FORESE A DA^'TE
L'autre nuit me vint une grande toux, Parce que je n'avais point de quoi me couvrir, Mais incontinent qu'il fut jour, je me mis en chemin Pour aller a gagner n'importe où.
Oyez où la fortune m'adressa :
Je crus trouver des perles en écrin, Et beaux florins à fleur de coin, en or vermeil; Au lieu de cela, je trouvai Alaghieri ' dans les fosses,
Lié d'un nœud dont je ne sais le nom, S'il fut de Salomon ^ ou d'autre Sage, Alors je me signai, tourné vers le Levant,
Et cettuy-là me dit : « Pour l'amour de Dante, Délie-moi » ; et je ne pus voir à le faire. Je revins en arrière, et parfis mon voyage.
Ainsi, ces gens, même en rêvant, même en bouffonnant, rêvaient et prévoyaient TEnfer ; Forese, qui va mourir tout à l'heure, voit le vieil Alighieri dans ces fosses où il se traînera lui-même a ainsi qu'un pèlerin pensif^ ».
Dante lui renvoya ceci :
Elles te feront bien le nœud de Salomon Bicci Novello, ces poitrines de perdrix,
1 Le père de Dante dans les fosses des morts.
- Ce nœud de Salomon, emblème magique, est-ce une allusion à la sorcellerie de Dante? Ce signe fut longtemps populaire, elles amulettes portées parles soldats des Bandes noires montrent le nœud de Salomon.
3 Purg, xxin.
i48 DE LA MORT DE BÉATRICE A L'EXIL
Et, pis encore, lu longe de mouton, Si, que la peau vengera la chair ' ;
Tant, que tu devrasrester près de San-Simone' Si tu ne trouves point moyen de t'en aller ; Et sache que fuir le mauvais boucon Serait trop tard meshuy pour t'en sauver.
Mais je me suis laissé dire que tu sais un moyen Qui, s'il est vrai, te donne voie pour te refaire, Parce qu'il rapporte un fort gain ;
Et l'on en use en temps de carême;
Pour l'exercer pas besoin de te mettre en grève;
Mais gare ! il en a cuit aux gars de Stagno'.
Ceci descendait à l'injure la plus sale et la plus cruelle. Forese ne se fit pas faute de rembourser en même monnaie :
FORESE A DANTE Va, rends ses habits à Saint-Gall', avant de lâcher
^ En t'étouffant après que tu te seras bien bourré de viandes. Novello» cadet.
^ L'église où l'on enterre ; allusion peut-être à Simone père de Forese (del Lungo) ; l'église San-Simone, près du théâtre Pagliano, sur la petite place de ce nom, au bout de la rue des Lavoirs de Laine.
^ Allusion aux méchantes compagnies et aux mauvaises mœurs : M. DelLungo explique : « h'art qui se fait en carême, durant le temps défendu pour faire gras et pour le commerce conjugal, ne saurait évidemment être qu un « art », un moyen de suppléer à cette interdiction : à l'interdiction des aliments gras, moyennant que sais-je ? — quelque énorme lippée de poisson ou de légumes, finement assaisonnés ; — à l'interdiction des étreintes légitimes et conformes à la nature moyennant — le contraire ! Et ici. je demande à faire halte. Mais l'art, d'une part lucratif et de l'autre périlleux, dont Dante attribue à Forese une suffisante expérience, il me semble clair que c'est l'art même dont Dante lui-même à la fin du XY*^ chant de l'Enfer, disait qu'il aurait pu énumérer les immondes adeptes, « s'il avait eu désir d'une teigne pareille ». Del Lungo. Note à la p. 447*449» op. cit. — En réalité, c'est Brunetto Latiai et non Dante qui parle ainsi (Inf. XV, 1 1 1) ; et il s'agit, bien entendu, des sodomites. Et je n'ai rien dit, ci-dessus, d'aussi rude ni d'aussi clair.
Les gars de Stagno, c'est une troupe mal famée {Ibid.).
* C'est-à-dire : ce que tu as volé à l'hôpital San Gallo.
Paroles ou brocards sur la pauvreté d'autrui ; Car trop grand'pitié en est venue Cet hiver à tous ses amis :
Et d'ailleurs, si tu nous tiens pour si mendiants, Pourquoi donc envoies-tu chez nous quérir l'aumône ? Du castel d'Altafronte ^ te viennent des tabliers pleins, Et je sais bien que tu t'en nourris.
Mais il te faudra bien te mettre à travailler ; Pourvu que Dieu te sauve la Tana et le François *. Car avec Belluzzo tu n'es point compère ^.
