CHAPITRE IV
LA VIE DE DANTE A FLORENCE. — LES SÉJOURS AUX CHAMPS. — LES « GÉORGIQUES » DE DANTE
Cependant que Dante souffrait, dans sa vie intime d'enfant, par le premier deuil et par le premier amour, son esprit précoce recevait, depuis plusieurs années, les impressions indélébiles de l'expérience nouvelle. De la maison, qui est une petite citadelle dans la grande cité, l'enfant est de plain-pied avec ceux qu'il peindra plus tard « se dévorant l'un l'autre,
Enserrés dans une muraille et dans un fossé *. »
Elle lui apparaît « grand'ville" », cette bourgade illustre où il « naît et croît », et qui lui enracine au cœur « l'amour du lieu nataP ». C'est que, pour l'homme de ce temps, comme pour les Grecs d'autrefois, la cité, la terre et le monde, forment, il est vrai, un univers restreint, mais où les événements et les personnages ont, à cause de ces proportions étroites, une force et une importance d'autant plus énorme.
Et puis, c'est le siècle où se montrent, sous les antiques noms de Guelfes et de Gibelins, les vraies luttes entre l'Etat démocratique et la noblesse \ Plus
1 Purg. YI, 84.
2 Inf. XXIII, 94-95.
Unf. XIV. I.
* Ammirato, I, II, i3.i. B. C.
3a DE LA NAISSANCE DE DANTE A LA MORT DE BÉATRICE
libre en son essor, Tltalie voit l'Empire abdiquer à demi ses prétentions, la Papauté, qui redeviendra téméraire, renoncer pour Tlieure à Texcès de ses audaces ; la force populaire, avec l'opulence florentine, s'accroît à vue d'oeil, et la lumière splendide des œuvres vraiment nationales illumine déjà le bas du ciel où montera, dans quelque temps, le soleil souverain de l'œuvre dantesque ^
Au milieu des désordres et des discordes, un même sentiment met d'accord les partis contraires : l'amour de Florence, la grandeur du nom florentin. A ce magnifique triomphe de la Cité, tous. Blancs ou Noirs, doivent mettre la main, sous peine d'exclusion et de déchéance ; avec la fureur disciplinée d'une ruche au travail, tous les citoyens donnent le meilleur de leurs forces au labeur commun, à la Commune".
Et cette ville, réceptacle des biens communs, est le commun refuge, le « beau bercaiP », écrira Dante. Un ancien commentaire ajoute, au bas de ce vers : a La cité, c'est la défense des citoyens qui veulent bien vivre et civilement, elle les protège des larrons et des hommes pervers qui sont tels que des loups. » Dante verra s'agrandir le bercail, et comme Bologne et Padoue *, Florence crèvera d'abord le premier, puis le second cercle de ses murailles crénelées, et descellera ses portes ferrées, par deux fois, de ses origines à l'an 1284. Mais c'est l'antique Florence, la cité des aïeux, que Dante conserve en son cœur, à travers la vie et l'exil ; c'est la cité de son enfance, il la voit avec ses yeux même de petit enfant, comme il revoit sa mère morte :
^ Villari. / due primi sec. délia st. di Firenze, I. VI, p. 273-274.
2 Arte se. e. f. a't. d. D., p. 49
3 Par. XXV, 1-12. — Buli. Comm. III, 671. * Benv. da Imola, V, i/\b.
Florence, dans le cercle ancien de ses murailles. D'où elle ouït encore à présent tierce et none, Se tenait en paix, sobre et pudique'.
Les chroniques du temps ^ la décrivent ainsi : peuple sobre, peu raffiné dans ses repas, peu dépensier, sans façon, vêtu de gros drap, hommes et femmes, chaussé de cuir épais, les femmes en jupe grossière avec des ceintures à boucle d'os. Cent livres formaient une dot convenable, deux cents livres passaient pour une dot exorbitante, et l'on se mariait assez tard.
Dans ce peuple rude et pratique, l'éducation d'un enfant est forte. Sa bonne étoile l'a fait naître, par une faveur dont il sent le prix, au centre de Florence : c'est la cloche de l'Abbaye qui lui sonne « tierce et none », il habite contre le vieux moùtier.
Il s'éveille dès le fin matin, avec cette ardeur à la vie et à l'étude qui est si précoce chez les enfants doués du vrai génie. Il parlera plus tard du réveille-matin fidèle à son chevet ; et la sonnerie cristalline répond aux cloches de l'Abbaye, au carillon du Bargello, tout nouvellement élevé ^
Ainsi que l'horloge, qui appelle A l'heure où l'Epouse de Dieu se lève Pour offrir son hommage matinal à l'Epoux afin qu'il l'aime ; Si bien qu'un mouvement tire et pousse l'autre Sonnant « tin, tin », avec une harmonie si douce Que l'esprit bien dispos se gonfle d'amour '.
1 Par. XV, 97-99.
"^ Storia anlica di P».. Malespini, ecc, Florence, iSgS, in-4'^, ch. clxi, p. 147. — G. Villani. L VL ch. lxix, p. 99.
" 1255, d'après l'inscr. léonine au coin de la rue Proconsolo ; sur « terza e nona », Davidsohn. Forsch. IV, Anal, dantesca, p. 386-387.
* Par. X, 139-144. — Voir encore. Par. XXIV, i3-i5, appelé aussi « destatoio», ce réveille-matin fut pour Philippe Brunelleschi, dans sa jeunesse, un modèle de machinerie. Vita di F. di ser. Brunellesco, éd. citée, p. 93.
