‹ DanteChapitre 16 sur 57 · V.N.,IX · texte numérisé non relu

V.N.,IX

io4 DE LA NAISSANCE DE DANTE A LA MORT DE BÉATRICE

l'Amour en habit humble et vil lui apparaissait, et le jeune cavalier faisait des vers :

Je chevauchais avant-hier par un chemin. Soucieux de l'aller qui me donnait nuisance, Trouvai l'Amour au milieu de la voie, En vêtement léger de pèlerin.

Où, pourquoi chevauchait-il donc ? C'est que Dante *, jeune gentilhomme, citoyen, était cavalier des « cavallate » florentines. Chaque citoyen en effet, qui était propriétaire, et de surface suffisante, devait en temps de guerre se trouver prêt, et bien monté.

Or, cela faisait deux mille hommes, fleur d'une armée que composaient des recrues bigarrées, fournies par les districts et les alliés. Le 20 mai, la guerre était déclarée aux Arétins ; les étendards de l'armée étaient déployés à l'Abbaye de Ripoli, sur le chemin d'Arezzo, signe que l'on allait se mettre en campagne, « à cette fm que l'ennemi se pût pourvoir, et n'ei!it occasion de dire qu'on le prenait en traître et l'assaillait à l'improviste ».

Il s'agissait de défendre le pouvoir des Guelfes. Les boutiques de Calimala se fermaient, on sonnait le tocsin à la cloche de la Commune. Et, le long de l'Arno, fort « mince ^ » dans cette saison, clair et vert, de ce vert de jade et de cristal que lui donne le chaud printemps, la cavalcade ^ florentine accompagnait le podestat ; juin commençait, car les étendards étaient restés huit jours à flotter sur le vieux moutier.

L'armée était « la plus grande ost et riche qui eût été faite par les Florentins depuis que les Guelfes revinrent

^ Ammirato. I, 170-71. — Fraticelli. Si. délia vita di D. A., 86. — D'Ancona, <5d. cit., 71-73. — Del. Lungo. Béatrice ccc. 35, je diUèrepour la date, comme on l'a vu, mais le fond est le même.

2 « Molto sottile », dit Ammirato.

^ V. Villani, VII, CXXIV. Délia Cavalcaia che i Fior. feciono ccc, p. iSg.

DANTE A L'ARMÉE io5

à Florence ». Vingt-deux jours durant on ravagea la comté d'Arezzo. Prenant et rasant les châteaux, saccageant vignes et jardins, sous Torage qui dévastait le camp, on atteignit enfin le jour de la Saint-Jean-Baptiste. En riionneur du saint patron qui siège sur le florin d'or, l'armée florentine épandue sur la prairie devant Arezzo, fit courir un « palio » en face de la porte, pour braver la cité vaincue.

Dante l'a vu, Dante le dit en sa Divine Comédie^ :

J'ai vu jadis des cavaliers lever le camp, Et commencer la charge, et faire leur parade. Et quelques fois partir pour leur escampe : J'ai vu des éclairjurs sur votre territoire, Gens d'Arezzo, j'ai vu marcher les escadrons, Et férir en tournois, et courir à la joute, Tantôt avec trompette, et tantôt avec cloches, Avec tambours, avec des signaux de chastels...

Il l'a vu, et il le raconte, mais ceci suffirait à mettre, entre la Vita Nuova^ récit de jeunesse, et la grande œuvre qu'elle annonce et prépare, les différences capitales '^ ! Dans le livret de la jeunesse, le jeune cavalier affecte, à la mode des troubadours, une rêverie qui l'isole de ses compagnons, il invente des apparitions mystiques, il ne nomme rien par son nom, ni le fleuve, ni le pays, il fait le damoiseau, le dameret, le raffiné ; ce soldat de vingt-trois ans « soupire » et fait des périphrases ; mais que le souvenir revienne à l'homme qui écrit le poème souverain, et les vers de cristal et d'or sonneront fanfares, batailles, chaplis de cuirasse et d'épée, et frissonnements d'étendards ; feux allumés sur les créneaux, appels des trompettes et caracoles des destriers qui vont charger,

1 Inf., XXII, I-I2. — Del Lungo, D. nei t. di D. 162 et suiv.

2 V. Del Lungo, Béatrice. 41 et suiv.

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la mort et la vie qui frémissent sur la campagne d'Arezzo se déploieront sous sa main ferme et désormais toutepuissante ; le jouvencel, bien fort déjà, charmant, divers, mais compassé par l'imitation, demeure en la Vîta Nuova : l'homme, le plus grand de tous les poètes, s'affirmera dans la Comédie. Et toujours, si l'on comparait page à page, on verrait ceci ; le dessin séduisant, facile, un peu grêle, d'un beau disciple, puis, la fresque du maître.