A l'hôpital des Pinti* il te faudra chercher refuge,
Et déjà il me semble voir autour de la table,
Et en troisième, Alighieri dans son justaucorps boutonné ^.
Ce Dante, sanglé dans son vieux pourpoint de gentillâtre, un peu Don Quichotte, hargneux, maigre et râpé, drapant d'un air hautain sa gueuserie famélique, c'est bien celui qui écrira :
Le chemin n'était point fait pour des gens en cape®
ce qui n'empêchera point que les illustrateurs de tout acabit ne lui jettent la « cape magne » sur les épaules. Le maigre hobereau reprit la plume et s'oublia jusqu'à
1 Allusion probable à des travaux publics où Dante aurait fait sa main. Ce « castel d'Altafronte », emporté en i333, par l'inondation, occupait, Lung' Amo, sur la place dei Giudici, l'emplacement où s'élève le palais Castellani, jadis siège des juges de la Ruota. et présentement dépôt des manuscrits de la Bibl. nationale; voir Marcotti. Guide de Florence, p. 228.
2 Frère et sœur de Dante,
^ Collatéral de Dante, descendant du Geri del Bello, que la famille n'avait point vengé; voir Inf. XXIX, et Del Lungo. Sec. e poemadiD., p. 108, et suiv. C'est une allusion injurieuse à la couardise de Dante.
* Fondé par les Donati mêmes en io65.
' Farsata, pourpoint boutonné des gentilshommes.
« Inf. XXIV, 3i.
i5o DE LA MORT DE BEATRICE A L'EXIL
commettre, pour mieux bafouer Forese, une manière de blasphème :
Bicci Cadet, fils de je ne sais qui, (Car il faudrait interroger dame Tessa) * ! Jh dans sa gorge a dévalé tant de denrée Qu'à toute force il faut meshuy prendre le bien d'autrui,
Et jà les gens se gardent de lui, Quand ils ont l'escarcelle au côté, s'il approche, Disant : Celui-ci qui a la face balafrée ^ Est un larron public, en ses actions.
Et tel passe, pour lui, de tristes nuits dans son lit',
Par crainte qu'on ne le prenne pour le marquer à l'épaule,
Lequel lui est parent comme Joseph au Christ.
De Bicci et de ses frères je puis conter Que, de par leur sang, du bien mal acquis Ils saventjouir, de manière à se montrer bons cousins de leurs femmes*.
« Gomme Joseph au Christ! » Tauteur du poème sacré s'échappait à ces facéties ! Il répara plus tard ; il avait fait rimer le saint nom du Sauveur avec « tristo » et « mal acquisto^ ». Il voulut, lui dont le remords fut l'inspiration maîtresse, s'infliger une peine éclatante, en sertissant par trois fois en six vers le nom du Christ, et cela
* C'est la plaisanterie de Y Aridosia, comédie écrite par Lorenzaccio : acte III, se. V, et l'Arétin disait aussi : « Sua madré ue sapeva il certo. » Lorenzino connut-il ces sonnets ? ou bien est-ce le même fond brutal qui a donné ces deux lazzi ?
Contessa, Tessa, mère de Forese et de Piccarda Donati. - Par la couperose du vin et de la bonne i;hère. •' Son père, Simon Donati.
* C'est-à-dire mauvais maris.
" « Etalgiacc perlai nel lello //•/i/o,Pertema non siapresoalo'mbolare, Cke gliappartien quanto Gioscppo a Cristo. Di Bicci e di fratel posso contare, che per lo sanguc lor, dcl maie acqiiistu... (son. cit.).
DANTE APRÈS LA MORT DE BÉATRICE i5i
dans trois passages différents du Paradis : comme si le nom sacré ne pouvait, de terzine en terzine, rimer qu'avec soi-même*. Pour saint Joseph, il n'a pas cru devoir faire amende honorable ; il ne Ta même pas nommé dans son poème ^.
Dieu le punit, cette fois-ci, car Forese eut le dernier, et par un sonnet plein d'outrages, où Dante est traité de couard, de capon, de lâche avéré :
Je sais fort bien que tu fus fils d'Allaghieri ; Et je m'en aperçus fort, à cette vengeance Que tu tiras pour lui, si belle et éclatante, A cause des aiglons qu'il changeait avant-hier^.
Même si tu en avais taillé en pièces*, De paix tu ne devrais point avoir telle hâte ;
Mais tu as la besace si pleine^, Que deux mulets de bât ne la porteraient point.
Tu nous as donné bon exemple, je te le dis bien, Car, quiconque te charge bien de coups de bâton, Celui-là tu le tiens pour un frère et ami.
