BOLOGNE
Dans un génie ainsi disposé, la musique, poème ou harmonie chantée, son de parole ou d'instruments, règne en souveraine. Et l'époque est favorable aux accords des vers et de la musique. Ballades, canzoni, sont harmonisées pour la viole, la harpe, le luth, l'archiluth. « Dante, dit Boccace', prit un plaisir extrême, durant sa jeunesse, aux sons d'instruments et au chant des voix, et à chacun des meilleurs chanteurs en ce temps, et des meilleurs joueurs d'instruments, il fut ami et familier; et cette passion l'entraînait à composer maintes œuvrettes, lesquelles il fit revêtir par iceux de plaisante et magistrale harmonie ».
Un de ces amis est connu, c'est ce Gasella de Pistoïa, qui chante dans le Purgatoire ^ « Mon Gasella », lui dira-t-il tendrement, « Gasella mio ». Get ami, qui mourut l'année du Jubilé, en i3oo, « trois mois après le commencement du Grand Pardon ^ », sut « donner le son * » aux plus beaux vers de son poète. Non seulement il reposait l'esprit de Dante fatigué par l'étude
1 Yita, VIII, p. 44.
- Purg. II, 76-119.
^ Chiose anon. éd. 1846, p. 245.
* Scartazzini. Encicl. I, 33 1.
et répandait en les chantant ses sonnets ou ses cantilènes, mais il lui révélait sans doute, à ce poète avide des sciences et de la technique, les règles de l'art musical'.
Mais Dante, à mesure qu'il prend mieux conscience de lui-même, s'attache à l'étude précise des sciences et des lettres, persuadé d'une conviction qui ne l'abandonnera plus et qu'il exprime sans relâche : la science est indispensable pour éveiller et soutenir l'inspiration ; « les conceptions, écrira-t-il dans un traité didactique, ne peuvent exister où n'est point la science et le génie ^ ». Et (( qu'ils confessent leur sottise, ceux-là qui, dépourvus d'art et de science, confiants en leur seul génie, s'échappent à vouloir chanter les plus grandes choses sur le ton le plus haut ; qu'ils renoncent à tant de présomption ; et si par leur naturelle ineptie ils sont des oies, qu'ils ne veuillent point imiter l'aigle qui vole vers les astres ^ »
Aigle, il prétendait l'être ; il se sentait fait pour regarder en face tous les astres du Paradis. Et, pour soutenir bien son vol, il entendait accumuler toutes les sciences. Il voulait savoir parfaitement « tisser » et « construire v ses œuvres, ce sont là termes qui reviennent sans cesse *. « La science est l'ultime perfection de notre âme, en laquelle gît notre ultime félicité", » L'amour complet pour la science, surtout pour la « philosophie », ne le conquerra tout entier qu'après la crise douloureuse du
^ Convivio II, i4- — Purg. XVI, 19-21 et IX, 139-145. — Par. VI, li^; VIII, 17-18; XIV, 118-119; XX, 22-24; 142-144; XXIII, 97-98. et surtout De Yulg. El. II, ch m., viii, éd. Rajna p. 45-37 et tout ce II" livre.
- De Vulg. El. II, I, 6, p. 4i> <id. Rajna.
3 De Vulg. El. II, IV, 7. p. 49.
* De Vulg. El. XI : « contexere, astruimus » ; XII, « contexendo, aslruxinius », en une seule page.
'• Convivio, ed, Fraticelli, I, 1, p. 55.
DANTE AUX UNIVERSITÉS gS
premier amour\ Cependant, il cherche déjà, dès ses vingt ans, l'enseignement qui complétera ce que lui a donné Florence. Il part pour l'Université de Padoue ^
Fondée en 1222% fille et rivale de Bologne, l'Université padouane, après des années de déclin, s'était relevée à partir de 1200 par suite de l'interdit pontifical qui frappait alors Bologne, a L'étude des lettres* » y florissait surtout ; et ceci, comme l'origine de sa famille paternelle, (.(. venue du val de Pô », devait y attirer Dante Alighieri. C'est peut-être alors qu'il y connut Giotto pour la première fois, ou peut-être même s'y rendait-il en sa compagnie, puisque les anciens commentaires notent que le peintre-poète % né un an ou deux après Dante, était encore jeune lorsqu'ils furent « familiers » dans Padoue, et que Dante lui-même était « en son âge plus vert^ ». Laissant Florence agrandir encore ses murailles sous la main d'Arnolfo di Lapo ' , les deux Toscans auraient connu pour la première fois la libre vie d'étudiants, hors de chez eux.