Les vers guerriers de l'Enfer, ces vers qui semblent écrits sur un arçon de selle d'armes, sont un commentaire vivant au chapitre de Villani ; rien n'y manque, ni les chevaliers, ni la joute, — le palio, — ni les « chastels » que la chronique a dénombrés. Mais vient ensuite un autre vers ; après

Avec tambours, avec des signaux de chastels ;

il y a :

Et choses de chez nous et des choses estranges.

Hé bien ! ici, encore, Dante donne une preuve que la Divine Comédie est le livre même de sa vie. Ces choses «estranges », ces instruments des milices étrangères, qui les lui a montrés ? sinon, la bataille de Gampaldino, quand les étrangers, les Français de ce Charles d'Anjou, frère de saint Louis, qui parut à Florence^ l'année même oïl naissait Dante, les Français avec Aimeri de Narbonne, avec Guillaume de Durfort, combattaient pour les Florentins contre les gens d'Arezzo.

Là aussi on pouvait ouïr des cloches sonner, cloches de guerre, et dont les noms sont conservés : « On avait mené le carroccio, le grand char, a dit l'antique chroniqueur^; et notez que le grand char, que menait la com-

1 Villani, YII, III, m.

■^ G. Villani, Crou. VI, LXXV, p. loi.

mune et le peuple de Florence, était un char sur quatre roues, entièrement peint en couleur vermeille, et il avait plantées dessus deux grandes antennes vermeilles, sur lesquelles était placée et flottait au vent le grand étendard aux armes de la Commune, lequel était mi-parti d'argent et de gueules, et mesliuy encore on le montre à Saint-Jean ; et tirait ce char une paire de grands bœufs caparaçonnés de panne vermeille, lesquels étaient uniquement réservés à cet office, et c'était la propriété de l'hôpital des Pinti, et leur bouvier était exempt de toutes charges communales. Gecarroccio, nos anciens en usaient pour triomphe et honneur, et quand on s'en allaita l'ost, les comtes voisins et les chevaliers le sortaient hors de l'œuvre Saint-Jean, et le conduisaient sur la place du Marché-Neuf; et l'ayant placé par milieu d'une borne qui est encore là, faite d'une pierre taillée en manière de carroccio, ils le recommandaient au peuple, et ceux du peuple le guidaient aux armées, et, pour ce, l'on députait en garde les meilleurs et les plus forts et les plus vaillans du populaire, à pied, et pris dans la cité, et à cela se concentrait toute la force du peuple. Et lorsque l'on proclamait l'appel aux armes, publiant un mois à l'avance où l'on devait aller, on plaçait une cloche sur l'arcade de la porte Sainte-Marie, qui était au chef du Marché-Neuf, et cette cloche était sonnée sans trêve, de jour et de nuit, par orgueil et pour donner champ-clos à l'ennemi contre lequel on appelait aux armes, afin qu'il se pût préparer. Et les uns appelaient la cloche Martinella, les autres la cloche aux ânes. Et quand l'ost des Florentins se mettait en marche, on déposait la cloche de l'arcade et on la plaçait en un château de boisage, dessus un char, et au son de cette cloche se menait l'armée. Par ces deux pompes, du carroccio et de la cloche, se gouvernait la superbe seigneuriale du peuple