Je te dirais le nom des personnes Qui comptent là-dessus; mais pour ouvrir ce compte J'ai besoin de millet à grappes".
1 D'Ovidio, Cristo in rima, p. 216. — Par. XII, 71-75; XIX, 104-108; XXXII, 83-87.
2 II traduit seulement. Purg. XV, 91, le passage de Luc, II, 48, où Marie parlant à Jésus dit : « padre tuo. »
^ Allusion injurieuse à quelque affront fait à l'antique blason des Alighieri. La correction proposée par D. G. Rossetti, dans Dante and his circle, p. 224 : « avolino » pour « aguglin » semble bizarre.
* De tes ennemis.
^ De peur.
* Panico, paniciim italicum ; c'est-à-dire, semble-t-il bien, d'une plante aux. graines extrêmement nombreuses, attendu que les gens qui méprisent Dante, et le veulent rosser d'autant, sont aussi difficiles à compter que les graines
i5a DE LA MORT DE BEATRICE A L'EXIL
Ces sonnets villonesques, et d'un assezmédiocre étiage, ressemblent à ceux que fera ce Burchiello qui trouvera déjà, un siècle plus tard, tant de « sentences obscures » chez Dante *. Mais Villon n'a-t-il donc pas fait, auprès de la Grosse Margot et de la belle Heaulmière, la ballade pour prier Notre-Dame ?
Dante, qui aurait, nous dit-on, voulu désavouer jusqu'à la VitaNuova^, devait détester ces folies d'une jeunesse dévergondée. Il les effaça par le plus miraculeux des épisodes, dans la Divine Comédie.
Forese Donati, malgré tout, c'était sa jeunesse florentine, comme Béatrice était sa pure adolescence florentine. C'était Florence. Et puis la mort purifie tout. Cet ami qui se gourmait de propos avec lui, Dante le vit mourir fort peu de temps après, à la fin de juillet 1296^; il pleura « sa face déjà morte* ». Et, dans la Comédie divine, malgré les excès, malgré les péchés capitaux de Forese, il n'eut point le cœur de damner son ami ; ni même de lui imposer la rude quarantaine de l'Antipurgatoire. Il se souvint de ce foyer « où on lui faisait fète^ » ; il revit la bonne Nella, douce, tempérante et modeste, il se repentit d'avoir fait rire aux dépens de la pauvrette, sainte femme qu'on délaissait pour courir les mauvais lieux.
d'un épi de millet. Je propose humblement cette explication à ce que M. Del Lungo (p. 455) déclare lui-même une devinette, « indovinello. »
^« Ne più sentenzein Dantenon s'intese », dit-il; /?j/He, Venise, i553,Marcolini in-8°, 1. VI, p. i85. Les éditeurs de l'édition de Londres (Livourne) 1751, in-8° mettent p. 220-221 parmi les sonnets de Burchiello le sonnet de Dante : « Bicci Novel » et le sonnet de Forese : « Ben so che fosti » avec de fâcheuses variantes, vers transposés, etc.
^ Boccace, Yita, p. 63.
3 Del Lungo, Dino IL p. 611 « V. Kal (Augusti) MCCLXXXXVI. » Obituaire de Santa Reparata, p. 35. — Simon, le père, mourut vers le 22 juillet de la même année, peu de jours avant son fils.
* Purg. XXIII, 55.
' Anon. fior. II, 379 qui cite le sonnet, <( Ben ti lara il nodo ».
DANTE APRES LA MORT DE BEATRICE i53
Avec une mélancolie*, avec une douceur de rythme qui sont poignantes, ces terzines incomparables, même en cet incomparable Purgatoire, semblent pleurer l'amitié morte, évoquer un de ces songes cruels et délicieux à la fois, où le vivant revoit ses morts et leur parle et croit les entendre. Il semble que les vers brisés, qui halètent comme une voix oppressée par Témotion ^, dans une cadence rompue si rare en ce poème, rendent Faccent même de Dante retrouvant son ami :
Forese, de ce jour Où tu quittas le monde pour une vie meilleure, Cinq années ne sont point passées jusqu'à présent :
Et il lui demande comment il est déjà si haut dans le Purgatoire, si près du ciel : Forese répond :
Si tôt m'a conduit A boire la douce absinthe des martyrs, Ma chère Nella, par ses larmes sans trêve. Par ses prières dévotes et ses soupirs, Elle m'a tiré de la montagne où Ton attend, Et elle m'a délivré des autres cercles. Elle est d'autant plus chère à Dieu et plus chérie Ma petite veuve, que moult j'aimai, Qu'elle est à bien œuvrer plus seulette '...
