ET DES ÉVÉNEMENTS. — LES BATAILLES
CAMPALDINO. CAPRONA. — CRISE DANS LA POÉSIE
Alourdi de science et d'expérience, le jeune Dante Alighieri rentra dans sa cité natale pour y retrouver l'image vivante de TAmour, et aussi pour y prendre part aux entreprises militaires, aux cavalcades, escarmouches et batailles qui composaient la vie d'une commune libre et vaillante comme Florence. La première de ces chevauchées soldatesques lui sembla dure : elle l'éloignait de sa dame. Il avait ardemment repris, dès l'époque obscure où Florence l'avait reconquis, cette vie sentimentale, où il finit par s'absorber tout entier, et dont les événements, jusqu'à l'heure virile de l'action, paraissent seuls emplir sa jeunesse.
Encore étourdi par l'écho de la poésie provençale qui résonnaitparmirécolebolonaise,illesamassera,cesévénements de l'amour mystique, à demi concertés, imités un peu, mais toujours animés de vie profonde et de génie naissant, il les entrelacera comme les fragments d'une mosaïque, aux pages de sa Vita Nuova^ récit de la ce Vie de jeunesse* ». Dante, si Ton en croit Boccace ", « d'avoir
1 J'accepte la trad. de Casini. éd. cit. lY, p. xxiv-xxv, si claire et bien fondée.
2 Vita., p. 63, § i3.
loo DE LA NAISSANCE DE DANTE A LA MORT DE BÉATRICE
fait ce petit livret se sentait grand'honte, en ses années plus mûres ». llélas ! si, dans les années « mûres », un écrivain pouvait revoir et reprendre Tœuvre échappée aux mains de la jeunesse, combien de fois sentirait-il « grand'honte » ? Mais chaque saison porte son fruit, et Dieu merci, personne au monde n'a pouvoir de rien détruire, car personne n'a le droit de juger sa propre vie. Grâce au « petit livret », les orages et les bizarreries de Dante, et tout ce qui prépare son génie de visionnaire,^ demeurent sous nos yeux ; mêlées de souvenirs pieux ou érudits, ces confidences portent la marque d'une époque où l'on raffinait sur la vie et la mort, et sentent la force d'un esprit qui façonne à son pouvoir la vie et la mort. Et déjà, la grande aile épique de la Dwine Comédie frémit et s'éploie par instants sous les gentillesses d'école et les fadeurs des troubadours*.
C'est de Bologne et de l'école que lui vient cet « empêchement qu'a son esprit naturel en son opération », et les bribes du jargon conventionnel et pédantesque ■. Jamais il ne s'en défera, mais toujours et de plus en plus^ la force de vie personnelle percera sous ces oripeaux et ces cendres vaines. L'Aimée de sa vie, la glorieuse Dame de son âme, celle qu'on nomme Béatrice, ou plutôt, suivant la coutume florentine, Bice, c'est-à-dire « B. eatitudo i. n c.œlis, » Béatitude aux cieux^, cette souveraine d'Amour dont on prononce le nom sans en connaître le sens véritable, Dante va l'entourer sans doute de tout ce que les Arnaut Daniel, les Guillaume de Cabestaing, les Rambaut de Vaqueiras, et l'école sicilienne et l'école
i Sur ces imitations, voir Scherillo. op. cit., p. 269 et suiv.
^ Vita Nuova, IV, I.
' Dante, lui, peut-être un diminutif de Durante (Constanf). qui dure, ou la traduction de Dans, qui donne. — Voir Par., VII, 14. — D'Aucona, t^d. de 1884, p. 14. — Scherillo. // nome di D. ap. Aie. capit., p. 44, sqq., surtout 61. — Et B. da Imola, I, p. 11, « dictus est enim Dautes, etc. »
LA VI TA NUOVA loi
ombrienne, et tout le troupeau de ceux qu'il nomme luimême les (( trovatori^ » fameux de son temps avaient inventé d'auréoles, de voiles ou de fanfreluches. Il veut montrer, en bon Florentin, qu'il sait le métier.