Mais la grande institutrice du jeune Dante, ce fut Bologne, où il séjourna pour la première fois vers 1283- 1287*. « De même, dit Boccace, qu'aux divers âges
^ Convivio, II, XVI, p. 167.
-Voir Giorn. stor. délia lett. it, XVI, 334; XVII, 358-66, et Dante e Padova, i865, p.i-28. — DAncona e Bacci, I, 280.
^ Voir Gloria. Monuru. dclla Un. di P. Venezia, 1884, e Padova i885. — Colle. Storia scient, lett. dello st. di Padova. Padova. 1824, etc., et Hastings Rashdall. Tlie Univ. of Europe in the middle agcs, Oxford, 1895, t. II, partie I, § 4, pages io-i5.
* Albertus magnus. ap. Rashdall, x4, note 2.
' V. sa canzone sur la pauvreté, au tome I, p. 426 de Vasari. Vite, éd. Milanesi.
" Ce qui ne saurait s'appliquer sans confusion à l'année i3o6, où Giotto peignait l'Arena. — Voir Cicérone, 9*^ éd., p. 610. Vasari, éd. Milanesi, in-8<>, t. I. — Bcnv. d'Imola. Comm. Introd., t. I, p. 12 ; t. III, p. 3i3.
^ Ammirato, I, 166. Villani, VII, 99, p. i52.
8 Cf. Dante allô st. di B. da C. Ricci. Nuovaantol. 1891, ser. III, t. XXXII,
diverses sciences furent connues par lui en étudiant, ainsi en différentes Universités sous différents maîtres il les apprit. Il reçut en sa propre patrie les premiers principes, et de là, comme en un lieu plus fertile de telle provende, il s'en fut à Bologne*. »
Citadelle guelfe, refuge des guelfes toscans, la riche Bologne devait attirer, à ce titre, le jeune guelfe florentin-. Mais c'était surtout le renom universel de cette insigne Faculté, qui amenait les étudiants de l'Europe entière, c'était l'antique gloire de Bologne juriste et lettrée qui devait séduire Dante avide des sciences. Un moine quinteux, au moyen âge, écrivait : « Les étudiants ont coutume de parcourir les cités et le monde, afin de se rendre insanes en se bourrant de lettres... Voici : les clercs viennent chercher à Paris les arts libéraux, à Orléans les auteurs, à Bologne les codes, à Salerne les boîtes de médecine, à Tolède la sorcellerie, et les bonnes mœurs, nulle part^ » La grammaire et la rhétorique, avec les commentaires philologiques des lois, telles étaient les plus fortes branches de l'enseignement bolonais. Ce n'est pas là que l'on devait chercher la philosophie ni les chaires théologiques réputées. L'esprit romain, l'esprit laïque et juridique, l'art de parler selon les règles et d'écrire selon les lois, la tradition jamais interrompue
p. 297-323. — F. Pellegrini. Di un sonetto soprà la torre Garisenda attr. a D. A. Bologna, 1890, in-8°. — Giorn. stor. délia lett. it, i883, t. I, p. 5-3a, la coltura bolognese dei sec. xii-xiii, da T. Casini. — Rashdall. Op. cit., t. I. — Bononia docet, pubbl. pel. VIII centcnario dello studio bol. occ. Milano 1888 p. 11-14. — Benv. d'Imola, II, p. i5. ; et 485, outre les endr. cités plus haut. — Boccace. Yita, § 2, p. 12. — Et R. P. C. Ghirardacci. Délia hist. di Bol. partie I, Bologne iSgô, in-40.
^ « Ogni giorno si confermano sempre di più le notizie in essa raccolte 0, dite. Ricci, loc.cit. p. 3io de la Vita, écrite par Boccace ; môme jugement ap. d'Ancona e Bacci I, 585.