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vieux et de nos anciens, dans le fait des armées. » Autour du char et de la cloche, derrière les grands gonfanons*, qui claquent dans le vent sonore, — celui qui est timbré du lys vermeil, celui qui porte la croix du peuple, avec le mot de Liberté en lettres d'or, — Dante est parmi les cavaliers d'avant-garde ; il porte Tépée de ses ancêtres qui sont morts à Montaperti, pour défendre le Garroccio ; le jeune homme d'armes qui chevauche en rêvant à ses vers d'amour, a près de lui le compagnon « bien armé » qu'impose la loi"; sur son cheval couvert de la housse % et que stimule l'éperon doré, la tête protégée par le bassinet de Milan, le col enserré par lecamail de mailles, il a le corps tout recouvert par le haubert de mailles qui joue sur le gambison de peau rembourré et piqué; le surcot brodé de la croix guelfe et du lys rouge est lacé par derrière, une ceinture d'orfèvrerie soutient l'épée et la dague, que des chaînes lient au plastron ; cuissots de fer, genouillères, trumelières et solerets défendent la cuisse, la jambe, et chaussent les pieds de leurs écailles'^. Voilà le soldat, le poète, le citoyen qui plus tard, dans l'Enfer, grelottant parmi les damnés sur le lac gelé de l'Antenora, frappera de son pied sur les joues livides, et empoignera par les cheveux, pour lui faire cracher son nom, son nom de traître, Bocca degli Abati, félon au drapeau de Florence*, et dira, par excès d'ironie contre ce misérable ainsi foulé, souffleté, molesté :

Si vouloir fut, ou destin, ou fortune Point ne le sais !

^ Del Lungo. Béatrice, p. ^i, et aussi la donna fior., p. 126.

2 Ib., 36.

3 Bas-relief dans le cloître de l'Annonciade à Floi-ence, sur le tombeau du bailli de Durfort.

* Termes techniques dans Maindron. Les armes, chap.v. Faris, in-S". »Inf., XXXII, 76-11 a.

après qu'il lui aura marché dessus comme sur une ordure.

L'âme florentine est en lui, hautaine et rancunière, une belle âme aux vertus fortes, aux vices éclatants, aux défauts monstrueux, âme d'artistes, de poètes. Et il répandra tout entière. Vices, vertus n'est-ce pas là simplement le nom des actions et des pensées inaccessibles au vulgaire Pet des excès qui le surpassent?

11 marche avec la chevauchée. Le compagnon d'armes qu'il a choisi, c'est un étudiant comme lui\ En ces années où resplendissent la force et la jeunesse de Florence % ceux qui écrivent à coups d'épée cette épopée du parti guelfe, et qui la rendront immortelle dans leurs œuvres futures, ce sont les jeunes bacheliers, les poètes du « nouveau style ». Et leurs conseils sont accueillis au camp par les chefs de l'armée. Le 2 juin 1289, on est sorti secrètement de la porte Saint-Nicolas, le fracas de la troupe a retenti sous la tour où se réfugiera, lors des suprêmes hontes, Michel-Ange proscrit et traqué. Par Pontassieve et la Consuma, le Casentin s'ouvre ; les gens d'Arezzo viennent d'apprendre que l'ennemi florentin^ naguère attendu par le Valdarno, ravage d'ores et déjà les terres du comte Guido Novello, leur podestat; le& Arétins sortent en armes. Le 11 juin, c'est la bataille.

Près de Poppi, dont les tours crénelées montent sur une colline pointue, entre le monastère franciscain de Gertomondo et la métairie de Campaldino, les champs fertiles se déroulent en arène de carrousel. Aussi les cavaliers de Florence ne résistèrent point à faire une belle charge sur ce terrain merveilleux : et cette faute heureuse leur fit gagner, par imprudence, un combat dif-

^ Matteo Palmieri. Libro délia vila civile, s. I, n. d. (prob. avant iSag, et Florence. Giunti), in-12 p. gS. — L'hist. de Vieri dei Cerchi à la p. 58''<' . 2 Del Lungo, Dino, I, 67.

no DE LA NAISSANCE DE DANTE A LA MORT DE BÉATRICE

ficile. Piquant des deux, Pétoile des éperons serrée entre les plis de la housse, qui flottait, leur lance collée à la hanche droite, la bride très haute, ils étaient appuyés de flanc par les palvesari, les pavoisiers, ainsi nommés parce qu'ils avaient au bras gauche les pavois fleurdelysés, avec le lys rouge sur champ d'argent ; mais eux, c'étaient les feditori, la fleur des jeunes cavaliers, les frappeurs, les gentilshommes de l'élite. Dante Alighieri chargeait avec eux\

Tel que sort parfois au galop Le cavalier de l'escadron qui charge, Et va pour se faire honneur du premier choc.

Guillaume des Ubertini, l'évêque d'Arezzo, qui avait la vue courte, demanda : « Quelles sont ces murailleslà ? — Ce sont les pavois ennemis », lui répondit-on". Il allait les voir de plus près, et périr sous leurs coups.