Et tout de suite gronde la furieuse invective contre les femmes florentines « éhontées, qui montrent poitrines et tétons* ». Mais pour Dante, Forese trouve, au milieu des rudes paroles, les mots les plus tendres : « ô doux frère S>.
* Voir d'Ovidio, Cristo in rima, p. ai8.
- D'Ovidio, Ib. aig. — Purg. XXIII, 76-78 ; il n'y en a que Sa, suivant ce critique, dans toute la Divine Comédie : 12 en è, 12 en î, 5 en ô, 3 en ù. 3 Purg. Ib. 85-93.
* Ib. 94-102.
'' Ib. 97 et 112.
i54 UE LA MORT DE BÉATRICE A L'EXIL
Dante lui montre Virgile, et le lui nomme ; plus encore, il lui nomme Béatrice'. Et quand ils doivent se quitter, Forese se laisse dépasser par les autres pénitents du « saint troupeau », il reste en arrière et il demande à son ami :
« Quand est-ce que je te reverrai ? » « Je ne sais, répondis-je, combien j'ai h vivre, Mais mon retour ne sera point si prompt Que mon désir ne me précède à cette rive'.»
C'est, par un sentiment délicat, Forese qui annonce à Dante l'horrible mort, à la Brunehaut, de son frère Corso Donati, si odieux au poète ; et puis il termine en disant à son ami :
:<. Elles n'ont pas beaucoup h tourner, ces roues
(Et il leva les yeux au ciel) pour que clair te devienne
Ce que mon parler ne peut te mieux éclaircir. »
Songe d'amitié, demi-prophétique, mais qui ne suffit point encore à Dante; à ce foyer des Donati, une autre femme lui est apparue, c'est Piccarda, la sœur de Forese. Tandis qu'il cause avec l'ombre de son ami, au Purgatoire, il a soin de lui demander :
<c Mais dis-moi, si tu le sais, où est Piccarda... »
L'autre lui répond aussitôt :
« Ma sœur, qui entre belle et bonne
Ne sais quel fut le plus, triomphe dans l'allégresse,
Dans le haut Olympe déjà sous sa couronne *. »
1 Purg. XXIII, ia8.
î Purg. XXIV, 76-78.
^ Purg. XXIV, iû-i5.
DANTE APRES LA MORT DE BEATRICE i55
Et lorsque Dante arrive dans ce « haut Olympe », au ciel de la Lune, il converse longuement avec cette Piccarda bienheureuse, qui fut dans la vie mondaine une « vierge sœur », c'est-à-dire avait pris le voile, et fut arrachée du couvent pour un mariage forcé, par son fameux et formidable frère. Corso Donati^ Corso, avec Farinata et douze bandits, avait escaladé les murs du couvent, brisé les clôtures, enlevé sa sœur, déchiré ses habits de religieuse, et il l'avait jetée aux bras d'un autre mécréant ; mais la clémence du Seigneur avait sauvé la jeune fille en lui infligeant une lèpre horrible, qui l'avait rongée et défigurée avant la consommation des noces. Elle mourut vraiment « vierge sœur », comme au jour où le terrible seigneur qui fut son frère. Corso, descendait à bride abattue l'Apennin de Bologne pour l'arracher au monastère des Clarisses^
Ces femmes des Donati, Dante leur rend ce singulier hommage pour deux raisons; et ces raisons éclairent à la fois le génie intime de Dante et son existence privée dans ce temps-là.
D'abord, pour lui plaire et pour le toucher, elles ont, Nella, Piccarda, la petite veuve et la pauvre Clarisse, l'incomparable sortilège : la pitié. La grand'pitié que Dante avait pour ces pauvres femmes d'alors, meurtries aux froissements d'armures, violées dans leurs sentiments et dans leur chair par les « parentages » utiles, par les accords de l'intérêt politique, elle est infinie, et c'est la source de l'Amour. Même, Dante a-t-il bien conçu l'Amour en dehors de la pitié? Il est permis de le demander, quand on le voit mettre au rang des tortures
' Del Lungo, Bino, II, ii5. — Sur son mari, Rosso (Rosellino) della Tosa Ib. Cron. de Dino, p. 269.
- R. da Tossignano. Hist. Seraphicae rclig. I, i38, ap. Casini, note 106 au chant III du Paradis. — Ottimo, II, 447- — Todeschini, Scr. su Dante, l, p. 337 •
i56 DE LA MORT DE BEATRICE A L EXIL
infernales le sort de Paul Malatesta et de Françoise de Rimini.