- Machiavel. Ist. fior., II, VIII, p. 72. — Ghirardacci, I, livre VIII, p. 268 « dove i Guclfi erano potcnti ».
^ Ap. Casini, art. cit., p. 6.
DANTE ET BOLOGNE gS
des grands rhéteurs et des grands légistes, revivait là, rajeunie par Tafflux des ultramontains qui venaient chercher l'image des anciennes disciplines et qui apportaient en échange leurs romans, leurs poètes, leurs mœurs à demi féodales, en contraste avec le génie municipal de l'Italie.
L'école de la rhétorique et des arts, comme celle de médecine, était bien distincte de la faculté de droit. L'art de la composition, le dictamen^ n'était nulle part enseigné si parfaitement. Boncompagno de Florence, ce grammairien fantaisiste et gausseur, satirique et charlatan \ y enseignait en i233, écrivant sa Forme des lettres scolastiques ou art de bien dire. A côté de lui, maître Bene, autre Florentin, y laissait un souvenir illustre ^ Il y avait une « nation toscane » dans l'Université. Et Dante y écoutait ce fameux médecin Thadée, qui monta dans sa chaire bolonaise vers l'année 1260*. C'était encore un Florentin, et son enseignement aide à fixer la date où pour la première fois Dante séjournait « entre la Savène et le Reno^ ».
Thadée le Florentin avait vendu longtemps des cierges aux dévotes d'Or San Michèle dans sa cité natale \ Puis, étudiant sur le tard, il avait acquis à la fois l'incomparable science et la rapacité sans bornes du grand médecin, du plus grand médecin ; fût-on Pape, on ne lui faisait « mettre le pied hors de la ville » qu'au prix d'une rançon fabuleuse. Ce précurseur aide à fixer, par les dates de son existence et de son enseignement, le temps où Dante Alighieri, qui devait le mépriser comme traducteur
' Salimbene. Cron, p. SS-Sg.
2 Casini Ih.
3 Rashdall, p. 287. — Ghirardacci, 266.
* Inf. XVIII, 6i. — Par. XII, 83.
* Phil. Yillani liber de civ. Flor. fam. civibus, Florence, 1847, in-40, p. 26- 27. — Voir G. Calô. F . Villani, ecc. Rocca S. Casciano, 1904, in-ia.
96 DE LA NAISSANCE DE DANTE A LA MOPvT DE BÉATRICE
J'Aristote', Técoutait comme traducteur et commentateur d'Hippocrate'.
Deux autres personnages de la Divine Comédie^ Venetico Caccianemico, le ruffian de sa propre sœur Ghisolabella, mort en 1290% et Tenlumineur Oderisi de Gubbio \ mort avant i3oo et qui séjournait à Bologne depuis 1268, aident encore à fixer l'époque où le jeune Alighieri vivait dans Bologne la Grasse. Mais il demeure une autre preuve, la plus digne d'un poète : certain sonnet, que Dante fit sur cette tour Garisenda, dont le souvenir formidable devait se profiler plus tard au milieu du poème souverain ^ Ce sonnet, qu'un notaire de Bologne, Enrichetto délie Querce, transcrivait en 1287 sur son Mémorial, est énigmatique, et l'on veut y reconnaître, suivant la mode provençale, un sen/ial, une allusion symbolique à quelque illustre dame; il n'est pas des meilleurs % bien que des maîtres ' en poésie sachent y découvrir plus d'un mérite, sinon celui de la clarté.
Dante apprenait beaucoup de choses à Bologne : et ce n'est pas sans raison qu'il a mis dans son grand poème un Bolonais qui vend sa sœur, comme fera plus tard un cardinal qui devint le pape Paul III. « Cette ville, disaiton alors, est nommée Bononia, quasi bona per omnia, Bologne, bonne à toute besogne. Ils aiment à gagner...
* Convivio, I, X, p. 91 cd. Fraticelli.
- On l'appelait V Ilippocratiste. Biscioni. (A. M.). Annotaz. sopra il Convivio di Dante. Florence. 17-23. loc cit. voir encore Pinto. TaJdeo da Firenze, ecc. Roma 1888, et Puccinotti. Si. délia medicina. Livorno, i885, II. partie I. p. 289 et suiv. — Beuv. da Imola. Comm. v. 81.
