'habitue, comme les bons notaires de Bologne, à laisser éclore dans la poudre du greffe les fleurettes de poésie, à les glisser entre deux actes, entre une étude sur la médecine légale et un contrat de vente, comme une rose desséchée parmi les feuillets d'un grimoire. Le sonnet qui s'est conservé en réponse à celui de Dante est de Terino de Gastelfiorentino \ Ceci valait déjà mieux que les canzones de Giacco".

Il y eut mieux : un rimeur de l'école d'avant-hier, un poétereau démodé, à la sicilienne, Dante lui aussi, mais Dante... de Maiano, Dante de banlieue, prétendit faire de l'esprit, et ripostait au fin sonnet par un prosaïque ramas d'ordures et d'obscénités, qui sont d'un pédant malotrue Ainsi rien ne manquait aux débuts poétiques : pas même l'injure imbécile d'un confrère aîné. Dante prit la chose en bonne part, puisqu'il correspondit encore avec le lourd critique de la première heure. Il savait bien qu'il faut des sots autour d'une gloire naissante, comme des jaloux et des cuistres autour d'une renommée faite.

Dès l'abord, en ces périlleuses régions des lettres où les premiers pas égarent si facilement, il sut distinguer l'ivraie de l'orge : dans cette école poétique à peine

^ Sur Giuo de Pistoïa v : C. da P. vita e poésie, éd. Ciampi. Pise, i8i3, in-8'^, et supplément. Pise. 1814, in-S*^, — Rime. ord. da Carducci, cd. citée. Florence. 1862. — Et arch. storico ital. V, 37, 1906, disp. L — Sur Terino de Castelfiorentino, v: Casini, Giorn. slor. dclla lett. it. IV, 121 et Le rime di T. da C. p. cura di A. Ferrari. CastelGorcutino, 1901.

- Sur Ciacco poète. V. Scherillo dans Nuova Antol, i"'' août 1901. — Et Barbi. Bull, soc.dant. VI, 208.

•■^ Sonetti c canzoni. ecc. Giunti. 1527, livre XI, p. i33 letro; sur D. da Maiano, voir ses Rime, rist. ed ill. a cura di G. Berlacchi. Berganic, 1896; dans la Bihl. stor. dirigée par F. Novati.

vieille d'un siècle, il connaissait les bons artistes : « Mon premier ami et moi nous en savons bien de ceux-là qui rimentainsi stupidement' ». C'est encore Gavalcanti dont la fine meule aiguisait sa critique.

Mais la poésie était fleur de plein air, pour ces jeunes gens. Dante, majeur en 1 283 ^ orphelin et chef de famille, s'épanouissait librement à la vie active et joyeuse, aux côtés de l'ami qui lui donnait sans doute son « lyrisme scolastique ^ », mais lui ouvrait en même temps ses écuries, son chenil et sa fauconnerie. Témoin ce sonnet, que l'on attribue tantôt à l'un des deux amis, tantôt à l'autre, et qui résonne de leurs chasses et de leurs fanfares :

Appels de meute et tayauts de chasseurs ,

Lièvre qui part, et cris aux rabatteurs ;

Et lévriers courants que l'on découple ;

Par belle plaine errer et débucher,

Doit fort charmer, pour moy je m'en asseure

Un libre cœur, et de désir exempt... '

Mais il demeure mieux encore que ces vers aux tons de fanfare ; dans la divine Comédie^ les autours éployent leurs ailes, on déchaperonne les sacres, les carreaux d'arbalète sifflent, la feuillée du taillis s'agite sous la refuite d'un ragot, la chasse clabaude et la trompe sonne, comme aux miniatures des missels ou dans les fresques médicéennes de Gozzoli".

^ Vita nuova, XXV, p. 71.

- Ceci résulte d'un premier document notarié. L. Gentile. Bull., soc. dant. fasc. 5-6, p. 39-45, année 1891, septembre. « Di un docum. per l'anno délia nascita di D. » Voir, fascic. 10 juillet 1894, les réserves de F. Pellegrini, p. 184 et 189.

" Expr. de Del Lungo. Dino. I, 348-9.

* Zingarelli. p. 94 et note p. 710 — Witte. Danteforschungen. II, 567.

'" V. La fauconnerie au moyen âge par M. d'Aubusson, Paris, 1879, in-S". — Traité de la vénerie, par Budé. Paris. 1861, in-S"^.