(( Ils vont ensemble », nous dit-il, insieme vanno\ emportés aux bras l'un de l'autre par la tempête de TEnfer, et(( Tamour les emporte^ » ces «âmes tourmentées'». Est-ce donc vraiment un supplice ? Ils vont ensemble, à tout jamais : à travers les ténèbres, le tourbillon tournoie et frappe et les entraîne : ils vont ensemble ! Sur leurs lèvres, lorsque le cri de Dante les a fait venir, pareils aux colombes qui plient leur essor, c'est le nom d'Amour qui s'exhale sans trêve :
Amour, qui s'empare vite d'un noble cœur, Amour à nul aimé ne fait grâce d'aimer, Amour nous conduisit vers une seule mort*,
et l'on sent bien que Francesca prononce avec délices le nom du mal qui Ta perdue. Le spectacle d'un tel amour fait tomber Dante comme « un corps mort tombe ». Il s'évanouit comme s'il trépassait. Il a vu le grand Amour, et il s'en trouve foudroyé. Pourquoi donc fait-il un supplice de cette union dans la faute, dans les châtiments éternels? Hélas, qui ne consentirait mille fois à pareille peine? Oui, flagellés par la bourrasque d'enfer, oui, tournoyant, dans l'ombre et sous les cris des réprouvés, mais ensemble, ensemble, toujours ! Ces amants ne sont point damnés, puisque le souffle de l'Enfer ne saurait les désenlacer. Combien envieraient leur martyre, et s'en feraient un Paradis !
C'est la pitié, c'est la tendresse, qui auréolera les femmes de la Divine Comédie. Dante a la passion des
1 Inf., V. 74.
* Ib. 100, io3, 106.
victimes, et il sait les faire immortelles : songez à Pia Tolomei ', la triste épouse de Nello dei Pannocchieschi, le châtelain de la Maremme ; en quatre vers, le drame obscur que vit le château de la Pierre, l'assassinat de la martyre solitaire par les ordres du Barbe-Bleue, s'évoque et plane à tout jamais sur les rudes tours de Sienne et sur la tour délabrée du castel maiemman, où l'on fait voir encore une fenêtre ouverte sur le précipice et que les paysans appellent toujours le « Saut de la Comtesse » :
u Recorde-toi de moi, qui suis la Pia ! Sienne me fit, et la Maremme me défit; Il le sait, celui-là qui m'avait épousée D'abord, en me donnant l'anneau de pierreries^. »
Un tel homme, si vibrant à toute influence féminine,, se plaisait au foyer des Donati. S'il en a célébré les femmes avec ce lyrisme mystique, c'est, aussi, qu'il y trouvait, y retrouvait, sous ses habits modestes de patiente fiancée, et y prenait l'épouse accordée avec lui depuis dix-neuf années, depuis 1276.
Car c'est sans doute en 1293, après la crise d'affolement intellectuel et moral qui suivit la mort de Béatrice, c'est vers la trentième année, âge fatidique en tout temps, que Dante épousa Gemma Donati, «sa bonne Gemma^», fdle de Manetto Donati, cousine de Forese, de Corso, de
1 Purg., V, i33.
^ Purg. V. i34-i36. Sur ces vers voir Del Lungo. Sec. e. p. di Dante, p. 441 à 443 ; c'est la formule même des actes : « anulando praefatus earadem ». — « Anulumque ab eo recipiet maritalem )), dit un protocole de Lapo Gianni,^ l'ami de Dante, voir fb. 44^, note. — Sur la Pia, voir aussi Lisini, Âhiovo doc. délia Pia de' T. ecc. Siena, 1898 ; ces documents sont exposés à l'Archivio de Sienne ; et art. de M. Barbi. Bull. soc. dont. I, 60.
' « La buona sua Gemma ». Del Lungo. Dino, t. I, Vin, 168; la date de 1295 dans G. L. Passerini. // matrim. di D. dans L'Alighieri, Verona, 1891 ; et d'Ancona. Man. I. 277. — Del Lungo, d'abord partisan de la date 1292, semblerait se rallier à celle-ci dans D. ne' t. di D. 461, « che non fosse ancora ammogliato » car la tenzone ne peut être de 90.
Piccarda, et Tune de ces femmes qui « sobres et pudiques » lui firent concevoir la beauté de cette fleur humaine : riionnète femme.
Fille et sœur de pieux citoyens, élus au culte de la Vierge Marie et aux œuvres de bienfaisance, camerlingues de la Confrérie d'Or San Michèle*, Gemma ne pouvait qu'élever Tàme de son époux vers les royaumes du salut.