Mais déjà, les scènes vivantes se mêlent aux hommages concertés . C'est la coutume chez les Provençaux de donner le change en amour, et de voiler la passion véritable par une flamme factice ; on a la « dame de défense » pour cacher la « gentilissima » qui est l'objet réel d'amour", et Dante prend une dame de défense, et lui fait des « chosettes en vers ». Seulement, il décrit la scène où il découvre cette amie protectrice, et voici que s'ouvre l'église florentine, les Saints-Apôtres ou l'Abbaye ; on y récite les litanies de la Vierge ; Dante, caché près d'un pilier ou derrière un tabernacle, voit, dans l'air assombri d'encens, Béatrice « sa béatitude » ; mais, entre Béatrice et lui, « en droite ligne », une « gente dame est assise, de moult plaisant aspect », laquelle prend pour sa beauté les regards du jeune poète ; et elle regarde souvent vers lui, et bien des gens s'en aperçoivent. Au sortir de l'office, Dante surprend maint propos ; a Vois comme cette dame-là détruit ce pauvre garçon !» Il a trouvé ce qu'il lui faut pour égarer tous les soupçons qui effleureraient Béatrice : « une dame qui fît écran à la vérité ». Il s'est caché, grâce à ses soins affectés pour elle, durant « quelques mois et années ». Pas tant d'années, puisque la période heureuse ne dura pas bien longtemps dans ces amours littéraires. Assez pourtant, le texte même de Dante l'affirme, pour que l'on doive reculer au delà de 1285 les chevauchées qui suivirent le départ de la dameabri, de celle qui partit un jour « pour fort lointain
1 V.N., m, lo, éd. Barbi.
2 Chabaneau. Les biogr. des Troubadours. Toulouse i885, p. 8i, ap., Scherillo, 271,
loi DE LA NAISSANCE DE DANTE A LA MORT DE BEATRICE
pays* ». Entre i283, où le saluait Béatrice, et i285, trop peu de temps s'est écoulé, il n'y a pas « des années et des mois ». Et Ton verra bientôt que les aventures épiques de 1288 sont mieux faites pour encadrer les premières armes de Dante cavalier de la Commune.
Dante avait fait" durant le temps de la « défense », du chandelier, si l'on veut, la sirvente où les soixante plus belles dames de la ville étaient désignées, dénombrées ; cette « épître sous forme de sirvente », il l'a dédaignée, il ne la mentionne que pour montrer le nom de Béatrice « ne souffrant être sur aucun autre nombre, que sur celui de neuf ^ », nombre sacré, nombre fatidique dans la naissance, dans la vie et dans la mort de Béatrice.
Il avoue qu'il laissait ainsi de côté mainte « chosette en vers ». Il conservait pourtant tout ce qu'une mélancolie presque mortelle ombrait déjà ; même ces vers imaginés pour la douleur factice d'un départ qu'il devait trouver indifférent :
Vous qui passez par le chemin d'Amour, Regardez et voyez, s'il est douleur aussi griève que hi mienne'.
Ce sont des paroles sacrées, prises à l'Evangile, et Dante ne craint pas, suivant sa coutume constante, de les emprunter pour l'Amour. C'est que l'Amour est ennobli sans cesse, au contact de la mort : déjà, dans cette première phase de jeunesse où tout semble monter vers les allégresses et l'espérance, il a pleuré, peiné, maigri, et
1 V. N., VII, p. i5.
2 V. N., YI, voir D'Ancona, éd. citée p. 47-5 1, et Manni, Ist. del Decaïu. di G. Boccaecio. Florence 174^» iu-4") P- i43, qui citent des compositions analogues, l'une d'Ant. Pucci, et l'autre attribuée à Boccace.
^ Sur ce nombre, voir l'éd. Casiui, j). xxvii, * V. N., VII, p. i5.
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maintenant il voit, après le départ de la gentille dame qui masquait l'amour véritable, « le seigneur des anges se plaire d'appeler à sa gloire une dame jeune et de moult gentil aspect, laquelle fut très pleine de grâces en cette susdite cité » : Fune des soixante nommées dans sa sirvente, c'est certain ^ « Et je vis son corps gisant, privé de l'âme, au milieu de force dames, qui pleuraient moult piteusement. Alors me recordant que jadis l'avais vue faire compagnie à la plus gentille de toutes, ne pus retenir quelques larmes ; et tout pleurant me proposai de dire quelques paroles sur sa mort, en guerdon de ce que parfois l'avais vue avec ma dame. » Deux sonnets naquirent ainsi :
Pleurez, amans, puisque pleure l'Amour.
et
Vilaine mort, de pitiés ennemie, Antique mère de douleur.
Mais tout à coup, au milieu de ces gentillesses, de ces pleurs, de ces soupirs et de ces amusettes, la cloche de guerre sonna. « Quelques jours après le trépas de cette dame, un événement arriva par lequel me convint partir de la cité susdite, et aller vers ces pays où se trouvait la gentille femme qui avait été ma défense, bien que le terme de mon voyage ne fût pas aussi lointain que le lieu où elle était '. »
En compagnie nombreuse, il ne pouvait pourtant cacher son ennui, sa peine ; il allait le long d'un fleuve, beau, courant, et très clair, qui coulait contre le chemin où cavalcadaient les destriers. Et tandis que le cavalier malgré lui ruminait sa peine, parmi la poussière et le bruit,
» V. N.,YIII, 17.