« Tel le faucon, qui longtemps a plané, et sans voir leurre ni oiseau, fait dire au fauconnier : « Hé, là, tu baisses ! » descend las, de l'espace où il se mit d'essor gaillard, en tournoyant cent fois, et à l'écart se pose, loin de son maître, dédaigneux et félon* ». Tous les gestes de l'oiseau viennent se mirer dans des vers aussi précis qu'un chapitre de vénerie didactique :

«Tel le faucon, qui premièrement se regarde aux pieds, et puis se tourne au cri, et se penche en avant par le désir de la pâture qui l'attire ". » Il connaît même l'élevage et le dressage, ce que les vieux auteurs dénomment Va/faitage : les envieux, au Purgatoire % ont leurs paupières percées et cousues par un fil de fer, « ainsi qu'on fait à l'épervier sauvage, parce qu'il ne se tient point en repos ».

C'est que Dante a connu, sur ces grèves proches , où Corso Donati partait voler l'oiseau de marais, dans ces collines où les bocages s'étendaient alors jusqu'aux portes de Florence, la joie de « suivre de l'œil son faucon qui volait* », et de déchaperonner un beau tiercelet, qui « sortant du chaperon, remue la tète et s'applaudit des ailes, montrant ardeur et faisant le beau * ».

Il vit, grâce à ses amitiés, avec ses pairs les gentilshommes.

Car vachiers ne sont, ne bouviers.

Mais gens à porter esperviers *.

^ Inf. XVII, 127-132. et enc. XXII; i3i-i33. « Ed ei si ritorna crucciato e roUo », et 139-140, sur l'épervier.

2Purg. XIX,64-66.

•' Purg. XIII, 70-72. M. Torraca (ap. Casini. ad v. p. 373) cite à ce propos le De Arte venandi. II, 45, de Frédéric II, l'Empereur dilettante.

* Par. XYIII, 45.

'■ Par. XIX, 34-36. — Villon écrira : « Au poinct du iour, que l'esprevier se bat... » Gr. Test. 1378, ed. Longnon, p. 79.

• Villon, Ib. io49-5o, p. 64.

T<^t.e (le DaiUe. dans la fresque des Orcagna, Sainte-Manc-Nouvelte. à Florence.

(Cliclié Alinai'i.)

et, près de Guido Gavalcanti, c'est Manetto Portinari, le fds du riche Foulque, le propre frère de Béatrice. En chevauchant, Gavalcanti récite les vers bouffons qu'il a dédiés à Manetto, cette satire d'une bossue, d'une gobbine, comme disent les superstitieux Florentins dont c'est l'horreur; au pas des destriers qui fringuent ets'encapuchonnent, mâchent le mors et tirent sur les rênes, la voix nonchalante et mordante de Gavalcanti fait sonner les rimes :

Vois, Manetto, cette dame convexe, Et te souviens comme est défigurée, Et comme elle est en deux bien séparée ; Quelle paraît, quand se fait circonflexe !..

Et les rires narquois accueillent le portrait ; mais on est sur le terrain de chasse, et cette fois on chasse au poste; les lévriers sont « déchaînés », ces lévriers auxquels le poète compare les noires chiennes infernales', et bientôt ce on entend venir le porc sauvage et la meute vers soi, et le fracas des bêtes et des branches' ». Et, le doigt sur la coche de l'arc, on tend la corde, d'où la flèche va siffler', jusqu'à l'heure ovi l'ombre du soir tombe, qui fait faire retraite et remplit les yeux des chevaux avec les fantômes nocturnes*.

Ges plaisirs se partagent allègrement avec tous les compagnons, car Dante est « ami de l'action, ne se prive point de vivre dans le siècle, mais conversant avec les autres jeunes gens de son âge, se montre courtois et accort et valeureux à tout exercice juvénile'. » Mais la poésie

1 Inf. XIII, 125-126, et XXIII, 17-1S.

2 Ib. 112-114.

3 Inf. XVII, i36, et VIII, i3-i4. — Par. II, 23-24- ; V. 91-92. — Purg. XXXI, 16-18.

* Inf. II, 48.

s L. Bruni. Ap. Le vite di Dante ecc. pubbl. da A. Solerti, p. 99.

n'est point faite pour les compagnies trop nombreuses, ni Tamour et ses confidences. Dante revient aux rêveries, et il mande à Gavalcanti l'un de ses sonnets les plus beaux; il pense à leurs maîtresses, à Béatrice qui sera l'âme de sa vie poétique, à cette Jehanne, aimée par Gavalcanti si chèrement, et que Ton nommait Primevère*, tant elle était belle et charmante ; pour que la trinité d'amour soit parfaite, il admet encore dans son rêve Lapo Gianni -, le notaire artiste, et dame Lagia, sa maîtresse, celle qu'une sirvente fameuse, composée naguère, a placée au numéro trente parmi les beautés florentines ; Béatrice, elle, règne sur le nombre neuf, nombre fatidique ^ sans cesse évoqué par Dante; et, comme le bon troubadour Jaufre RudeP, comme les Provençaux % il emploiera les allusions, les procédés, les recettes d'école ; mais le génie est là, qui pointe et pousse parmi les broussailles des anciennes conventions, et ces vers s'écrivent®, qui semblent rythmés par une cadence féerique :