La mère de Gemma, la belle-mère de Dante, Maria", survécut à Dante. Gemma elle-même vécut au moins douze ans de plus que son mari \
La dot fut maigre : deux cents livres en florins petits*, soit, suivantlesuns, à peu près 7.400 francs d'aujourd'hui ; ou bien, s'il faut en croire d'autres, environ [\.l\oo francs. Mais l'épouse fut bonne; il est étrange que Ton ait, d'abord, suivi les racontages de Boccace, qui faiblit ici, •sous l'influence des modèles littéraires, et fait cet aveu, après avoir bien abîmé les femmes et le mariage : « Certes je n'affirme point que tout cela est advenu à Dante. Car
1 Del Lungo, Ib.
- Son testament est du 17 février i3i5. — Imbriani. Studi, 401-414.
3 Bull. danl. II, i3, et ser. I, n° 8, p. 7-8, art. de M. Barbi.
^ 9 février 1276-77, art. de U. Dorini, cité ci-dessus Bull. dont. IX. ii9^']-8, p. 181 à 184 ; avril-mai 1902 ; on comprend mal que Zingarelli (p. i52) dise : « non si sa a quanto asceudeva la sua dote. » C'était pourtant, si l'on compare avec telles autres années précédentes, une dot considérable. G. Villani dit qu'au temps du « premier peuple » vers 1270, « cent livres étaient une dot ordinaire, et deux ou trois cents une dot qu'on regardait alors comme exorbitante. » YI, LXIX, p. 99, 2" col. — Mais Dorini, art. cit., a relevé sur les dotuments que dans la période 1276-1316, sur 66 dots mentionnées, lovontde 5o à 200 1. ou environ; 14, de aSo à 5oo; i5, de 5oo à 700; i3. de 700 à 1218; 6, de 100 à 3oo florins ; 8, de 3oo à 600 florins. On peut donc dire que Gemma, qui rentre dans la plus basse classe, fut, pour cette époque plus récente, assez médiocrement dotée. Est-ce parce quon stipula justement en 1276? En i320 la dot était de 325 florins. Voir Del Lungo. La D. fior. p. 67, note 26 et Biagi (G.). Due corredi nuziali florentini ccc, Firenze, 1899, in-S", p. 9 (d'après un livre de raison des Minerbetti).
DANTE APRÈS LA MORT DE BÉATRICE iSg
je n'en sais rien; cliè nol so ^ ». Ce qui est exactement vrai, puisque nous savons, nous, à quelle source le brave, simple^ et charmant Boccace, mieux averti d'ordinaire, empoisonnait ici sa plume; l'humanisme, qui corrompait les lettres italiennes comme il étouffera nos poètes du XVI® siècle, lui avait offert un modèle, dans un traité du sec et rêche Théophraste, sur le mariage, -spl -roû yàiJLou, et Boccace benoîtement croyait se faire grand honneur en salissant sa jolie prose avec ce vieux graillon classique, sans réfléchir que Théophraste, le « parleur divin », n'était qu'un rhéteur suranné.
Accabler, ensuite. Gemma Donati, parce que son époux, dans l'exil, ne l'appela jamais auprès de lui% c'est méconnaître tout ensemble les conditions domestiques de la famille demeurée à Florence, et de l'exilé contraint à errer de cour en château, de frontière en frontière ; Gemma, chargée d'enfants, n'aurait pu vivre, et faire vivre les siens, loin de Florence, où elle vivotait à l'aide de ses minces revenus, de la pension accordée par la Commune, et des subsides fournis par ses parents; et Dante, offrant ses services d'écrivain, de troubadour, de copiste ou d'ambassadeur aux communes et aux seigneurs, arrivait à peine à suffire pour lui-même, et ne pouvait songer à traîner une femme, et trois ou quatre enfants, derrière sa besace de proscrit.
Car Gemma lui donna, dans les sept années qu'ils vécurent ensemble, au moins trois, et peut-être quatre enfants : Pierre, Jacques, Antonia et Béatrice*. Et c'est
1 Vita 23.
2 « Boccacius de Certaldo, vir humillimus hominum », dit B, da Imola, III, 341.
■' Boccace, II. et Compcndio, p. 22.
♦A moins qu'Autonia n'ait pris le nom de Béatrice en prononçant ses vœux. — Voir Giorn. dantesco, VII, 8 ; et O. Bacci, Béatrice di Dante', Ib. VIII, X-XI, p. 465 et suiv.
i6o DE LA MORT DE BEATRICE A L'EXIL
une preuve assez forte que Gemma Donati ne fut ni acariâtre, ni jalouse, que ce prénom de Béatrice imposé par Dante à sa fille. Les autres preuves, les meilleures, sont dans le grand poème, et dans le caractère même de Dante.
