IV. N., XXXIX
* Y. Carducci. Belle rime, p. 76.
' « Amor, che nella mente... » Conv. III, p. 168. — Purg. II. i la.
* Convivio, III, IX, p. 214.
" Convivio, II. XIII, 149.
* C'est ainsi que les fresques la représentent avec Aristole à ses pieds. Voir aussi le tableau de B. Gozzoli, au Louvre, n*» 199. Triomphe de saint Thomas.
■^ Una donna gentile, et non point : « la ».
i4o DE LA MORT DE BÉATRICE A L'EXIL
d'aller là où elle se montrait réellement, c'est-à-dire aux écoles des religieux et aux disputations * des philosophants; si bien qu'en peu de temps, de trente mois peutêtre, je commençai tant à sentir de sa douceur, que son amour chassait et détruisait tout autre souci ; pour quoi, me sentant soulager du tourment du premier amour par la vertu de celui-ci, comme émerveillé, j'ouvris la bouche pour parler comme on voit dans la canzone ci-dessus. » Cette canzone, c'est la pièce mystique, amoureuse, qui s'adresse aux Anges du troisième ciel. Ainsi, le mortel Boèce-, ministre rhéteur, était salutaire à 1 esprit ingénu de Dante ; ainsi les pénibles rêvasseries de Gicéron le consolaient. Et il se jeta sur les pâtures les plus étranges, il empila dans son esprit un amas de toute nature % astronomie, astrologie, littérature, rapsodies, il revint aux bancs de Sainte-Marie-Nouvelle, il suivit de nouveau Brunetto Latini, chercha les manuscrits savants, s'usa les yeux, faillit étoufïer son génie ; encombré par l'admiration de cet Arnaut Daniel que la Comédie célébrera % il ergota sur sa propre poésie, il surchargea d'intentions et de commentaires le vol de l'alouette toscane. Mais par une fortune sans pareille, à cet exercice bizarre, à ces
* C'est le mot usuel, de Joinville à Calvin (voir Litli'é, Dict. II, 1187).
- Voir A. Graf. Roma nella memoria c nelle immaginazioni del M. Eve. Turin, i883, in-8°, t. II, ch. xviii, p. 822 et suiv. et tout ce que le même auteur dit de Virgile et des auteurs latins, ch. xv-xvii.
Allie. Manl. Torq. Severi Boethii de Consol. phil. libri quinque. Parisiis, 1783, in-:2. — Boezio. Délia cons. volgarizz. da M.Alberto lîor. ecc, Florence, 1735, in-8°. — Murari Rocco. Dante e Boezio, Bologne, igoS, in-8°, et Bull. soc. dant., Sett- Ott. igoS, art. de A. Mancini. — Moore. Studies I, 282-288.
" Voir Moore, op. cit. I cl III, p. i-i43.
* Purgatoire, XXVI, 11 5- 148. — Sur les études de Dante cf. Schorillo. Aie. cap, ch. XII. Si le « descortz » — ahi, fais, ris — est authentique, Dante aurait fait, aussi, des macaronées latino-provençales. Canz.n. 219. — VoirNovati, Studicriticiecc. Turin, 1889, p. 206. En tout état de cause, les vers provençaux que Dante attribue à Aruaut Daniel ont été composés par lui-même. Purg. XXVI, 140-147. — Voir (iiorn. stor. délia lett. it. XXV, fasc. 74-75 et De Vulg. Eloq.II, II à XIII.
DANTE APRÈS LA MORT DE BÉATRICE i4r
ineptes imprudences qui tuèrent notre Pléiade, lui ne perdit presque rien pour le moment, et, pour l'avenir, s'affermit et s'arma ; le métal de ce génie était de telle trempe, qu'il sortit intact même de la scolastique, même d'une bibliothèque dévorée en hâte, et qui devait terriblement ressembler à l'inclyte et « magnificque librairye » de Saint-Victor*.