'•'' Inf. XYIII. 40-67. — Ricci, art. cit.. p 3i4.
* Purg. XI, 79. — Yasari, I, 384.
5 Inferno,XXXI, i36-i38.
* Ricci, 320.
'' Carducci. ap. Atti e Mem. délia R. Dep. di st. patria per le prov. di Romagna, 1876 p. 128. — Voir V. Pellcgrini. Di un sonotto sopra la torre Garisenda ecc. Bol. 1890. — Le Mémorial du notaire porte le n" 69 aux Archives de Bologne.
souvent par les entremettages, offrant leurs filles, leurs sœurs et leurs femmes à la passion d'autrui, pour satisfaire à leur gourmandise propre et à leurs propres voluptés... Dante, étudiant à Bologne en ce temps de Venedico, avait vu, noté tout cela, et peut-être à son jour avait acheté telle marchandise, comme les étudiants ont coutume. Aussi l'autre lui dit : Tu dois bien le savoir par ton expérience \.. » Ce qui n'empêchait point d'ailleurs l'invasion de l'autre vice, inhérent aux clercs et lettrés, et dont François Accurse, le grand juriste, venait de laisser un exemple encore flagrant \
Ce n'est pas la seule raison qui avait fait connaître à Dante, en l'Université fameuse, ce diable dont il fera le héros de son poème \ Ce démon « menteur et père d'impostures », n'était pas le seul que l'on expliquait à Bologne ; et les sciences officielles de ce temps glissaient aisément, par une pente naturelle, aux sciences défendues.
C'est ainsi que l'astronomie'*, si chère à Dante, se muait en astrologie*'. Il y avait un professeur officiel d'astrologie, et les médecins se voyaient obligés à tirer les horoscopes, a car un médecin sans l'astrologie, c'est un œil qui ne peut pas voir ». La nécromancie n'était pas loin; et Dante, si souvent accusé de magie, put connaître Cecco d'Ascoli, prince des astrologues, qui régna sur Bologne et finit par être brûlé par l'Inquisition florentine*. Dante croyait aux prophéties de Michel Scot,
1 Benv. da Imola, II, i5, voir encore 485.
2 Inf. XV, iio. — Benv. da Imola, I, p. SaS, et ses anecdotes tragicomiques.
3 Inf. XXIII. 142-144.
* Moore. Studies. III, 1-106.
=> Rashdall, I. 244-45. — Scherillo. Aie. cap. p. 2i5. — D'Ovidio. Studi suUa D. C.,76-i5o.
6 G. Villani, X. 40. p. 3i4, col. I.
comme y croyait le bon Villani'. Et Ton a môme voulu voir dans un procès intenté devant la Cour d'Avignon, trente ans plus tard, une preuve patente que le poète fut connu comme enchanteur et nécromant* ; on a fait de lui un chercheur de la pierre philosophale. Ces ombres étranges lui viennent des doctrines bolonaises.
Enfin, si le sonnet donné par un vieux livre, comme étant sien, lui appartenait vraiment, on y trouverait un aveu d'amour; et les trois derniers vers le montreraient quittant Bologne avec un regret dans le cœur, et la pointe d'une de ces flèches que les troubadours ostentaient avec orgueil et se gardaient bien d'arracher \
Aussi mourir me convient-il meshuy,
Et puis-je dire qu'à mal'heure vis Bologne,
Et cette belle dame que j'y regardai.
Bien qu'il se joigne au mieux avec le sonnet sur la Garisenda tel que l'explique Garducci, ce petit poème doit être, dit-on, rendu au bon Gino de Pistoia*. Groyons-en l'oracle. Le « chansonnier » de Dante reste assez riche pour n'y rien perdre.
i G. Villani. X, io5 ; XII, i8.
2 Jorio, ap. Scherillo, p. 216-217, note.
^ Sonetti e canzoni di diversi antichi autori toscani. Florence, i5a7, p. 19™ du 1. II, « Ahi, lasso, ch'io credea... » * Zingarelli, p. 36i.