Si le poète * se fait prédire par son aïeul, au Paradis :
Tu laisseras toutes choses aimées Le plus chèrement...
s'il montre * les Bienheureux « aspirant à retrouver leurs corps, non peut-être pas tant pour eux-mêmes, mais pour revoir leurs mamans (lor mamme), et leurs pères, et les autres qui leur furent chers avant qu'ils fussent des splendeurs éternelles », il n'a point séparé l'épouse «des choses aimées », des êtres chers. Celui qui, malgré son enfance d'orphelin précoce, dépeint ainsi l'honnête femme :
Ainsi qu'une dame honnête, qui demeure Sûre de soi, et pour les fautes d'autrui, Rien qu'à les ouïr, se fait timide^...
celui qui a décrit les gestes de la mère avec ses enfants^ dans une précision, une minutie infatigable, se souvenait d'un bon modèle et regrettait un vrai foyer ^.
Sa pitié virgilienne pour les petites âmes des limbes pourrait faire penser qu'il perdit des enfants à peine nés. A-t-il vu périr un petit, « mordu parles dents de la mort, l'innocent? » ou, dans cette vie douloureuse qui devient désormais la sienne, lui manqua-t-il cette douleur, d'avoir
i Par. XVII, 55.
- Par. XIY, 61-66.
'Par. XXVII, 3 1-33.
* Purg. XXIY, 108-111; XXVII, 45; XXX, 64-66. —Par. XXII, i-6; XXIII. iii-ia3 ; KXX, 8a-85 ; XXXIII, 106-8.
DANTE APRES LA MORT DE BEATRICE i6i
VU disparaître un fils nouveau-né, qui pleurait déjà, mais qui ne parlait pas encore * ?
Enfin, l'on a voulu tourner contre Gemma, femme de Dante, l'apostrophe de Forese Donati contre les dames florentines, les « femmes éhontées de Florence, qui vont montrant poitrines et tétons ». C'est aussi raisonnable que d'arguer contre elle de son absence dans les vers de la Divine Comédie, composée alors qu'elle vivait, et ne pouvait par conséquent figurer dans aucun des royaumes surnaturels. Voir, dans les dames effrontées qui exhibent les attributs réservés à l'époux, la pauvre Gemma Donati, c'est oublier qu'à cette époque prédite par son cousin Forese, elle aurait eu plus de quarante ans, et que sa poitrine devait avoir allaité quatre enfants, ou trois pour le moins. Qu'aurait-elle montré, l'infortunée? quelque corsage, à épouvanter les damnés !
Si l'on connaît, bien au fond, le caractère ombrageux, rancunier, méticuleux de Dante, il n'est pas admissible qu'il ait exalté jusqu'au ciel les femmes de la famille Donati, si le nom et le souvenir de Gemma Donati, sa femme, ne lui étaient demeurés cher. Qu'il s'agisse là de l'amour, on peut dire après Boccace : « Je n'en sais rien ». Mais, s'il ne voulait point nommer Gemma dans un poème où tout tendait à Béatrice, en un temps où les confessions privées n'étaient point de mode^ s'il n'a pas plus inscrit son nom qu'il n'a nommé Florence même dans la Vita Nuova^ ce n'est point du tout une raison pour ne pas répéter, avec le maître qui a le plus fait pour ramener l'étude de Dante au vrai sentiment du génie : « Si la Béatrice idéale, la Béatrice théologique était son guide à tra-
1 Purg. VII, 29-33.
^ Ne s'est-il pas excusé de laisser prononcer son propre nom par Béatrice, une seule fois dans tout son Poème, et « par nécessité, par force » ? Purg, XXX, 55-63.
vers les sphères célestes imaginaires, le souvenir de deux femmes raccompagnait parmi les douleurs de la vie : le souvenir de sa mère, le souvenir de la mère de ses enfants^ ».
Au reste, si le conte que fait un vieux biographe est vrai, quelle reconnaissance ne devons-nous pas à Gemma? « En cherchant, — dit Giannozzo Manetti, après Boccace, — l'acte manuscrit où figurait sa dot, elle donna mission à un homme compétent de remettre la main dessus». EtThomme compétent retrouvait, puis renvoyait à Dante exilé les sept premiers chants de la Divine Comédie. Delà viendrait que le chant huitième commence par : « Je dis, en continuant^ » . Si Gemma Donati nous a sauvé le grand poème, elle est la première des femmes, après la Vierge Marie !