D'abord Arezzo fut vainqueur ; les hommes d'armes gibelins, rompus au métier, dédaignaient % malgré qu'ils fussent deux contre un des leurs, ces bourgeois florentins passés chevaliers, improvisés soldats, qui « se lissaient comme des femmes et qui se peignaient la perruque ». A la charge des Florentins, ils ripostèrent par un tel assaut que la cavalerie du lys rouge fut rudement ramenée. Et Dante « fut en grand péril », et « l'on eut grand'peur ». Mais les Gibelins n'avaient point compris que c'était fait, à l'avenir, des batailles qui ressemblaient à des tour-

i Purg., XXIY, 94. — Léon. Bruni d'Arezzo. T^a hist. univcrsale dci suoî tempi. Venise, in-4" {i56i), p. 6oet Yita di D., éd. Solerti, cit. p. 99. — Userait puéril d'écarter ces témoignages ; Bruni, secrétaire de la commune, dit avoir vu, et doit avoir vu les pièces originales. L'histoire serait impossible si l'on suivait certaiïie école, qui nie tout sans rien comprendre. — V, sur Bruni Arch. stor., ser. IV, XV, i885, p. 416. Aless. Gherardi. Alcune notizie int. a Léon. Bruni e aile sue storie fior,

2 Dino Compagnie Cron. I, X, p. 38-39.

3 Villani, VII, i3o, p. 161, col. 2.

BATAILLE DE CAMPALDLNO m

nois : c( Seigneurs, leur avait dit Barone dei Mangiadori de San Miniato, chef de leur cavalerie et vieux routier, les guerres de Toscane se gagnaient d'ordinaire par bien attaquer ; et point ne duraient, et peu d'hommes y mouraient, car on n'avait point coutume d'occire. Meshuy la mode s'est muée, et l'on vainc en restant bien fermes. »

Entraînés par l'ardeuretlemépris, les cavaliers d'Arezzo se trouvèrent seuls au milieu des Florentins. Ceux-ci comprenaient que le nom des Guelfes et la puissance des Gibelins étaient en jeu : les pires adversaires, Gerchi, Donati, s'étaient trouvés, pour la dernière fois peut-être, unanimes à la défense du lys et de la croix. Olivier des Gerchi, la jambe malade, s'était pourtant mis à cheval, entre son fils et ses neveux. Et le terrible Gorso Donati, qui trouvait dans ses veines le sang de Catilina, lâchait, au péril de sa vie, ceux qu'on lui avait ordonné de contenir, déchaînait ses cruels Pistoïens sur les ennemis tournés de flanc, et gagnait la bataille.

L'étendard de France, laissé aux Florentins avec Aimeri de Narbonne, flottait aux cris decc Narbonne, chevalier ! » Tandis que ceux d'Arezzo répondaient : « Saint Donato chevalier ! » Sous les nuées d'orage, dans les tourbillons de poussière, flèches d'arc, carreaux d'arbalète pleuvaient sur l'armée gibeline ; enfoncés dans le gros des Florentins, les éclaireurs arétins faisaient grand massacre, et périssaient en plus grand nombre encore, les fantassins, se voyant accablés par le mouvement tournant qu'avait décidé Donati, se glissaient sous les chevaux d'armes, et les étripaient à coups de coutelas \ Mais la victoire demeurait aux Florentins, et « ils firent un tel massacre de leurs adversaires, que leur nom fut presque anéanti" ».

Dante avait vu, du haut de son destrier poudreux et

1 Dino, p. 4i.

2 L. Bruni, Ist. IV, p. 60,

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sanglant, « Tescadron volter sous l'abri des boucliers pour se sauver, et tourner bride avec son étendard, avant de pouvoir tout entier changer de route en virant sur luimême' ». 11 avait vu les flèches « se défréner^ » et frapper les Arétins au défaut de l'armure. On allait maintenant rentrer à Florence, avec les brassées de drapeaux conquis pour Saint-Jean-Baptiste et Saint-Procule, ces deux églises où Ton avait voté les guerres arétines. Mais, au soir de cette bataille, le ciel se mit de la partie, et donnait à Dante un spectacle dont il fit plus tard une des pages les plus grandes en sa Divine Comédie. Un orage furieux éclata sur le camp, et sur la plaine du carnage. C'est Buonconte de Montefeltro, mort à ce champ de gloire, qui le raconte au chant cinquième du Purgatoire^, Buonconte, père de Manentessa, beau-père de ce Guido Salvatico ' qui hébergeait Dante exilé, dans ses châteaux du Gasentin. L'épisode est un des plus vastes, un des plus beaux du grand poème. Et il vient de cette bataille; Dante commence :

