XXXVI
'" Convivio, II, II, p. m, éd, Fraticelli, 0 Ib., 104-106.
i34 DE LA MORT DE BÉATRICE A L'EXIL
ments qui composèrent celles de la Vùa Nuova, mais comme sublimés, raffinés, trop raffinés, car on arrive à ce « lyrisme scolastique* », dont le péril sera si grand bientôt pour la poésie de Dante, et qui marquera pour jamais son style et son esprit.
Et plus tard, il pourra bien dire, afin de donner le change : « Je jugeais la philosophie faite comme une noble dame ', ... je dis et j'affirme que la dame dont je m'énamourai après mon premier amour fut la très belle et très honnête fille de l'Empereur de l'Univers, à laquelle Pythagore donna le nom de philosophie^ ». Il oublie que la Vita Nuova montre la pitoyable dame le regardant à la fenêtre, de même que l'ancien sonnet à Guido faisait naviguer la « grande Béatrice sacrée, c'està-dire la science de la théologie » sur un navire bien gréé ; les dames symboliques ne regardent point par les croisées, les sciences abstraites ne montent point dans les vaisseaux. Les hommes de lettres confondent leurs aveux, parce qu'ils en font beaucoup, et de contradictoires; c'est ce qui permet de saisir un peu de vérité parmi force paroles du génie *.
Le 6 septembre et le lodu même mois 1291, Dante stipule par devant notaire. Il est témoin, dans un acte sans intérêt, comme la plupart de ceux qui donnent les dates clairsemées de sa carrière \
Une amitié nouvelle, précieuse par ce charme, que l'ami se trouvait encore adolescent, avait cinq années de
1 Del Lungo, Dino, I, 348-349.
«Conv., II, XIII, p. tSo.
' Conv., II, XVI, p. 167, sur la réalité de « la donna gentile » v. Santi. // canzoniere di D. A. Rome 1907, in-S**, t. II, II, p. io5, et surtout Scartazzini. Proleg., Impartie, ch. m, p. 214.
* V. enc. Scartazzini. Proleg. Ihid.
'" Publié par A. Giorgetti, Bull. Délia soc. dont, n!^ XII, p. 9 et suiv. et ib. Septembre 1906. p. 2a5.
DA^TE APRÈS LA MORT DE BEATRICE i35
moins, vint s'offrir à Dante : il reçut du jeune Gino de Pistoïa une canzone qui voulait calmer sa peine. Gino n'avait pas encore vu celui qui lui apparaissait déjà comme un jeune maître : il le croyait toujours tel que Dante lui-même voulait paraître ', il lui parlait de sa « vie pesante », de ses fréquents voyages au cieP; mais Dante était déjà sur terre, avec cette noble dame, qui ne fut point sa femme légitime^, avec les dames « au cœur de pierre », au cœur « de marbre », des Lisettes, des mignonnettes *, des donzelles, des fanchonnettes, des « sirènes. »
Gependant, la Vierge Marie faisait miracles dans Or San Michèle. Guido Gavalcanti, que la jeunesse abandonnait, et qui montait vers les hauts lieux, tandis que Dante s'égarait en bas, écrivait son sonnet célèbre :
Une image de Notre-Dame S'adore, Guy, dans Or San Michèle, De beau semblant, honneste et preude femme, Refuge et port au pécheur désolé ;
Qui, devant Elle, implore en misérable, Plus il gémit, mieux il est consolé ; L'infirme s'y guérit, elle chasse les diables, Et fait bien voir l'œil de l'homme aveuglé ;
Publiquement soulageant les misères, Chacun s'incline, et la vient révérer, Et puis dehors l'orne de luminaires.
1 V. N., XXXIX, p. 96.
- Y. Del Lungo. Béatrice, p. 77-82, et 165-172, — De Vulg. Eloq. éd. Rajna, II, VI. p. 53.
^ Quoi qu'en soupçonne Carducci, Délie rime, 73.
* « Pargolette ». V. Canzoniere, XI, p. 167. — Purg., XXXI, Sg, voir l'extraordinaire hypothèse sur l'amour de Dante pour sa belle-sœur, femme de son demi-frère François, ap. Imbriani 5<fici£ danteschi; sulle canz. pietrose di D.
i36 DE LA MORT DE BEATRICE A L'EXIL
Son renom va par les chemins lointains, Mais elle semble idole aux Franciscains : Elle est trop loin, Guy, de leur maison-mère* !
Mais le féal de Béatrice oubliait Celle que la morte invoquait dans tous ses discours. Il subit pourtant, avant de dériver tout à fait aux plaisirs terrestres, l'influence de ce passé qui durant les années viriles reparaîtra pour lui rouvrir toutes les routes immortelles. Il composa, de ses canzoni, de ses sonnets, qu'il expliqua, commenta, confessa, cette anthologie de Tamour qui a nom la Vita Nuova.
Ce qu'elle donne pour sa vie, on l'a recueilli déjà. Ce qu'elle est, on le sent assez : autour des sonnets, des ballades, des canzoni, qui sont là-dedans comme les miniatures et les lettres ornées dans un missel, un récit se déroule et un commentaire s'entrecroise : Dante, encore tout pénétré des traditions provençales, compose ce « livret en langue vulgaire' » sur le modèle des razos, florilèges et biographies tout à la fois, et il divise, et subdivise, et ramifle de plus en plus le commentaire,,, suivant la mode de l'aristotélisme et de la scolastique.
