LA VI TA NUOVA
tiques et des infortunes littéraires. Ce que Dante, avec la terrible prescience du poète, sentait menacer et venir derrière le voile des destinées, cette épreuve suprême fondit soudainement sur lui. Béatrice Portinari, femme de Simone dei Bardi, mourut à la première heure du neuvième jour de juin 1290'.
Et sur Finstant, et dès la première heure, on vit combien Dante était au tréfonds de lui-même, et jusqu'aux moelles, un poète, et, si j'ose dire, un homme de lettres. Cette faculté souveraine et périlleuse, qui crée le poète, et qui fait transposer, à son cœur et à son esprit, tout événement de la vie sous une forme plastique et littéraire, cette puissance d'exprimertout, etcetteimpuissanceàrien sentir sans l'exprimer, tous ces dons éclatent, triomphent avec une monstrueuse suprématie : Béatrice est morte, et sans doute Dante ira par Florence a maigre, la barbe longue, et comme transformé^ ». Mais dans la Sainte Ecriture, il est convenu qu'on se laisse pousser la barbe en signe de deuil ; Béatrice est morte ; et il sent bien que sa jeunesse est morte avec elle, cette première jeunesse si bien attachée à ses yeux, inspirée par ses apparitions, qu'il « n'en pouvait parler sans se louanger luimême ^ ». Mais, avec cet indéfectible mélange de science et de réalité, de scolastique et de lyrisme, qui est désormais sa manière, il ratiocine sur l'usage d'Arabie et la chronologie de Ptolémée*, sur le nombreneuf et surle nombre trois, racine de neuf, il cite le prophète Jérémie, et il avoue qu'il composa une de ces épîtres latines, sonores, vagues et redondantes, à la mode du moyen âge, une
i V. N. XXIX. — Convivio, II, II. — Moore. Studies. III, Sg. — Del Lungo. Béatrice, p. 64-65 et 99. — Purg., XXXII, I. — et Fomaciari, Studi, p. 126.
^Boccace, Vita, p. 18.