Son demi-sommeil lui paraît presque divin et prophétique; dans toute son œuvre on retrouve ces descriptions de l'homme qui sommeille, ou songe, ou s'éveille à moitié ; ce visionnaire a pour le somme une vénération sacrée, il sait ce que peut révéler d'inconnu, ce que doit rejoindre d'idées nouvelles et obscures, une nuit d'inconscience ; mais une ombre mélancolique s'étend sur les premières heures de l'enfant, cette ombre de deuil qui ne le quittera jamais ; les hirondelles florentines lui paraissent chanter tristement, et seul peut-être il entendra sans joie leur gazouillement matinal, qui ravit les autres poètes :
A l'heure où commence ses tristes lais
L'hirondelle, près du matin, Peut-être en souvenir de ses anciens malheurs ;
Alors que notre esprit vagabond.
Plus esclave de la chair et moins de la pensée.
Est en ses visions quasi divin \..
Dans ces heures, qui semblent fraîches et recueillies, même à la ville, il peut descendre, traverser la petite place, et prier sous l'humble portail de Saint-Martinl'Evèque*. Mais Florence, la vraie Florence, celle du négoce et de la vie pratique, fort peu dévote et recueillie, s'éveille déjà de toutes parts. L'enfant se forme au milieu de ce peuple d'usuriers, corrompu par le négoce et par l'agio. Un jour, ces souvenirs dégoûtants de la Banque et du marché lui remonteront en nausée, il maudira les « gains subits % » ces intérêts qui se portaient à 4o p. loo *, cet or qui gonflait d'un orgueil démesuré la
1 Purg. IX, i3-i8.
■^ Davidsohn. Gesch. I, XIV, p. 741.
3 Inf. XVI, 73.
* Villari. I due pr. sec. délia st. di Fir., I, 288.
racaille dont il emplissait les coffres. « Gent perverse et sagace, que ces Florentins », disent les anciens commentaires*. Ils sont avares et vils, et ils sont féroces, et ils font les grands seigneurs ^ Mais pour Dante, ce ne sont point là les vrais Florentins : c'est la « race nouvelle » . Le vrai citoyen, c'est l'artiste ; et ces deux mots sont synonymes ; l'artiste, image de l'esprit populaire ^ Par lui, plus grand que la nature, — et maître de la nature même, — Florence est la reine du monde. La nature, c'est le modèle de l'artiste : comme elle, il dépend de Dieu seul :
La nature donne toujours la lumière incomplète, Elle travaille comme l'artiste Qui connaît les secrets de l'art, et dont la main tremble *.
Ces artistes, l'enfant les trouve aux rues de sa petite ville, ils n'ont point d'ateliers fameux, ce sont gens de métier, de boutique ^ ; voisins, proches, familiers, vivant du peuple, se gaussant avec le peuple, simples et savoureux. Ceux qui demain seront apprentis, et maîtres aprèsdemain, fouettent le sabot avec Dante, sur le pavé des places et dans la poussière des rues ^ Ils s'arrêtent avec lui pour admirer les poètes ambulants, que l'on vient écouter en foule sur la place Saint-Martin, sous les fenêtres des Alighieri\ Ces poètes, qui mèneront danses et combats ^ le peuple les entend assis sur des bancs ; eux, sont juchés sur une chaire en bois, on les acclame,
1 Jac. délia Lana. III, 238. — Benv. d'Imola, V, 144. - V. Del Lungo. Dante ne't. di D. La gente nuova. 3 Del Lungo. Fir. artigiana, 5o-53.
* Par. XIII, 76-78.
° Vies de Vasari.
8 Par. XVIII, 42. — Virgile, En. VII, 382 a fait le même comparaison. Voir Benv. d'Imola. Comm. VI, 212.
■^ Flamini. A. Se. e. f. a't. di Z)., p. 309 et 322.
8 Ib. p. 2ia et, du même : La lir. tosc. del Rinasc. ecc, p. i53.
et les florins pleuvent pour les récompenser. Celui qui fera sa Comédie est dans l'auditoire, et les rimes les plus heureuses sont recueillies par cet enfant auquel toute impression laisse une trace ineffaçable.
Le petit Florentin est « trivial », comme le demandera Montaigne*. Il vit et il s'élève dans la rue ; il saura, par là, redevenir populaire, secouer les haillons malsains de l'humanisme, et, prenant la langue du peuple, la reformer, la faire éternelle, et son œuvre avec. Il méritera qu'on le chante, dans ces rues où croît son génie. Enfant, adolescent, jeune homme, il fréquente et se faufile partout.
C'est la boutique de Belacqua " — Boileau — , près de Saint-Procule ; Dante va chez ce fabricant de guitares, qui sait si bien sculpter le manche des instruments ; il se souviendra des heures où il le voyait travailler, quand il compare un des damnés à un « manche de luth ^ ». On musait à plaisir dans la compagnie de ce bon luthier, et Dante n'a pu s'empêcher de sourire en le revoyant parmi les paresseux, au Purgatoire \ Ce flâneur, qui daignait parfois toucher de l'archiluth ou de la viole, au grand délassement de Dante, fit un jour une réponse mémorable ; comme son camarade lui reprochait sa paresse, il répondait : k L'âme devient sage, à s'asseoir et à se reposer^ » Vraie fleur de pavé, le gaillard avait, pour profession accessoire, celle de figurer aux actes notariés en qualité de témoin ; il grattait ainsi quelques sols, et les notaires avaient si bien l'habitude d'écrire son nom parmi
^ Et La Bruyère, Caracl. VI, « comme une borne au coin des rues. » - Documents sur Belacqua. dans Bull, délia soc. il, liant, sept. 1906, n. s. t. XIII. fasc. 3, p. 224-225. — Purg. lY, 98. • Inf. XXX. 49.
