LA VI TA NUOVA
Que celui-là ne peut mal finir, qui lui a parlé.
Amour dit d'Elle : « Chose mortelle
Comment peut-elle être aussi belle et si pure ? »
Puis la regarde, et en soi-même jure
Que Dieu entend faire d'elle nouvelle chose.
Elle a quasi couleur de perle, dans la forme
Qu'il convient à une dame d'avoir, non à l'excès ;
Elle est tout ce que de bien peut faire nature ;
Par son exemple la Beauté se démontre.
De ses yeux, comme qu'elle les meuve,
Sortent des esprits d'amour enflammés,
Qui blessent les yeux à qui lors la regarde,
Et passent jusqu'au cœur qui les recueille tous :
Vous lui voyez amour peint dessus le visage,
Là où personne ne peut regarder fixement.
Canzone, je sais que tu iras parlant A mainte dame, quand je t'aurai lancée de par le monde. Or je t'avertis, pour ce que je t'ai nourrie En fille d'amour jeune et simplette, Que, là où tu viendras, tu dises en priant : « Enseignez-moi d'aller, car je suis envoyée A celle dont la louange m'adorne. »
Et si tu ne veux point aller à l'étourdie, Ne reste point où soit gent vulgaire ; Ingénie-toi, si tu peux, de te montrer Seulement avec dames ou avec homme courtois, Qui te mèneront là par une voie rapide; Tu trouveras Amour avec Elle :
Recommande-moi à lui comme tu dois.
Cette canzone, jugée la plus belle entre toutes les canzoni créées par Dante, contient tout ce qui respirait aux premières œuvres et renferme aussi l'avenir, la poésie mystique, et même, si l'on en croyait maint commentaire, un premier germe de la Divine Comédie^.
ly. G. Mazzoni. Il primo accenno alla D. C. Misc.Nuz. Rossi. Teiss. Bergamo, 1897, p. i33, et éd. d'Ancona, p. i39-i44'
Dante, pour exprimer la force de rinspiration nouvelle, s'est haussé pour la première fois à cette forme de la canzonc, la plus élevée dans la poésie lyrique'. 11 monte si haut que Ton a voulu retrouver ici Tinfluence des hagiographies franciscaines ^
Les autres poètes voudront rabaisser leur dame, la mettre au niveau de Tamour vulgaire ; lui, veut s'élever jusqu'à Elle, faire d'Elle le guide mystique, l'esprit purificateur, TEtre dont les yeux et la bouche ineffables le guideront vers l'éternité bienheureuse. Il n'ose concevoir encore, ou plutôt, il n'ose exprimer ces félicités éternelles ; il ira dans la géhenne, et il dira devant les maudits : « J'ai vu celle qui est l'espérance des bienheureux. » Mais, s'il n'ose avouer encore son assomption vers le ciel, à la suite de l'ascension faite au ciel par Béatrice, l'idée obscure du poème est si bien enclose en ces vers, que les termes mêmes de l'œuvre suprême y viennent maintenant, y brillent, y resplendissent de page en page.
Il a « traité son idée^ », il a montré que l'esprit purificateur était révélé désormais. Il a soin de marquer ensuite : « Je parle des yeux, qui sont le principe de l'Amour; je parle de la bouche, qui est la fin l'Amour*. » Il n'a plus rien à dévoiler.
La canzone devient célèbre \ Quatre ans plus tard, un registre de tabellion bolonais la montre transcrite. Dante en affirme le sens dans un sonnet :
Amour et noble cœur sont une même chose ®.
^ Rajna. La gencsi délia D. C. ap. v. it. ncl trecento, p. i56. - Salvador!, p. iî>5 ot suiv.
' « Intento tratlato », XIX, p. 48.
* Ib. 49, « la, 'vc non pote alcun inirar lîso », p, 46.
•' « Divolgata », voir Carducci. Intorno ad aie. rime dei sec. A'III-XIV Imola 1876, p. 18, et V. Rossi, ap. Lcctura Dantis. Le opère minori, p. 47. « XX, 5o.