‹ DanteChapitre 3 sur 57 · LA NEUVIÈME ANNÉE. BÉATRICE · texte numérisé non relu

LA NEUVIÈME ANNÉE. BÉATRICE

Et c'est alors que commença cette vie nouvelle, dont les premières années furent si chastes, et si fécondes pour le génie de l'homme futur. « Cet homme-là, dira Béatrice en recevant Dante au seuil du Paradis, il fut tel en sa vie nouvelle, par ses dons naturels, que toute belle qualité se fût montrée merveilleusement en lui... Quelque temps je le soutins avec mon visage; en lui montrant mes yeux de jouvencelle je le menais avec moi dans la droite voie*. »

Béatrice devait régner sans partage durant seize années, sur cette âme ardente et profonde. Dante se repliait sur lui-même par la force même des événements domestiques, par tout ce qui venait souiller et détruire sa vie intime, profaner son foyer d'enfant : car son père lui donnait une marâtre. Et s'il est vrai que la maison, à cette époque, « respire un air froid et lugubre^ », combien plus funèbre et glacée devait être cette petite maison noire, où le chef de famille introduisait, aux yeux de son premier né, une belle-mère!

Quand il opposera « la mère, bénigne à son fils », à la marâtre % il pensera sans doute à dame Lapa Gialuffî, la seconde femme de son père. Celle-là vécut bien longtemps ; en i332, elle figurait dans un acte notarié ; les méchants, les sots, les inutiles ont comme un brevet de longévité ; c'est qu'ils s'accordent à merveille avec les lois de l'existence sociale*.

Lapa Cialuffi ne vint pas seulement révolter Dante en occupant la place de dame Bella ; elle encombra la maison de ses enfants, un fils, François, et deux filles ; l'une d'entre elles, Tana, qui se maria plus tard chez les Ricco-

iPurg. XXX, n5-i23.

- Arte, se. e fede a t. d D, p. 47.

3 Par. XVI, 59-60.

* Imbriani, p. 19. — Scherillo, p. 29 et 41-42.

3o DE LA NAISSANCE DE DANTE A LA MORT DE BEATRICE

maimi, semble avoir été chère au poète déshérité des tendresses maternelles *.

Dans la Vie noui>elle, Dante a décrit une cruelle maladie qui le tortura neuf jours, et l'afTaiblit à l'extrême ; et dans une vision terrible, que la douleur lui apportait, « une dame pieuse et noble, qui était auprès de son lit » se mit à pleurer elle aussi parce qu'elle l'oyait pleurer et gémir. Cette dame, dit-il, « m'était alliée de très près par le sang" ». On peut même supposer qu'elle était mieux que sa demi-sœur, si l'on reconnaît comme fille de donna Bella cette autre personne dont parle Boccace, lorsqu'il dit : a Sachez que Dante eut une sœur, laquelle fut mariée à un de nos concitoyens nommé Léon Poggi ', lequel eut d'elle plusieurs enfants, dont l'aîné fut nommé André, et ressemblait miraculeusement à Dante par les traits du visage, et aussi par la stature, et marchait un peu voûté, comme, dit-on, Dante faisait, et ce fut un homme illettré \ » Une telle ressemblance, entre Toncle et le neveu, permet de penser que cette sœur était germaine, et non pas seulement consanguine.

Mais, épouse de Riccomanni ou de Poggi, la douce femme s'est penchée sur le chevet de Dante fiévreux et malade ; elle est immortelle avec lui, par lui. Son image rayonne dans cette sombre adolescence, au foyer où manque la mère.

i Del Lungo. Dante nei t. d. D., p. 421 • — Dante e il suo secolo, p. 64-65, art. de L. Passerini.

•'' Vita nuova, XXIII, p. 58.

•' Héraut de la Commune florentiac en 1298. D'Ancona, Yitu Nuova, p. 1G8. Zingarelli. Dante, p. 3o.

* Boccace. // Comento sopra la Cominedia. Florence, iSga, II, lag, leçon XXXIII, au ch. VIII de l'Enfer.

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