'' Purg. IV, 122.
^ BcQv. d'Imola, III, i33. Aqou. flor, II, 74.
les témoins, qu'un jour, où il était cité comme curateur, le tabellion mentionna distraitement son nom où il ne fallait point, et dut raturer son acte^
La maison de Belacqua est proche du quartier que Dante habite ; mais elle est plus voisine encore de « la vieille maison Portinari », fief et berceau de la famille à laquelle appartient Béatrice ^ Que de raisons pour égarer fidèlement les pas de Dante vers ce quartier sombre et bizarre ^!
Mais un luthier, c'est presque un poète. Dante ne s'en tenait point là. Il fréquentait les tisserands, les tailleurs, il voyait voler la navette sur le réseau de la trame ^ il regardait les bons tailleurs couper et coudre", le vieil ouvrier cligner des yeux pour enfiler son aiguille, à la lumière trouble des rues florentines.
Etranges rues, où l'on jouait aux dés en plein air, molestés par les gamins % et qui presque tout de suite jouxtaient les remparts, et ces fossés où Ton jetait la pierre, comme dans la palestre antique, où l'on luttait, nus et huilés, corps à corps, tandis que parfois le messager avec sa branche d'olivier annonciatrice de victoire, de conquête ou de paix, arrive suant et poudreux, et traîne derrière lui la foule avide de nouvelles^.
Dante observe, pour retrouver plus tard leur allure et
^ Bull., dant. cit., p. 227.
2 Del Lungo. Béatrice nella vitae nella poesia del sec. XIII, Milan, 1891, in-i2, p. 5 et m.
^ Il est encore presque intact. Saint-Procule, où se maria Jean des Bandes noires, était la paroisse de Béatrice, car le palais des Salviati, sur le Corso, (n° 4)> aujourd'hui aux Scuole pie, fut édifié sur l'emplacement de la maison Portinari. — Voir mon livre sur Jean des Bandes noires, p. 66 et 873. — Sur les églises du quartier, voir Davidsohn. Gesch. I, 863.
* Purg. XXXI, 96. — Par. III, 95-96.
8 Par. XXXIII, 140-141. — Inf. XV. 20-21.
^ Purg, VI, 1-9. Zdekauer. Il giuoco in Italia nei sec. XIII c XIV, p. 79, et l'anecdote de Guido Cavalcanti dans Sacchetti. Novella LXVIII.
■^ Purg. III, 67-69 ; II, 70-72. — Casini, au vers 70, p. 282-283, notes.
leur geste, les aveugles, cette plaie sordide et purulente des villes italiennes, qui bourdonnent aux « pardons », le long des églises* ; il voit, aux jours de fête, les lourds paysans du Chianti, les montagnards du Mugello, descendre en ville « stupidement troublés » et « muets d'admiration », marcher « rudes et sauvages^ ». Le soir il s'assied au foyer pour ruminer tous ces spectacles, et le visage encore en feu de Fàcre baiser que lui laisse le grand air de Florence, le soufflet de la tramontane, il regarde, sans les trop voir, les tisons d'olivier, les souches rougeoyantes d'où
Sortent les étincelles sans nombre
Dont les sots ont coutume de tirer présages^.
Il écoute siffler et regarde pleurer le bois vert * et jette un papier, un brouillon peut-être, au milieu de la flamme, pour voir « avant qu'il brûle, la couleur brune,
Alors que ce n'est pas encore noir, et que le blanc s'efface ^.
Mais, à certains jours, pour les noces, les fêtes, les anniversaires, au premier jour de mai, à la Saint-Jean, la ville s'animait de bals organisés sur les places, aux carrefours ; combien Dante se plaisait à ces spectacles de liesse, tels que les conservent encore les panneaux de coftre nuptiaP, maints passages de son poème le prouvent assez :
Ainsi se tourne avec les plantes des pieds serrées
1 Purg. XIII, 61-67.
2 Purg. XXVI, 67-69.
3 Par. XVIII, loo-ioa, et XIX, 19.
i Inf. XIII, 40-42.
s Inf. XXV, 64-66.
* A l'Académie des Beaux-Arts, au Musée Poldi de Milan, dans les collections privées. L'ancienne collection Cernuschi en contenait de médiocres.
LA VIE DE DANTE A FLORENCE Sg
Contre terre et Tune avec l'autre, une dame qui danse
Et met à peine le pied devant le pied *
Ainsi, piqués et entraînés d'allégresse plus vive Parfois ceux qui dansent en rond
Haussent la voix et animent leurs gestes^
Et comme se lève, et va, et entre en danse,
Une allègre pucelle, seulement pour faire honneur
A la nouvelle épouse, et non pour nul péché ^.
Les danses de son Paradis, qu'illustrera l'Angelico dans ses œuvres les plus divines, c'est sur les places de Florence, c'est devant les jeunes épouses florentines « muettes et immobiles S) mais enguirlandées de jouvencelles rayonnantes et dansantes, que lui en apparut l'image.