Dante retrouvait, pour son bonheur, Virgile, son vrai guide. Et celui-ci le séduisait, lui, l'homme de la forme, par sa forme incomparable. « Tu es le seul de qui j'ai pris le beau style qui m'a fait honneur. » Aristote, — quel Aristote ! — Alfragan, Donat, Priscien, le fatras, confus dans sa tête ^, l'ostentation puérile d'auteurs mal connus et inutiles à connaître, tout cela s'est purifié sous l'influence de Virgile ^ Ce grand souffle pur balaya la poussière sale des paperasses pédantesques. Dante, aussi, ne savait point le grec : autre raison de salut !
Les grands écoliers sont souvent de grands viveurs ; et c'est d'alors que datent les rimes plus « âpres ». « Je veux être âpre en mon parler », comme est en ses actions « cette belle (de) pierre y>'\ Il n'est plus asservi aux fades recettes des Provençaux, il n'est pas encore alourdi par les ergotages d'école. Une vrai jeunesse, une lumière de printemps éclaire ces pièces trop rares :
Tant suis épris de la belle lumière Des traîtres yeux qui m'ont assassiné... Seulement suis mon désir comme guide...
A douce mort sous un doux faux semblant^.
^ Rabelais, Pantagruel, VII.
i V, N. XXV.
^ Voir la curieuse étude de d'OviJio. Studi sulla D. C. 1901. Milan, in-ia. p. 2a5-24o.
♦ Canzoniere, IX, i35. — Carducci, 83-90. Les dates (surtout p. 76) y sont peu certaines.
" Sonnet XXII, i43 ; ce sonnet, contesté, paraît si joli à Carducci qu'il \ç~ veut authentique, Délie rime, p. 84. note a.
ï43 DE LA MORT DE BÉATRICE A LEXIL
Il confesse que sa nouvelle dame
Comme fleur de feuillée ', Ainsi de son esprit la cime tient.
Il y a bien des vers comme celui-ci :
Déjà la Mort me mange tous les sens Avec les dents d'Amour
d'une force par trop factice. Mais il y a plus loin :
Hélas, pourquoi ne hurle-t-elle donc pour moi Comme je fais pour elle, au milieu du brasier! Tôt je crierais : « Je vais a votre secours ! »
Et le ferais volontiers, car ainsi
Dedans sa chevelure blonde Qu'Amour, afin de me consumer, frise et dore, Je plongerais la main, et me rassasierais. Si j'avais pris les blondes tresses, Qui se firent, pour moi, et cravache et fouet, Les saisissant, devant la troisième heure. Avec, je passerais vesprée et angélus ; Et ne serais courtois ni pitoyable, Ains, je ferais comme l'ours quand il joue.
Pleines de suc et de sève, ces chansons ressassent Jjien, çà et là, les antiennes larmoyantes :
Je le maudis, ce jour où première je vis La lumière de vos yeux traîtres ^.
Elles retournent par saccades au système provençal : elles se farcissent d'astronomie fastidieuse ; seulement, il y passe comme un vent de mai :
Au doux temps nouveau, lorsque pleut L'amour en terre de tous les cieux'.
* Canzone. « Cosînelmio parlar », IX, p. i35.
2 Sonnet XXXII, p. iSg.
^ Canzone XI, 167. — Carducci, 100- joi.
Assez tôt Dante retombera dans la manière enchevêtrée qu'admirèrent les humanistes, dans l'insupportable affectation et les canzoni tirées au cordeau scolastique « parfaites, limées et gracieuses et pleines de hautes sentences * ». On aime s'arrêter devant ces fleurs agrestes; on aime voir ce grand poète, fatigué par le pédantisme, se mettre tout d'un coup à suivre une belle fille, et à chanter sur ses talons :
Il pleut. Bergère !