Et je lui dis : « Quelle force ou quel accident T'égara si loin de Campaldino Que jamais on ne sut ta sépulture? »

« Oh! répondit-il, au pied du Gasentin Traverse une eau qui a nom l'Archiano, Qui naît au-dessus de l'Ermitage ^ dans l'Apennin j Aux lieux où il perd son nom J'arrivai, la gorge percée, Fuyant à pied, et ensanglantant la plaine. Là je perdis la vue, et la parole

1 Purg., XXXII, 19-21

2 Purg., Ib. 34-35 ; — Par., II, 23-24.

' Vers 88-129. Basscrmann, Orme di Dante, p. 100 ctsuiv, * Witte, Danteforsch., II, 234, Hcilbronn 1879. — Boccacc, Yita, p. aS. ^ Le sacroErcmo deCamaldoli. (Par., XXII, 49)- — Repetti. Diz. geogr.ecc. délia Toscana, Florence, i833-i846, I, 402.

BATAILLE DE CAMPALDINO ii3

Exhalai dans le nom de Marie ; et là

Je tombai, et resta ma chair seule.

Je dirai la vérité, et toi redis-la parmi les vivants :

L'ange de Dieu me prit, et celui de l'Enfer Criait : « Eh! toi, du ciel, pourquoi me frustres-tu?

« Tu t'en vas portant l'éternel de celui-ci

« Pour une petite larme qui me l'ôte ;

« Mais je ferai du reste un autre usage. »

Tu sais* comme dans l'air se rassemble

Cette humide vapeur, qui revient en eau

Dès qu'elle monte où le (roid la saisit. Cet esprit du mal, qui toujours cherche le mal, assembla

Par son art, et remua la fumée et le vent

Grâce à la puissance que sa nature lui donna.

Aussi, la vallée, comme le jour fut éteint. De Pratomagno au grand coupeau de la montagne, il la couvrit De nuées, et le ciel au-dessus encombra de vapeurs, Tant, que l'air imprégné se convertit en eau ; La pluie tomba, et vint aux creux des fosses Ce que la terre ne put absorber de celte pluie ; Et, comme il le fallut, dans les grandes rivières

Vers le fleuve royal si rapidement S'abîma, que rien ne la put retenir.

Mon corps transi, sur son embouchure Trouva TArchiano violent ; et il l'entraîna Dans l'Arno, et dénoua de ma poitrine la croix Que j'y fis de mes bras quand la douleur me vainquit ; Il me roula le long des rives et du fond. Puis me couvrit et m'enceignit de ce qu'il entraînait. »

C'était la plaine des prodiges, des tempêtes et des fantômes, ce plateau de Gampaldino. Non seulement Dante avait vu Forage, déchaîné par le démon, déployer ses ailes de soufre entre Pratomagno et la Giogana de Gamaldoli, raclant ses flancs et rugissant contre cette masse de pierre qui coupe en deux le val d'Arno, roulant les

1 « Ben sai ». Dante se fait dire ceci, parce qu'il a vu.

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cadavres des morts parmi les bouillons des torrents gonflés par une crue soudaine ; mais une légende a voulu qu'une apparition fantastique, celle de son cher compagnon d'armes, mort dans l'affaire, eût fait naître dans son esprit l'idée môme du grand poème.

Au début du xv^ siècle, l'humaniste Mathieu Palmieri conta cette histoire dans une imitation cicéronienne ; mais elle est agréable encore sous les placages du Songe de Scipion\ et peut-être un lambeau de vérité s'y retrouverait-il. (( J'en ai tradition très certaine, dit-il », et il raconte ensuite comment, le troisième jour qui suivit la bataille, après des escarmouches successives, on donnait sépulture aux morts ; alors, Dante qui recherchait son ami, son compagnon l'étudiant, mort au combat, le vit tout à coup ressusciter en sa présence : « Je suis entre deux vies, lui dit le spectre, et je vais te dire ce que j'ai vu depuis trois jours ». Dante lui demanda comment il pouvait survivre ainsi, couvert de blessures mortelles, sans nourriture et privé de soins'. L'ombre lui avoua que seul le cri d'Olivier des Gerclii : a Qui veut sauver la patrie, me suive », avait dissipé ses terreurs dans la bataille, et qu'il avait été de ceux qui rompirent les deux premières charges ennemies. A la troisième, que menait l'évèque d'Arezzo, c'est lui qui avait jeté bas Monseigneur des Ubertini, Massacré par les ennemis qui vengeaient leur chef, il avait perdu connaissance. Et il s'était trouvé dans le ciel de la Lune, avec l'Empereur Gharlemagne, sur les <( confins entre la vie et la mort », entre les peines éternelles et les éternelles béatitudes.

i V. D'Ancona, Manuale, II, 94.