II court aussi les bals, où l'on voit des gens sous des masques,
Lesquels semblent changer de forme, s'ils dévêtent La ressemblance étrangère où ils disparurent^.
Ces fêtes n'allaient point sans festins, où Dante, qui semble friand, tenait sa place, « rassasié d'un mets, et désirant encore un autre, si bien qu'on demande l'un en remerciant de l'autre ® » !
Il se mêlait à toutes choses, avec ce caractère qu'il se reconnaît lui-même, « nature changeante en tous sens' » transmuable en toute manière.
Mais l'existence fiévreuse et malsaine de la cité n'était
i Purg. XXVIII, 52-54.
2 Par. XIV, 19-21.
•* Par. XXV, io3-io5. « péché » de vanité, de coquetterie etc.
* Par. Il), iio-m. — Vita Nuova. XIV, p. 33.
s Par. XXX, 91-93.
6 Par. III, 91-93.
•7 Par. V, 97-99.
4o DE LA NAISSANCE DE DANTE A LA MORT DE BÉATRICE
point constamment sienne. Et lorsqu'il laissera plus tard échapper ce cri de Texil :
Si tu foules jamais la terre de Toscane ^ !
c'est bien la Toscane tout entière, la divine et douce Toscane, dont l'amour vient aux lèvres, et non pas seulement Florence.
La Toscane ! il Taima, depuis son enfance, dans ses campagnes, où Tesprit d'un poète pouvait rêver le Paradis, dans ses rivières limpides qui lui montreront, sur leurs bords de fleurs, l'Amour en habit de pèlerin, dans ses montagnes imprégnées, comme auréolées de lumière, modèles pour le mont sacré du Purgatoire, et dans ces bois aux horreurs légendaires qui formeront le seuil du poème sacré.
Il est enfant, adolescent, et sans doute il a le bonheur d'être laissé à l'abandon, dans une famille maintenant pleine d'étrangers. Et il peut vivre dans les champs, s'isoler au milieu des bêtes, des plantes, des pierres, sous le libre ciel ; la banlieue florentine touche aux portes, avec ses eaux, ses prairies, ses bois de hêtres, ses fourrés, ses olivaies, ses marécages. Outre deux pièces de terre dans le faubourg Saint-Ambroise, et une cassine au même lieu, les Alighieri possèdent une propriété rurale avec maison, cabane, eaux, vigne, terre labourable, toute complantée d'oliviers et d'arbres à fruit, dans le « peuple^ » de Saint-Marc du Mugnone en Camerata; et un autre lieu de campagne, avec maison, cour, terre labourable et complantée d'arbres, à Saint- Miniato des Pagnolles, lieu dit les Friches ou les Essarts, en outre plusieurs pièces de terre sises au même lieu,
1 Purg. XIII, 149.
- District.
LA VIE DE DANTE A LA CAMPAGNE 4i
jouxtant ledit bien ^ Tout cela proche de la ville, et voisin de Fiesole, et point trop éloigné dans cette campagne, une des plus belles qui soient au monde, où Florence est posée comme un joyau dans un bouquet. Allant, venant, des âpres rues, aux tours surplombantes, à ces collines lumineuses et fécondes, Dante sentait le charme poignant, la langueur de sortilège qui s'exhale au long des campagnes toscanes. Il avait ce délicieux vallon de l'Affrico, ces faubourgs de Florence qui, d'une lieue et moins, le mettaient en plein champ, parmi les oliviers, les petits chênes, sous un bocage de légende. Au printemps, ces douces collines, ces creux de terres étagées, sont couverts d'iris, de fleurs étoilées, de pervenches ; les aubépines et les ronces baignent dans le petit torrent. Est-ce pas sur ces rives où l'Angelico viendra peindre, sous ces arbres qui semblent ceux du Paradis, est-ce pas là que Dante rencontra l'inspiration qui lui fit chanter la plus belle canzone de la Vita nuova ^. « Advint ensuite que, passant par un chemin, le long duquel s'en allait un ruisseau moult clair, il me vint un si grand désir de composer que je commençai à penser en quelle manière il m'y fallait prendre... Alors, dis-je, ma langue parla comme mue d'elle-même, et dit : « Dames, qui d'amour avez intelligence. » Ces paroles, je les déposai en mon esprit avec grand'joie, pensant les prendre pour mon début. Et puis, retourné dans la susdite ville, après avoir médité quelques jours, je commençai une canzone avec ce commencement-là. »
^ Del Lungo. Esilio di Dante, i58; Barbi. Bull. soc. it. dant. fasc. 7, et Dorini, Ibid. n. s. vol. XIII, fasc. i, mars 1906 p. 56 et suiv. ; — Fraticelli, p. 44; Imbriani, p. 92 et suiv. ; friches, ou plutôt a manques», lieux dénudés dans les guérets, « radere, radole, radore » ; voir Iligutini e Fanfani ; Voc. it. d. l. pari. 23" miglaio, in 4", p. 982, col. 3. Sur la villa dantesque de l'Œillet, Garofano, v. Marcotti. Guide, p. 349.
- Vita nuova. XIX, p. 43-44.
