ET SA MORT
Enfin, Dante, marié dans une grande famille, jeune, déjà célèbre, doit se mêler aux actions civiques. « Adonc, écrit Léonard Bruni \ Dante ayant pris femme, et vivant d'une vie civile, honnête et studieuse, fut très employé dans la République. » Il lui fallait reprendre terre, et souffrir par les hommes^, afm de créer ce poème, ce auquel ciel et terre ont mis la main" ». L'expérience fut excellente, car elle fut brève et cruelle ; il n'y perdit point trop de temps, ce qui aurait pu nuire à l'œuvre, et il s'y blessa rudement, ce qui servit beaucoup à l'œuvre \
Il ne s'agit plus maintenant de méditer dans sa cham-
^ Ap. Solerti. p. loo.
- Par. XXV, 2.
^ Cf. sur cette période Del Lungo. Da Bonifazio VIII ad. Arrigo VU. Milan 1899. in-i2. — Le consulte délia Rep. fiorentina dall' anuo. MCCLXXX al MCCXCVIII per la i» v. pubbl. da Al. Gherardi, Firenze, 1896-1898. 2 vol. in-fol. Vrai modèle d'érudition, dû à un savant mort bien tôt pour la science et pour ses amis. — Codice diplom. dantesco. i895-i9o5. — Disp. II, III et IV : Dante nei consigli dcl Com. di Firenze. — Renan (E.) Etudes sur la politique religieuse du règne de Philippe le Bel. Paris 1899, in-8''. — Baillet. Histoire des démêlez du Pape Boniface VIII avec Philippe le Bel, Paris 1718, in.ia — et G. Lévi. Bonifazio VIII e le sue relaz. col G. di Firenze. Rome. 1882, in-8'\
brette rencyclopédie crun Boèce\ ou quelque sixième livre de VEnéide. Il ne suffit point de retourner aux écoles franciscaines, à Santa Croce qui s'élève", ou de s'asseoir en rêvant sur une pierre en face de Sainte- Marie de la Fleurqui jaillit vers le cieP. Virgile lui-môme l'a dit :
Or, il convient que tu secoues ton indolence, Me dit mon maître, car ce n'est pas en demeurant sur la plume Qu'on vient en renommée, ni, sous les couvertures. Et, sans renom, qui consume sa vie, Pareille trace sur la terre il laisse de soi-même Que la fumée en l'air, et, dans l'onde, l'écume *.
Durant quelques années, Florence avait connu Tâge d'or de la démocratie guelfe ; ces temps finissaient. Comme il sied, la démocratie devenait de jour en jour démagogie. Sous la main puissante d'un noble, Giano délia Bella, devenu tribun du peuple et comme dictateur, les ordonnances de justice, en février 1298, avaient affermi le pouvoir du peuple et bridé durement l'impuissance des nobles gibelins ; mais les nobles, exclus du pouvoir, et qui se voyaient interdire le Priorat, soumis aux dénonciations secrètes, menacés par le peuple réuni sous le gonfalon à croix rouge, les grands « enorgueillis » par Campaldino contre les artisans qui se « levaient », ne pouvaient tolérer de voir les arts majeurs, les marchands, et les ouvriers, sous la tutelle du capitaine et défenseur de la classe ouvrière, dominer les élections et faire la loi. Eux, les gentilshommes sauveurs de Florence, on les forçait, pour
* Voir Renan. Cahiers de jeunesse II, p. 167. Paris 1907, in-8°.
^ Ammiralo I, 191. Dante dut assister avec « tout ce qu'il y avait de bonnes gens à Florence, hommes et femmes », à la pose do la première pierre, le 3 mai 1294, Yillani YIII, ch. vu, p. 173, col. i.
3 Ib. 197.
*Inf. XXIV, 46-5 1.
KJ
exister, à se faire inscrire aux registres des métiers. Ils voyaient remettre à un plébéien, comme symbole d'un pouvoir exécré par eux, « le grand gonfalon de bon et solide taffetas blanc, avec une grande croix rouge au milieu, dans tout le champ du gonfalon ». Ils voyaient aussi, à la mi-janvier 1295, monter sur le trône pontifical le rude Boniface VIII, qui remplaçait ce pauvre moine paisible de Gélestin V, celui qui repoussa la tiare, celui qui « fit le grand refus par lâcheté^ », qui «n'attacha point de prix aux clefs de saint Pierre ».
Le nouveau Pape tenait les clefs d'un poing solide, et il prétendait « se faire donner la Toscane tout entière » . Il s'unit aux grands pour ruiner Giano délia Bella ; le 5 mars, la condamnation était prononcée : bannissement, pour le tribun et les siens, et saccage de sa maison et de ses biens. Puis, quand on voulut rappeler Giano, rapporter la sentence, la menace de l'interdit flamboya dans la main du Pape, si l'on « ramenait une pierre de scandale, un introducteur de désordre, un inspiré du diable, en cette cité entre toutes dévote à Dieu et aux saints Apôtres^ ». Nul élément ne manquait plus au désordre, à la corruption, à la décadence, puisque l'anneau du pécheur faisait la loi contre le florin de saint Jean-Baptiste.
En juillet 1295, les grands essayaient encore de secouer le joug. C'est le mois où Dante apparaît pour la première fois aux conseils de Florence. Il allait prendre, au spectacle et aux luttes de ces quelques années, des inspirations nouvelles, pour le plus grand livre qui soit peut-être, en ce siècle et dans tous les siècles ^
Dante, depuis quelque temps déjà, s'était mis en pleine lumière. Lorsqu'au mois de mars 1294, le jeune roi de
1 Inf. III, 60 et XXVII, io5.
- Bulle du ^3 janvier 1296 ap. G. Levi, p. 88-90.