2 On croyait encore à cette survie au xvni*^ siècle : (< Le sang humain, tout chaud, est encore plein de ses esprits ; et étant excités dans les cimetières, oudans les lieux où se sont données de grandes batailles,... on voit s'élever des idées ou phantônies des personnes, etc. » Diss. sur les apparitions, etc. par Dom Aug. Calmet. Paris, 17465 in-12, p. aoi-aoï.

CAPRONA ii5

L'Empereur lui décrivait les enfers païens, et le recevait parmi les braves citoyens morts pour la patrie. Dante voulait faire expliquer au fantôme tout ce qu'il désirait savoir; mais le cadavre ranimé pour un instant retombait sur lui-même, et Dante reprenait sa route après l'avoir ensevelie

Au mois d'août de cette même année 1289, l'armée guelfe mettait le siège devant le château de Gaprona, près de Pise. Dante était encore parmi les assiégeants".

J'ai vu, dit-il^, j'ai vu jadis la peur des fantassins Qui sortaient de Gaprona avec promesse de vie sauve, En se voyant parmi tant d'ennemis.

Près du pont-levis, devant le rude castel qui pointe sur un contrefort de la Verruca pisane, il a vu défiler, tout pâles et tremblants, les défenseurs de ces tours sans trêve prises et reprises durant les guerres de ce temps *.

Rentré dans la cité joyeuse et triomphante où son parti régnait sans conteste, Dante retrouvait une paix matérielle si profondément établie, que tous les événements de son existence, à ce moment, c'étaient uniquement les menus faits de son amour. Il revenait, après les campagnes et les batailles, comme purifié, grandi par le spectacle de la mort. La Mort, son inspiratrice éternelle et son guide suprême, elle lui était apparue parmi le fracas du combat, et son ombre livide avait régné, le soir, sur les champs comblés de cadavres.

Mais il avait aussi vécu en soldat, et l'Amour, son seigneur, lui avait nommé une dame sur le chemin des sou-

* V. Papanti, Dante sec. la trad. occ, 98-109.

2 Del Lungo, Dante nei t. di D., p. 171 et suiv.

3 Inf., XXI, 94-96.

* Villani, YII, 137, p. i65, col. I.

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pirs*. Il obéit à rAmoiir qui lui ordonnait de faire cette diversion, et si bien, que mainte personne en parle, « en dépassant les bornes de la courtoisie ». On le calomnie si vilainement, que Béatrice, « destructrice de tous les vices et reine de toutes les vertus », lui refuse le salut; ce salut purificateur, qui mettait l'amour dans ses yeux et savait émouvoir son corps « ainsi qu'un poids inanimé" ». Alors il pleure amèrement, et il « se met en sa chambre » afin de gémir sans témoins. Il s'endort comme un enfant battu, en sanglotante Et l'Amour, tout vêtu de blanc, lui apparaît en songe, il lui parle latin, et il lui ordonne de composer pour Béatrice, mais d'une manière symbolique et détournée, la ballade d'excuse qui lui dira « comme il fut sien tôt dès sa première enfance' », et qu'il devra faire adorner de suave harmonie par quelque Gasella. Cette vision, venue à la neuvième heure du jour, lui inspire incontinent la ballade :

Ballade, veux que retrouves Amour, Et qu'avec lui tu ailles vers ma Dame Si, que de mon excuse, que tu chantes. Parle avec elle ensuite mon Seigneur.

Et que la mélodie lui porte ce vers, le plus charmant de tous :

Tôt il fut vôtre, et jamais n'a faibli^ î

Il affirme encore ses pensers dans un sonnet :

Tous mes pensers parlent d'amour ^

*■ Vita nuova, X, p. 24.

■^ XI, a5.

3 XII, a6.

* XII, '27, c'est le vers du Purgatoire, XXX, 4^-

5 P. ag.

c XIII, p. 3a.

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