Quand Boccace^ écrit : « Entre tant de mérite, tant de science, la luxure trouva grand'place chez ce mirificque poète... » on se plaît à conclure, avec lui : « Mais qui sera parmi les mortels un juge en droit de le condamner.^ Ce n'est point moi. »
La luxure, c'est-à-dire, en langage moins ecclésiastique, l'amour des femmes, ne va point sans les autres plaisirs de la fête. Dante les prit avec Forese Donati, cousin de sa future épouse ^ Ce Forese, frère du jurisconsulte Accurse qui était un grand sodomite*, et fut plongé dans l'Enfer comme tel, était, lui, de son vivant, un glouton et un biberon fort illustre ; lorsque Dante lui voit lever la face, parmi les pénitents du Purgatoire, il ne le reconnaît point.
Je ne l'aurais point reconnu au visage Mais à la voix je sus quel il était ^
Forese gardait sa forte voix criarde ; mais, sous la peau
1 Léon Bruni ap. Solerti, p, 107. — De Vulg. Eloq. II, 5 et 11,
2 Vita, 61-62.
3 Voir Purg. XXIII-XXIV. — Del Lungo. La tenzone di D. con Forese Donati, dans Dino. II, XVI, 610-624, ei Dante nei t. di D., p. 435, 463.
Mnf. XV, iio.
5 Purg. XXIII, 43-44.
i44 DE LA MORT DE BÉATRICE A LEXIL
du pénitent, sèche et tendue par le jeûne, devant ces yeux dont les orbites semblaient « des anneaux sans leurs gemmes», Dante ne pouvait retrouver la trogne» aux boutons farcineux, pleine de dartres * » qu'exhibait Forese dit Bicci, la face enluminée parles généreux crus de Toscane et marbrée de pourpre par les digestions copieuses. Ce Roger-bon-temps, qui faisait cuisiner sans trêve à sa bonne femme Anella, — Nella, — force plats succulents", jusqu'au jour où il en mourut, et fut sauvé par les prières de la pauvre dame, ce goinfre épique est le symbole des amitiés compromettantes^ qui étaient si « lourdes » à Dante assagi.
Mais on s'accorde à dire que Dante n'était point gourmand à l'égal d'un Forese \ Ce qu'il demandait aux femmes, ce n'était point du tout « d'avoir sans trêve à lui préparer des mets délicats », et il n'en « parlait point toujours^». Il n'aurait point, au Purgatoire, tant de honte et tant de secret pour un péché qui ne lui donne aucune horreur particulière, lorsqu'il classe et juge de haut les erreurs humaines et les crimes ^
Aussi je lui dis : « Si tu te remémores Quel tu fus avec moi, quel avec toi je fus. Encore maintenant le souvenir t'en serait lourd^; »
« Et ils furent, ajoute le commentateur franciscain, Dante
^ Jac. délia Lana. Comm. au Purg., t. II, p. 268, note 40, « ncl viso scabbioso e pieno di grusole », et Purg. XXIII, vers 49 « ail' asciutta scabbia ». - Benv. d'Imola, IV, Sg.
* « Una schiera di compagnon! cosi fatli. » D'Ovidio. La rimenala di Guida ap. Studi sulla D. C, p. 217..
* « Valde temperatus », dit Serravalle. Fratiis Johannis de Serra^'alle. Ord. Min. ecc. translatio et Comentuni cum tcxtu ital. fr. Bartholomaei a Colle, ecc, Prato, 1891, in-fol.
^ StefanoTalice da Ricaldone, Comm. pubbl. da V. Promis et C. Negroai. Milan, 1888, in-S».
* Voir Moore, Studies II, i5a-a68.
" Purg. XXIII, n5-ii7.
et Forese, compagnons en certaines choses lascives, lesquelles ils firent l'un avec l'autre et ensemble'. »
Au surplus, qu'importe ? On peut dire avec le poète qui conduit Dante à travers l'Enfer :
Laissons cela tranquille, et ne parlons en vain*.