Mais ce mélange de lyrisme courtisan et de recettes pédantesques, le génie l'anime et l'enflamme. Comme en toute œuvre de cet homme, c'est lui qui est l'unité, lui qui est la vie, lui qui est la beauté : le cadre est suranné, les compartiments sont factices, mais dans ce cadre il y a la force de Dante, et ces cases de Téchiquier scolastique, Dante y pose et y fait agir sa poésie miraculeuse.
* Voir la reproduction de l'image sainte dans Cod. dipl. dantesco, V* .disp., juin 1900.
- Boccace. Compendio, li, p. 53, éd. Roslagno : Vita, i3, p. 63. — Rajna. Lo schéma délia V. i\. Vérone, 1890; et Strenna dantesca, Florence igoa, N" i, p. 111-114. — Crescini, ap. Giorn. stor. délia lett. il., 1898, XXXII, p. 363. — Salvadori, op. cit., XXV, p. a3o.
2 V. N., XIX, 48, « più artificiosamente ».
DANTE APRÈS LA MORT DE BÉATRICE iS;
Seulement, on n'approche pas impunément les broussailles de Fécole ; la poésie de Dante va courir maintenant un péril capital, et ce ne sera pas trop de son génie pour le tirer de la science et de la philosophie. A cette heure, — une heure brève et charmante — où il achève la VitaNuoua, — rassemblant sesjoyaux poétiques comme les pierres d'une mosaïque byzantine, il n'est plus « avant l'entrée de sa jeunesse^ », car il a vingt-six ans à peu près. Mais, ce livre, qui lui paraîtra plus tard un peu puéril", dans ses années mûres, reste pourtant supérieur à toutes les autres «œuvres mineures », justement parce qu'il est jeune. Dante y arrange avec un art de plus en plus naïf l'histoire de son adolescence.
Il voit des pèlerins qui traversent Florence pour aller à Rome ^ vénérer le suaire de sainte Véronique, où Jésus a empreint ses traits. Et il fait son avant-dernier sonnet :
Las ! pèlerins qui marchez soucieux, Pensant peut-être à des choses absentes, Venez-vous donc de pays si lointains Ainsi que vous le montrez a la veïie, Que ne pleurez, alors que vous passez Par le milieu de la cité dolente ... Elle a perdu sa Béatrice ! *
Cette imagination essentiellement musicale conçoit de plus en plus ces petites compositions « à quatre parties ». De même que la Divine Comédie sera construite en symphonie. Déjà les thèmes mêmes et les
i Gonvivio, I, I, 59. — G. YiUani, IX, CXXXVI, p. a53, col. 2.
- Boccace. Vita, p. 63.
^ La date de iSoo, fondée sur la mauvaise leçon « andava » (V. N., XL) a été abandonnée depuis l'article de Rajna. Per la data délia V. N. ecc. ap, Giorn. stor. délia lett. it. anno. III, vol. VI, fasc. 1-2, p. ii3-i62, i885.
* XL. loi.
i38 DE LA MORT DE BEATRICE A L'EXIL
moyens trexpression s'annoncent, de loin se répondent'.
Un dernier petit poème, fait à la prière de nobles dames, nomme encore Béatrice. Mais « après ce sonnet m'apparut, dit-il, une vision merveilleuse, dans laquelle je vis des choses qui me firent former le ferme propos de ne plus parler de cette Bienheureuse, jusqu'à ce que je fusse capable de traiter d'elle plus dignement. Et d'arriver à cela je m'étudie tant que je puis, comme elle le sait bien vraiment. Si bien que, si c'est le plaisir de Celui par qui tout existe, que ma vie dure pendant quelques années, j'espère dire d'elle ce qui jamais ne fut dit de personne" ». Par-dessus la carrière virile tout entière, l'aurore de la Vita Nuova fait présager le soleil resplendissant de la Divine Comédie.
Mais, entre les deux, il y a les clairières de la jeunesse, et les épines, les halliers qui précèdent la « forêt obscure » où s'égarera l'âge mûr, et d'où le sauvera Virgile envoyé par Béatrice. C'est où maintenant il faut entrer, et l'on pénètre avec plaisir dans ce lieu-là. Dans la Vita Nuova^ l'homme de lettres disposait son attitude ; il ne mentait point, comme tant d'autres qui se sont confessés de même, seulement il arrangeait la réalité. D'ailleurs, en un pareil cerveau, elle s'arrange d'elle-même. La vision, la « fantaisie », la (( frénésie » se mêlent si intimement à la vie, que les faits deviennent un mirage. Les esprits pesants discutent à perte de vue sur le texte ; ceux qui pénètrent la complexion d'un pareil homme savent bien comment lui-même, et très sincèrement, devait confondre, dans son âge mûr, l'impression faite par la vraie « dame noble » et les impressions laissées par cette autre dame symbo-
^ Voir Purg. VI, 76 et Vita Nuova, VII; on ferait ua recueil de ces ressemblances intimes.