Ce mariage, convenu « dès le berceau^ », suivant l'usage, ce fut le premier ami, ce fut Guido Cavalcanti, qui tint à honneur d'y acheminer Dante.
Le hautain gentilhomme, expert en toutes sortes de plaisir, voyait avec dégoût l'ami de son choix, le pupille de son talent, s'encanailler avec Forese. Il haïssait Corso Donati '\ il méprisait Forese. Un jour, durant la vie déréglée qui avait précédé ses noces, Dante trouva, dans cette chambre où il ne s'enfermait plus guère pour dessiner des Angelots et pour pleurer sur Béatrice, un sonnet, laissé par Guido ^ :
Je viens à toi mille fois par jour (en esprit). Et te trouve occupé de trop viles pensées ; Alors j'ai deuil de ton noble esprit Et de tant de mérites qui te sont ravis.
^ Del Lungo. D. nel suo poeina, ap. Sec. e p. di D. p. 356. ^ Ap. Solcrli, p. 149. Boccace est moins adirmatif et montre un certain, sens critique. Commentaire, éd. Milanesi, II, i3o et suiv.
3 R Nella culla ». Ottimo, III. 355, note io3 au ch. xv du Par.
* Del Lungo; Dino, I, i65 et suiv. — II, 88.
" Voir d'Ovidio. La rimenata di Guido. Studii cit., p. ioa et suiv.
DANTE APRES LA MORT DE BÉATRICE i53
Naguère, tu avais force gens en déplaisance, Toujours fuyais la gent des ennuyeux.
De moi tu parlais avec tant de tendresse, Qui avais recueilli tous tes poèmes.
Or, plus je n'ose, à cause de ta vile existence. Montrer ouvertement que ton parler me plaît, Ni ne viens à toi de façon que tu me voies.
Si tu lis souvent le présent sonnet, L'esprit malfaisant qui te chasse S'en ira de ton âme dégradée.
Dante, si sensible au remords, dut méditer et ruminer les reproches de son ami. Mais une influence plus forte encore l'amenait à la vie meilleure. Un autre ami, ce Virgile que Guido Gavalcanti ne prisait guère, parce qu'il était odieux à ce gentilhomme épicurien de voir la raison se soumettre à la Foi et y préparer \ ce Virgile « dédaigné sans doute » par Gavalcanti mécréant et raffiné, ce Virgile souverain sur l'âme, la poésie et le style de Dante, reprit à jamais son empire sur le génie dantesque. Dante le confessait à Forese, après avoir dit sa coulpe de leur vie désordonnée :
De cette vie m'éloigna celui Qui va devant moi...
Virgile l'a tiré de la forêt sombre où rôdaient les trois bêtes infernales^ ; il l'a
par la profonde Nuit mené chez les vrais morts " Avec cette vraie chair qui le suit.
^ Voir D'Ovidio. Il clisdcgno di Guido, studicit. i5o-20i, et Del Lungo. Dal sec. e dal poema di D. p. 3-6x. Voir aussi ap. d'Ovidio, le chap. « Non sollanto lo bello stile », ecc, p. 225-236.
- Voir D'Ovidio, Ib. Le tre fiere, p. 3o2-325 ; d'accord sur la louve, qui est l'avarice, et le lion, qui est l'orgueil (p. 3i8), les critiques hésitent sur la loaza, qui serait un lynx ou une panthère, et représenterait ou l'envie ou la luxure (??).
^ Ceux qui n'ont point la grâce divine.
i64 DE LA MORT DE BEATRICE A L'EXIL
Il lui a fait gravir le mont du Purgatoire, et il lui promet de raccompagner « jusqu'à Béatrice ». Et d'un élan révérencieux, Dante nomme enfin son doux maître, son guide éternel :
Virgile est celui-ci qui me parle ainsi ; Et je le montrai du doigt '...
Dès lors, par la vie sérieuse, par l'étude et par les devoirs virils, Dante reprend, agrandit et de jour en jour mène plus haut la conception du poème qui sera le centre de sa vie. La vision mystique d'Amour lui inspira l'idée première ; un moment obscurcie par les égarements passagers, elle reparaît, et Virgile donne au poète, avec une forme précise pour la figure de son rêve et pour l'expression de son rêve, une ardeur qui le soutiendra jusqu'au seuil de ce Paradis où l'introduira Béatrice. Les études profanes sont, grâce au maître latin, les sœurs cadettes delà grande étude théologique; Virgile n'est-il pas envoyé tout exprès par Béatrice ?
» Purg. XXIII, ii8-i3i.