4a DE LA NAISSANCE DE DANTE A LA MORT DE BEATRICE
Et quand l'étape était plus longue, aux jours de repos, ou pouvait monter jusqu'aux vallées plus âpres, au nord de Fiesole; c'était ce petit l)ien des Friches, sis entre deux ruisseaux qui coulent à la Sieve : l'horizon s'ennoblit encore, et la vue erre sur ces Alpes du Gasentin, de la Romagne, où monte la Falterona, où se tapit l'église de San Godenzo. Derrière ces sommets, la vie de l'exil attendait le jeune Florentin ; mais l'avenir que cachent les montagnes de notre jeunesse, nous ne le connaissons jamais ; aussi, combien elles sont belles aux ^^eux tout neufs, et quelle lumière elles gardent pour les yeux lassés! comme si les rayons de l'adolescence venaient les colorer encore avec leurs feux incomparables.
On se plaît à penser que Dante, s'éveillant au monde, eut le bonheur de s'isoler, d'être un peu délaissé par sa famille incohérente. Il montait vers le Mugello, il passait, au nord de Fiesole, dans les métairies paternelles, des jours esseulés et charmants : la Toscane, en ces lieux plus rudes, se sent déjà du voisinage des Komagnes et de l'Apennin bolonais ; l'horizon se hérisse un peu, les vallées se creusent, le roc et le cristal froissent les pieds, les chemins s'escarpent et croulent. Il y avait des vignes, et renommées, dans ce bien qui jouxtait ceux de l'évêque de Fiesole, mais il y avait aussi une « partie de forêt ». Une forêt du Mugello, la « forêt obscure » où l'on peut rêver au début de l'Enfer. Assez de fermes pour donner la vie et les travaux des champs, assez de nature sauvage et fruste pour laisser le rêve errant et libre.
Et ce rêve, sous sa forme la plus austère et dans sa plus haute puissance, restera toujours varié, charmé, parfumé par les souffles de la campagne. Giotto représentera Dante avec un livre sous le bras ; mais il placera, dans la main droite du poète, un bouquet de (leurs et le fruit d'une grenade.
Les genêts et les petits chênes * des brandes mugellanes, ces bois paternels, assez vastes puisque des routes vicinales les traversaient -, ce fut l'asile où se forma la grande rêverie de Dante. Cette nature des montagnes qui ferment, au Nord, la Toscane, est d'une austérité poignante; il semble qu'une lumière des limbes éclaire ces valleuses pâles, ces déserts de roche brisée et de bois clairsemés, où tranche tout à coup la rude noirceur des cyprès aux froides colonnes. Etranges forêts; un sol ferme, qui rebondit sous les pas, le sous-bois muet, sans oiseaux, point de fourrés, point de clairières : une ombre dense, mais venant de très haut, donnée par des arbres aux aiguilles en éventail, tassées et perpendiculaires. Gà et là, les flèche» vibrantes d'un jour égal dans sa puissance, l'ombre tranchée par un éclair qui la fait paraître plus bleue. Nulle part on ne rêve ainsi, dans un air plus surnaturel, en des solitudes plus mornes, plus poignantes, plus mortuaires.
Aussi, quelle gerbe il a faite, et, dans son œuvre que l'on croit communément rude et brûlée, combien la campagne pénètre, déborde, comme une forêt merveilleuse qui envahirait une forteresse barbare ! Que n'a-t-il pas laissé pénétrer, l'impeccable artisan, dans cette œuvre si fortement forgée et rivée ? Lorsqu'une idée lui vient, une comparaison rustique, il l'accueille, aux plus sombres pages de l'Enfer, aux plus étincelants tourbillons du Paradis : et ceci montre assez combien son âme primitive s'est imprégnée de la campagne.
Ces endroits où il passe la meilleure part de sa vie, c'est là que survivent les noms de la plus vieille histoire
1 « Ginectis et querciuolis », ap. Micli. Barbi. Doc. rel. a dehiti di Dante . Bull. Dantesco, scr. I, n° 8 ; p. 7.-28.
- « Quadam via mediante ipsam petiam terrae. » Bull. soc. dant., mars 1906, p. 62. « Quibusdam viis mediantibus dictum podere et res. » Ih.
florentine'. Mais, à la beauté de l'histoire, aux fables de jadis, s'ajoute le charme d'un pays créé pour Textase et le rêve. Les mœurs sont charmantes. En mai, le premier jour de mai, le mois natal de Dante, on célèbre des fêtes comme à la ville ; mais ce n'est plus ce cortège de la ville, « les brigades et compagnies de jeunes gens nobles vêtus de neuf, formant des assemblées couvertes de velours et de taffetas et renfermées en des barrières de bois^ ». C'est la campagne tout entière qui s'éveille et se réjouit : dames et pucelles s'en vont par cortèges, couples joyeux de danseuses, de musiciennes, la tête enguirlandée de fleurs; on joue, on s'ébat, les amoureux portent aux mains un rameau fleuri, même un petit arbre qu'ils vont planter à la fenêtre ou sur la porte de leur belle; ils chantent la chanson du Mai, la Maggiolata :
Vive le mai, bienvenu soit le mai Avec son gonfalon sauvage ! ^
On a tressé des violettes, et l'on en festonne les portes des villas toscanes. On entonne des cantilènes, où jaillit quelquefois un trille ou un air de bravoure lancé par un chanteur plus sûr de son génie*. Et si l'allégresse finit par une pièce jouée solennellement ou par un banquet, le théâtre se dresse sous les oliviers, la table est mise dans une aire où l'on a foulé le froment.
Et viennent la science, les livres, la scolastique, et Aristote, et Boèce, et les gens d'école : Dante, qui a vu tout cela, dans cette Toscane où la métairie touche à la mai-
i G. Villani. I, XXXVI.
