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* « Smarrimeato », ïh., p. 57. — Voir Inf., I, 3, « smarrita ».
LA Vf TA NUOVA laS
les yeux et commençai à me tourmenter comme une personne en frénésie, et à imaginer ceci : à savoir qu'au commencement où mon imagination se mit à divaguer, m'apparurent certaines figures de femmes échevelées, qui me disaient : ce Toi aussi, tu mourras ! » Et puis, après ces femmes, m'apparurent plusieurs figures diverses et horribles à voir, qui me disaient : « Tu es mort! » Mon imagination commençant à errer de la sorte, j'arrivai à ne plus savoir où j'étais; et il me semblait voir des femmes aller échevelées, pleurant, sur le chemin, merveilleusement tristes ; et il me paraissait voir le soleil s'obscurcir, tant, que les étoiles se montraient d'une couleur à me faire juger qu'elles pleuraient, et il me paraissait que les oiseaux volant par l'air tombaient morts, et qu'il se faisait de très grands tremblements de terre. »
Ici, l'on reconnaît, sans doute, comme en toute l'œuvre de Dante, les souvenirs de l'Ecriture et de l'antiquité * : mort du Christ, mort de César, prodiges et cataclysmes fameux, tout flotte en son imagination excitée, encombrée; jusqu'à présent, il marchait de vision en vision, disposant les pages du « livre de sa mémoire^ » avec un art candide; maintenant le souffle de mort a passé sur sa face : et le délire fait, du songe, un cauchemar^
Mais on doit reconnaître aussi l'imagination qui saura produire le grand poème ; il y a dans ces étranges aveux, dans cette déraison lucide, non point une esquisse de la Divine Comédie^ mais l'aveu, mais l'essence même de cette « fantaisie », de cette imagination d'où naîtra l'Enfer et le Paradis, et qui les reliera de propos délibéré, par ce miracle d'art qui s'appelle le Purgatoire.
* V. Scherillo, p. 35o-38i.
^ V. Rajna. La genesi délia D. C. ap. v. it. nel trecento.
Il a VU les désordres de la géhenne, et les monstres, et les femmes échevelées. Il va voir les cieux maintenant : « J'imaginais lors de regarder vers le ciel, et me semblait voir une foule d'anges, qui s'élevaient en haut et avaient devant eux une petite nuée très blanche, il me paraissait que ces anges chantaient glorieusement, et les paroles de leurs chants il me paraissait ouïr qu'elles étaient celles-ci : « Osanna inexcelsis'! »
Et il voit, il va voir Béatrice morte, que des femmes couvrent « sur la tête, d'un voile blanc". » Il appelle la mort, il voit ensevelir Béatrice, et dans son rêve il pleure si douloureusement que la « dame jeune et gentille » veillant à son chevet, cette sœur inconnue qui se penche sur lui se met à pleurer de terreur, et fait venir les autres dames, qui réveillent le malade. Il se réveille, en disant : {( O Béatrice ! » Et pour expliquer son délire à celles qui sont dévouées et bonnes à ses maux, il fait, après sa guérison, la canzone qui rivalise, dans l'admiration des maîtres, avec la première de toutes :
Une dame charitable et d'âge nouveau^...
Comme pour rafraîchir de cette vision macabre à demi et délirante, de cette «frénésie», les plus délicieuses images s'évoquent aux pages qui suivent : c'est comme un adieu du poète à cette longue adolescence, où il a cueilli tant de fleurs, parmi les sursauts et les délires du génie qui se forme. Il voit apparaître sa dame *, qui lui enjoint de bénir le jour où « elle l'a pris », et il voit venir vers lui « une
1 V. Purg., XI, II ; XXIX. 5i. —Par., VII; i, YIII, 29; XXYIII, 94 et 118; XXXII, i35. — Convivio, IV, '28-29.
-V.N. XXIII, p. 58. V. Purg. XXX, 3i.
3 XXIIIj p. 59. — Voir Carducci. Opère. Poesia c storia. Bologne igoS, in-i2, p. 45, « la più bcUa di Dante », et Rajna, loc. cit., p. 160.
* XXIV, p. 64.
LA VITA NUOVA laS
dame de beauté fameuse, laquelle jadis fut très fort aimée par son premier ami ». C'est laGiovannade Guido Gavalcanti, l'une des personnes chantées dans cette Trinité d'amour que célèbre le sonnet illustre. « Et le nom de cette dame était Giovanna, sauf que pour sa beauté, comme certains croient, on lui avait imposé le nom de Printemps — Primavera ; — et ainsi l'appelait-on. Et près d'elle, regardant, je vis venir l'admirable Béatrice. » Et l'Amour apparaît, qui lui inspire la pensée « d'écrire par rimes » à son premier ami, comme si Guido admirait encore cette Primavera qu'il célébra dans sa ballade :
Fraîche rose nouvelle Plaisante Primevère Par pré et par rivière Allègrement chantant * ;
Et dans ce sonnet qui chante ainsi :
Avez en vous les fleurs et la verdure
Et ce qui brille et ce qu'il fait beau voir...
Le sonnet de Dante est comme un écho de l'autre poésie : « Guy, je voudrais... »
« Je vis, dit-il, Dame Vanna et Dame Béatrice, Venir devers le lieu où j'étais, L'une près de l'autre merveille.
Et comme mon esprit me le redit, Amour me dit : « Voici la Primavera, Et celle-ci a nom l'Amour, tant elle me ressemble -. »
Le (( scolasticisme^ » qu'on marque dans toutes les œuvres de Dante, vient étouffer ces jolies fleurs comme
1 Ercole, p. 264 et 364-
- Vita Nuova, p. 65.
■^ Del Lungo, Dino, I, 348-349.
ia6 DE LA NAISSANCE DE DANTE A LA MORT DE BÉATRICE
un tas de foin sur des roses \ Mais, comme toujours, l'aride commentaire finit par une page où clame la vérité, l'esprit du réel et de la nature. « Autrefois, il n'y avait point de diseurs d'amour en langue vulgaire, mais bien étaient diseurs d'amour certains poètes en langue latine... et il n'y a pas beaucoup d'années que pour la première fois apparurent ces poètes en langue vulgaire... il n'y a guère que cent cinquante ans. Et la raison pourquoi certains rimeurs grossiers * eurent renom de savoir faire les vers, c'est qu'ils furent quasi les premiers à composer dans la langue du si. Et le premier qui commença à composer ainsi comme poète en langue vulgaire, s'y décida parce qu'il voulut faire entendre ses paroles à sa dame, à laquelle il était malaisé d'entendre les vers latins \ »
Béatrice apparaît suivant les règles de l'apothéose féminine instituées par les troubadours, entourée d'une auréole qui éblouit les regards imprudents, mais elle est aussi « une chose venue du ciel en terre, à miracle montrer * ». Elle est la révélatrice du « salut "^ ». Elle est l'Amour, mais elle est aussi « la Foi ».
Mais, tandis que le poète semblait revenir aux lois d'amour les plus juvéniles, au moment même où il écrivait le commencement d'une canzone qui est brisée au quinzième vers, comme un lys par un coup de vent, voici que le pressentiment funèbre évoqué si souvent dans le mémorial d'adolescence, s'avéra brusquement. Le malheur réel apparut au milieu des inquiétudes poé-