Que Dante ait poussé jusqu'au bout la poursuite des « fausses images du bien », s'il fallait cela pour son oeuvre^ quel pédant ou quel bigot pourrait s'en plaindre. «. En voulant faire de Dante quelque chose de plus qu'un homme, on en fait en réalité beaucoup moins qu'un homme », disait un maître*. Au lieu de ce benêt mystique, de cet amoureux transi, de ce niais adorateur des entités métaphysiques ou des fantômes scolastiques, noir fabricant de poésies décharnées, fait au modèle des écoles et des sacristies, ne vaut-il pas mieux retrouver l'homme, avec toutes ses puissances, génie, vertus, défauts et vices, pêle-mêle, souffrant, vivant, tombé, traîné dans ces excès qu'il saura réprouver plus tard et décrire, et flageller et comprendre, parce que de toute sa chair ardente et de toute son imagination dévorante et désordonnée il en aura subi le joug, l'attrait, la tyrannie?
Forese était un guelfe noir, Dante, un guelfe blanc, dans ce temps-là'. Est-ce pour cela, ou pour quelque
* Serravalle. « Nam ipsi fuerunt sotii in rebus aliquibus lascivis, quas fecerunt invicem et insimul. » Franciscain, ce commentateur put recueillir une tradition directe.
^ Inf. XXXI, 79.
^ C'est le sentiment du grave et peu réaliste Moore : « Forese may hâve been associated with Dante in other evil ways, the penalty for which both of them might hâve to cxpiate elsewhere than in the sixth Cornice (of Gluttony). » Studies III, 244» « compagnone di vita scapestrata. » Del Lungo. La tenzone etc., p. 437.
* D'Ancona, Disc, su Béatrice ap. éd. de la V. Nuova, p. XXXIX; « il rimorso fu una délie maggiori ispirazioni del poema sacro. » dit d'Ovidio, op. cit., 2i8» Il fallait donc avoir péché.
'' Ckiose sopra D. (cosid. falso Boccaccio), 1847, p. 437, « per parte diventarono nemici. »
méchante querelle de taverne, que les deux compères se prirent un jour de bec ? Il y eut entre eux un échange de sonnets injurieux ; c'était une de ces tenzones^ « vraies charades' » galantes ou burlesques, satiriques ou égrillardes, qui tomberaient dans le néant, si celle-ci du moins n'était un document de premier ordre sur la vie réelle de Dante*.
C'est Dante qui ouvrit le feu, avec ce sonnet :
Qui entendrait tousser la malchanceuse
Epouse de Bicci dit Forese
Pourrait dire qu'elle eût hiverné Dans les pays où l'eau devient cristal.
A mi-aoùt tu la trouves qui a pris froid ; Pense ce qu'elle doit faire les autres mois ! Et point ne chaut qu'elle dorme en jupons, Sous son épaisse couverture de Cortone ^ ;
La toux, le froid et les autres misères Ne lui arrivent point pour humeurs qu'elle ait vieilles, Mais par défaut qu'elle sent en son nid *.
La mère pleure, qui a plus d'un chagrin, Disant : Hélas! quand, pour des figues sèches*, J'aurais pu la placer chez les comtes Guidi*!
^ Scherillo, p. 222.
^ Del Lungo. La tenzone di Dante con Forese Donali, ap. Dante neit. di D., p. 435-461. — Dino, II. 610-614. — D'Ovidio, op. cit. Joa-a24- — La trop fameuse histoire de Gaspary tranche, à ce sujet, avec une hardiesse toute puérile (trad. Zingarelli, I, 234-5, 455-7).
3 C'est-à-dire d'un pays montagneux.
* Faute du mari qui la réchauffe au lieu de courir la prétentaine.
* Pour une dot de rien du tout.
* Dans une grande et riche famille.
DANTE APRÈS LA MORT DE BÉATRICE i47
Ce n'est, certes, point là le ton d'une guerre politique. Forese ripostait ainsi :