2 Villani. VII, CXXXIII.
^ Repris par Politien. Voir Gaspary, II, 224 ', lout ceci ap. D'Ancona. Orig. del teairo ital. 'i^ cd. Turin 1891, in-8° ; II, 244-265. * D'Ancona, 261 ; cf. Borghi. // Maggio. Modeua. 1848.
son, les feuillages du jardinet se mêlant aux premiers rameaux du verger, Dante restera, dans toute son œuvre austère et surnaturelle, ensorcelé par la campagne. Lui, qui semble adorer Virgile surtout en son Enéide^ il a laissé, sans le savoir, de véritables Géorgiques éparses dans son grand poème.
Et c'est la journée campagnarde, et ce sont les bêtes des champs, les plantes des champs, qui viennent s'offrir sans relâche à cette imagination qui n'eut point de pareille.
L'aube de Toscane se lève : « annonciatrice de l'aurore, la brise de mai frémit et embaume, toute imprégnée d'herbe et de fleurs* ».
L'étoile du matin scintille encore, cette étoile tremblante qu'il reverra sur la figure de l'Ange dans le Purgatoire^. Jeux des nuées ^ frissons des feuillages qui se courbent et se redressent sous le vent% il contemple toutes ces images, et le rire des herbes °, et les « pleines lunes sereines, où Trivia sourit parmi les nymphes éternelles^ ». La majesté de l'âme antique ressuscite en lui, devant ces spectacles, etvient se mêler au frisson de l'esprit moderne.
Il voit les pluies continuelles convertir en nouées les bonnes cerises \ Et il trouve, pour ces désastres de la récolte, les accents, les regrets d'un vrai paysan.
Il sort de la ferme par une froide matinée toscane ; les fleurs sont courbées parle gel nocturne, elles se sont fer-
i Purg. XXIV, 145-147.
2 Purg. XII, 88-90.
" Inf. XXXI, 34-36; XXXIV, 4.
* Par. XXVI, 85-86.
5 Par. XXX, 77.
6 Par. XXIII, 25-27.
7 Par. XXVII, 125-6.
mées, mais le soleil vient les éclairer de sa blanche lumière, et elles se redressent toutes, ouvertes sur leur tige'. Si c'est Tautomne, les feuilles s'en vont des arbres Tune après l'autre, jusqu'à ce que la branche rende à la terre toutes ses dépouilles". Le lierre seul demeure encore, implanté dans l'arbre dénudé, comme les serpents de l'Enfer au corps des damnés. Ces serpents, il les verra dans les Maremmes, aux jours arides, dans l'exila En Toscane, il ne connaît encore que le lézard d'émeraude et d'or, qui traverse comme un éclair, durant les jours de canicule, les routes des champs et des bois.
Le sentiment fut quelquefois si profond, si impérieux, que la comparaison n'est plus amenée après l'image essentielle, dans le poème. L'ordre s'intervertit dans l'imagination, et c'est le tableau campagnard qui occupe la première place, toute la place. Cinq terzines, ce n'est pas trop pour composer cette scène délicieuse qui ouvre un chant épouvantable de l'Enfer, comme un jasmin sur le portail d'un charnier ' :
« En cette partie de l'année jeunette, où le soleil adoucit ses rayons sous le signe du Verseau, lorsque déjà les nuits s'en vont vers le midi% quand la gelée blanche sur la terre imite l'image de sa blanche sœur®, mais cette image est peu durable '' ; le campagnard, à qui manque la denrée, se lève et regarde, et voit la campagne blanchir tout entière, et il se frappe la hanche ; il rentre à la
^ Inf. II, 127-129.
- luf. III, 112-114.
3 Inf. XXV, 58-59 ; ivi. 20, ivi. 79-81 * Inf. XXIY, 116.
^ Sur le sens de ce « mezzodi », Cf. Moore. Studies in Dante, 3° série, Oxford. 1903. p. 53.
•^ La neige.
"^ Litt : « sa plume est vile cpoinlée. »
maison, et çà et là se va plaignant, tout ainsi que le miséreux qui ne sait point que faire, puis il sort de nouveau, et remet en sa corbeille' l'espérance, car il voit que le monde a changé d'aspect en peu d'heures, et il prend sa houlette, et chasse dehors les brebinettes vers la pâture ; ainsi... »
Mortes dans la traduction, ces petites scènes rustiques sont, dans le poème original, comme ces fleurs que l'on ne peut cueillir ni conserver. Il n'est point de poète plus intraduisible que Dante ; et nulle part il ne résiste autant que dans certains passages de grâce et de fraîcheur, quand la nature même semble s'exhaler par ses vers.
Une des crevasses d'Enfer est-elle parsemée de flammes? Dante revoit ces mouches de feu qui dansaient, par les soirs d'été, devant ses yeux enfantins, à Saint- Clément, à Muscoli, sous la Madone de la Pierre : « Autant le campagnard, qui se repose sur le puy, dans le temps que celui qui éclaire le monde nous tient sa face moins cachée, lorsque la mouche cède la place au moustique', voit de lucioles, en bas par la vallée, là-bas peut-être où il vendange et laboure ».
Bruit de l'eau qui glisse au moulin, « par la conduite, pour faire tourner la roue du petit moulin^ alors qu'elle approche plus près vers les palettes » ; geste du rustre qui bouche avec une fourchée d'épines la brèche d'une haiC;, lorsque le raisin commence à brunir ' ; il a tout
i « Ringavagna ». Un ancien commentaire dit : « Les gavagne sont de grands paniers que font les vilains. » Comm. alla D. C, d'anon. fior. del. sec. XIV \ Bologne. 1866, I,5o6. Dans le même sens : « fidanza non imborsa. » — Inf. XI, 54.