Guido, toi, Lapo Gianni, et moi, c'est mon envie. Je voudrais nous voir pris par un enchantement, Et mis sur un esquif, qui par tout vent Allât sur mer à notre fantaisie ;

Si, que tempête ou toute autre avanie Ne put nous faire aucun empeschement,

1 Vita nuova, XXIV, p. 64-66.

- Voir sur Lapo Gianni. Bel Liingo. Bal sec. e dal poema di B. I, p. 53 et 125, note I. — D'Ancona e Bacci. 1, 121 — Voir le sonnet de Cavalcanti : « Se vedi amore, assai ti priego, Dante, — In parte la 've Lapo sia présente. » Ed. Ercole. p. Sig-ao. Dante le nomme encore en trio avec lui-même et Cavalcanti dans le De vulg. Eloq. I, 12, éd. Rajna. p. 25.

3 Vitanuova. XXIX. p. 78.

* Voir E. Monaci. Ap. rendiconti dell' Ace, dei Lincci. Roma, 17 déc. 1893. — Salvadori, Sullavita giov. diB., p. 45 et 271.

" Scherillo. Aie. capit. délia biogr. di D., p. 291 et suiv.

' Ceci serait à meilleur droit comparé aux lieder de Heine, par ex. Lyr. Intermezzo 42, « Mcin Liebchen, wir saszen zusammen. »

Mais que, vivant toujours en même sentiment, D'être à nous trois nous crût sans fin l'envie ;

Et que Dame Vanna ^, que Dame Béatrice

Et celle, dont le nom va sur le nombre trente.

Fût placée avec nous par le bon enchanteur;

Et là, toujours parler d'Amour notre Seigneur, Et que chacune d'elles lût contente, Comme, je crois, nous autres le serions.

Ces vers meurent sous la traduction, comme une anémone pressée aux feuillets d'un livre. Mais la troupe des amoureuses s'y rassemble, comme les dames aux prairies de Botticelli ; et récitons encore cet autre sonnet, de la même veine ", autre fleur du même bouquet :

De dames vis une gente niesnie Ce jour dernier passé de la Toussaint ; Une venait devant la compagnie, Menant Amour à droite de son sein.

Et de ses yeux jetait une lumière, Qui paraissait un esprit enflammé; J'eus tant d'audace, en la voyant si fière : Je vis un ange en Elle figuré.

Donnant salut h quiconque en est digne, Avec ses yeux, accueillante et bénigne. Elle emplissait tous les cœurs de vertu.

Je crois qu'au ciel naquit la Souveraine, Et vint sur terre afin de nous sauver : Heureuse donc qui la peut approcher.

^ Sur Dame Vanna, voir Ercole. G. Cavalcanti, p. 87 et sui%'. — Un manuscrit montre au lieu de « Monna Bice » — « monna Lagia. « — voir Un sonetto e iina ballata d'amore del Canz. di D.. da M. Barbi. Florence, 1897, et Del Lungo. La Donna fior. p. gS. note 10 et i54, note 73.

- Ed. P'ralicclli. p. 109. — Sur les fêtes de la Toussaint, voir Del Lungo. Dino. I, 233.

go DK LA NAISSANCE DE DANTE A LA MORT DE BÉATRICE

Est-ce la Madone, ou bien celle qui mérite entre toutes ce joli nom chevaleresque « : la dame de ses pensées? » Oui, c'est elle ; et « toutes mes pensées, chantera-t-il, parlent d'amour'. » Mais ici, c'est à l'Ognissanti, pour la Toussaint, fête du vin nouveau, populaire et bruyante, qu'il l'a vue passer. Il conserve au cœur une apparition plus parfaite encore, qu'il décrira comme une des lumières divines en sa jeunesse ; le premier mai i283 % neuf années jour pour jour, neuf années accomplies après la première entrevue, Béatrice, vêtue de blanc, passe, accompagnée de deux dames, elle tourne les yeux vers Dante, et le salue, « tant, qu'il lui semble alorsvoir les termes extrêmes de la béatitude ». 11 est neuf heures, quand la voix de l'Aimée résonne pour la première fois à son oreille, et il s'enfuit, et il s'enferme ce comme enivré » dans sa chambrette. L'hallucination d'extase a commencé. Elle va déjà jusqu'au sommeil, et les songes peuplent ce somme extatique.

^ Vita nuova, XIII, p. Sa, éd. Barbi.

* Vita nuova. III, p. 8.

Page 1