- A l'heure du crépuscule.
2 Molin terragno, celui qui a sa roue en-dessous, et plus petite, au lieu de l'avoir, comme le moulin français, de côté et plus grande. 11 faut plus d'eau à ce moulin moins fort. (Buti. Comm. I, 694 ; ad-versum.et dict. delaCrusca, verbo terragno.)
* Purg. IV, I9--2I.
VU, tout retenu, et les gens, et les animaux domestiques ou forestiers, les chiens, le bétail, les reptiles, les fauves, les oiseaux, les insectes sous les pierres et les limaces sur les feuilles \ Il y a, dès les premiers temps, chez ce génie universel, Tamour minutieux et la patiente observation (|ui sont le charme des artistes primitifs.
C'est le chien- qui « aboie après sa pâtée, et se calme dès qu'il y mord, tout entier à la dévorer » ; les chiens « qui se grattent, l'été'', du museau ou de la patte alors qu'ils sont mordus ou par les puces ou par les mouches ou par les taons ». Le mâtin, qui « détaché, se lance en hâte aux trousses du larron * «.Les chiens « qui sortent avec fureur et dans un vacarme de tempête contre le mendiant qui demande dès qu'il s'arrête » '\ Taureau qu'on abat, et qui tourne sur lui-même dans une rage aveugle *, bœufs paisibles, qui tirent leur langue pour se lécher le museau '', et vont de pair au joug * ; et surtout agneaux et brebis, cliers au peuple de Saint-Jean :
« Comme ^ les brebinettes sortent de l'enclos, une à une, deux à deux, trois à trois, et les autres restent craintives, les pauvrettes, baissant par terre les yeux et le museau ; et ce que fait la première, et les autres aussi le font, s'appuyant contre elle si elle arrête, simples et paisibles, et ne savent pourquoi. » Avec la brebis « folle »,
i Inf. XX Y, IJ2.
- Inf. VI, 28-30.
■ Inf. XVII, 49-5 1.
* Inf. XXI, 44-45.
K Inf. XXI, 67-69.
» Inf. XII, 22-24.
" Inf. XVII, 75.
8 Purg. XII, I.
'•' Purg. III, 79-84, voir Convivio. I, 11, p. gS, où se trouve en gcrmo l'histoire des moutons de Diudeuault, dans Pantagruel. IV, ch.-viii.
voici l'agneau « qui laisse le lait de sa mère, et simple et lascif, avec lui-même à son plaisir* se bat ».
Le porc s'échappe de la porcherie en courant ventre à terre, lourd et mordeur". Mais, autour de la métairie, la campagne sauvage et la forêt montrent des bêtes qui foisonnent, avec leurs mœurs originelles, et dans leurs asiles premiers. Les pigeons reviennent le soir au colombier; mais leur vol, leur âme pillarde et vagabonde, les fait libres et déjà presque sauvages. « Lorsque, picorant les grains d'avoine ou d'ivraie, les pigeons assemblés à la pâture, tranquilles, sans montrer leur orgueil coutumier, si quelque chose apparaît qui leur fasse peur, tout à coup ils abandonnent la nourriture, parce qu'ils sont assaillis d'un plus grand soucia » Aprèslevol du pigeonnier, les deux pigeons : « tel le pigeon quand il se pose près de son compagnon, et l'un exprime à l'autre, en tournant et en murmurant, sa tendresse* », « comme les pigeons, appelés par le désir, avec leurs ailes hautes et immobiles vers leur douxnid viennentpar l'air, portés par leur ardent vouloir ».
C'est ainsi que, s'enrichissant d'images vraies et naturelles, Dante saura donner plus tard, au milieu de mille trésors, cette humble et charmante richesse des tableaux rustiques, et point gâtés par le poison des fables, sans la pénible imitation d'apologues qui introduisent l'homme au milieu des animaux, et faussent tout, et corrompent les dons divins.
Le frémissement des oiseaux passera dans tout le poème ; combien de fois a-t-il suivi leur envolée dans les guérets, sous le crépuscule des bois ? Durant l'hiver, c'est
i Par. V, 82-84.
^ Inf. XXX, 26-27.
' Purg. II, 124-129.
* Par. XXV, 19-21, et Inf., V, 8a-84.
5o DE LA NAISSANCE DE DANTE A LA MORT DE BÉATRICE
la a bande large et serrée des étourneaux tourbillonnant parle ciel froid '», ce sont les fdes gémissantes des grues qui font dans l'air glacé leur « longue raie^ ». Puis le merle chante, à la première éclaircie, « pour un peu de bonace ^ ». « Les oiseaux qui s'ébattent, sortent de la rivière, et comme s'ils se félicitaient, par leurs chants, de leur pâture, il forment une troupe tantôt ronde et tantôt allongée' ».
La cigogne, entre tous, paraît avoir frappé les yeux de Dante ; les damnés claquent des dents « avec un bruit de cigognes^ » qui clappent du bec, avant de se heurter comme des boucs ® ; le poète a noté le vol tournoyant du grand oiseau quand il revient au nid, et le col tendu par l'oisillon repu, qui regarde' ; et il décrira « le cicogneau qui lève l'aile, par désir de voler, et n'ose abandonner son nid, et la replie* ». Et l'on trouverait des images analogues chez les poètes de l'antiquité ; sans parler de Virgile, qui est partout, Ovide, et Stace, et combien d'autres ^ Mais que l'on compare, et bientôt le miracle de naturel, et de force, la nouveauté savoureuse du génie dantesque apparaissent triomphalement.
Le miracle de ce génie, c'est que le poison littéraire, et les souvenirs de l'école, n'agiront presque point sur lui, quand il décrira la nature, les paysages et les gestes des animaux : l'impression fut si directe et si forte, sur un
Mnf. V, 4o-4i- 2 Inf. V, 46-47- » Purg. XIII, 123.
*Par. XVIII, 73-75.
B Inf. XXXII, 35-36.
6 Inf. XXXII, 5o-5i.
' Par. XIX, 91-93.
8 Purg. XXV, 10-ia.
9 Venturi (L.) Le similitudini dantcsche illustr, e con frontale. Firenze 1874; in-ia, 2« éd. augm., 1889.
LA VIE DE DANTE A LA CAMPAGNE 5i
si robuste instrument, qu'il nous la rendra tout entière, dans son ingénuité superbe. Le froid des aurores toscanes passe dans ces images : « Et comme, par le naturel instinct, les corneilles, toutes ensemble, au commencer du jour, se remuent pour réchauffer leurs plumes refroidies; ensuite les unes s'en vont sans retour, les autres s'en retournent d'où elles sont parties, et d'autres encore tournant en cercle demeurent au même endroit\ » lia senti, vraiment, toute son âme se mêler avec l'âme des créatures. Il s'émeut « comme l'oiseau, dans le feuillage aimé-, posé sur le nid de ses chers petits, durant la nuit qui nous cache les choses ; alors que, pour voir leur aspect désiré, et pour trouver la nourriture dont il les repaîtra, prêt à trouver joyeuses en ceci les plus rudes peines, il prévient le moment de l'aurore en se posant sur la feuillée découverte, et passionnément espère le soleil, le regard fixe à guetter la naissance de l'aube ». Et l'allégresse de l'aurore se levant sur des monts divins respirera dans la terzine où les vers s'élèvent et chantent comme l'alouette au matin : « Telle l'alouette qui dans l'air s'espace d'abord chantant, et puis se tait, contente pour la douceur de la chanson dernière qui la satisfaite » Les bestioles de la campagne sont amies pour l'enfant, il les a suivies, épiées, leur vie est dans toute son œuvre. La grenouille, avec la cigogne, semble avoir été favorite. Voici les grenouilles « devant la couleuvre ennemie, qui se dispersent toutes dans l'eau, jusqu'à ce que chacune se musse en quelque creux de terre ^ ». Il les regarde « à l'ourlet de l'eau d'un fossé, le seul museau dehors, si,
1 Par. XXI, 34-39-
2 Par. XXIII, 1-9 ; et cet « amate » délicieux, c'est le lourd « protinus arbor amatur » de Stace qui l'a peut-être inspiré [Achilléide . I. 210).
3 Par. XX, 73-75.
* Inf. IX, 76-78.
5a DE LA NAISSANCE DE DANTE A LA MORT DE BÉATRICE
qu'elles cachent et leurs pattes et le reste de leur corps » '. Ailleurs, « une grenouille reste dans Teau, et l'autre en saute ^ ». Un damné tout gluant de poix brûlante, ce sera la loutre qui sort du marais, le poil collé par ses plongeons ^ Mais les humbles batraciens du marécage han-
tent de préférence l'imagination du poète ; et d'esquisse en esquisse, arrive la terzine : « Et comme à coasser demeure la grenouille, avec le museau hors de l'eau, dans la saison où la vilaine pense souvent à glaner les épis' ».
Il s'est longuement demandé ce que veulent les menues actions des bêtes champêtres, qui passent, s'arrêtent, interrompentou reprennent leur chemin, sans que l'homme soit bien certain des ressorts et des raisons qui mènent cette vie si proche de lui-même et si commune avec la sienne, ce Ainsi, dedans leur troupe brune, se met museau contre museau l'une des fourmis avec l'autre, peut-être afin d'explorer ensemble leur voie et leur fortune \ » Et tout au sommet du Paradis, au cœur de la Rose mystique, les essaims de la milice sainte, c'est, pour le poète arrivé jusqu'à son terme triomphal : « comme un essaim d'abeilles qui s'ùi/lore, une fois, et une autre fois encore s'en revient à l'endroit où son travail devient saveur * ».
Et l'érudition pourra retrouver, sous ces images, l'influence d'un versificateur latin ou d'un Père, et citer Stace ou saint Anselme. Que le hasard d'une lecture ait éveillé l'inspiration de Dante, qui le sait ? Mais c'est bien
i Inf. XXII, 25-27.
2 Ib. 3i-32.
3 Ib. 36.
* Inf. XXXII, 3 1-33.
^ Purg. XXVI, 34-36, sur le sens du mot « cspiar », voir Purg. XVI, 84 ; éd. Casini, note p. 400 et Diez.Etym. Worterb. d. r. spr. l3ouu. 1887 p. 3o3, cite ib.
« Par. XXXI, 7-9.
la nature primitive, la vérité prise à la vie, et c'est l'impression première qui purifie, orne, exalte cette poésie souveraine, jusqu'à la rendre incomparable par sa force et par sa splendeur.