•'' Del Luns^o, 1 19-120.
i68 DE LA MORT DE BEATRICE A L'EXIL
Hongrie, Charles Martel, petit-neveu de saint Louis, venait pour visiter Florence', Dante allait, avec Giano clei Cerchi, et la plus brillante ambassade, recevoir à Sienne le jeune prince. On lui faisait compagnie jusqu'à Florence où il restait « plus de vingt jours », avec ses deux cents chevaliers à Téperon d'or, français et provençaux, et Napolitains du royaume, tous jeunes, autour de ce jeune roi, tous vêtus comme lui mi-parti d'écarlate et de vert foncé, les selles de même sur les palefrois, rebrodées d'or et d'argent, avec les écussons écartelés de lys d'or, et bordés, entour, de gueules et argent, qui sont les armes de Hongrie. Le jeune roi faisait amitié avec le jeune poète; s'il n'était mort un an plus tard, il auraittenu des promesses formées en ces jours de bonheur et de fête ; Dante lui fait dire, lorsqu'il lui apparaît au Paradis" :
Ta m'aimas fort, et bien avais de quoy ; Car, si j'étais resté en bas, sur terre, je t'eusse fait voir De mon amour plus outre que la feuillée \
Prince amoureux, qui apparaît dans l'étoile de Vénus, et rappelle à Dante la chanson d'amour qu'il lui avait donnée : cette canzone, elle s'adresse justement aux Intelligences qui meuvent le ciel de Vénus * ; prince fervent des belles chasses aux faucons, et des beaux chevaux, qui réveilla peut-être chez Dante l'ancienne vertu chevaleresque, et le goût pour les chevauchées. Il a peut-être aussi donné, par ses largesses, une aide nécessaire au débutant dans la vie politique; puisqu'à Florence,
i Del Lungo, Dino II, 499-604 — G. Villani, VIII. XII donne (DelLungo 5o3) la fausse date de l'igS. — M. Schipa. Carlo Martello, ap. Arch. slor. napol. 1889, t. XIV, pp. 17-33 et 204-264.
-Par. VIII, 55-57.
3 C'est-à-dire la durée et la grandeur, non éphémères comme les feuilles. Voir Zingarelli, Dante, p. 140 et Casini, ad i-erstirn.
* « Voi chc intendendo. » Par. Ib. 37.
comme ailleurs, on ne choisissait les élus que parmi les citoyens capables de payer un certain cens, et parmi ceux aussi, peut-être, qui pouvaient payer les électeurs.
On avait cru trouver le nom de Dante sur une feuille dégradée d'un conseil, en date du 6 juillet 1295, fort important puisque l'on y corrigeait au profit des grands les ordonnances de Justice : mais une critique plus exacte écarte ce lambeau de document \ et les offices exercés par Dante, vers le même temps, sont incompatibles, par leur nature et par leur date, avec ce que l'on avait cru découvrir dans ce papier. Le premier fait certain de sa carrière politique, c'est qu'il fut membre du Conseil spécial du capitaine du peuple durant le semestre qui va du i'''" novembre 1295 au 3o avril 1296. Conseiller muet, qui n'ouvrit point la bouche en six mois, et souvent manquait à l'appel'.
Ce petit homme noir, qui affectait la gravité du penseur, se tenait penché, « un peu bossu », et « comme une demi-arche de pont »^, regardait posément, cherchait l'autoritédansl'allureetdanslesregards^ «parlait rarement», à l'image de ses poètes vénérés. 11 méditait, le doigt posé sur les lèvres (c du menton au nez '" ». Réactionnaire d'instinct*, il avait dû pourtant se plier aux lois, et se faire inscrire dans la corporation des médecins et apothicaires, afin de compter parmi les citoyens habiles aux fonctions publiques.
Les temps s'assombrissaient ; la vieille Florence que
^ Article de M. Barbi, dans Bull. soc. dant, VI, 2 55 et suiv. Le texte de Zingarelli, p. i58 et 160, paraît en désaccord avec la note, p. 775, ici comme ea plusieurs endroits. La reproduction de ce document en ruines est dans le Cod. dipl. cité, 2'' disp., août 1897.
- Zingarelli, éd. in-12, p. Sa.
^ Purg. XIX, 40-42. — Boccace. Comra.. éd. Milanesi, II, 129.
* Purg. VI, 62-3. — Inf IV, 112-114.
5 Inf. XXV, 44-45.
« Inf. XXIV, 144.
Dante pleurera toujours, venait d'entrer au tombeau avec Brunetto Latini, maître aimé, vénérable image de doctrine et de bonhomie. Forcé d'agir, dans ce remous du vulgaire où les citoyens sans nom étaient les plus puissants, où rindividu ne comptait point', s'annulait de jour en jour devant la plus sordide plèbe, Dante, pareil aux autres nobles, en passait par où l'exigeait la multitude triomphante, peuple aujourd'hui, demain populace. Le « temps des barons » était passé !
Dans ces cadres des corporations, qui n'avaient point été faits pour un entassement pareil, se confondaient toutes sortes de gens parfaitement étrangers au métier dont ils acceptaient l'étiquette ; peut-être Dante optait-il pour celle-ci parce qu'elle comprenait les apothicaires et libraires, cumul bizarre, qui valut plus tard aux lettres florentines ce délicieux Lasca^ Antoine-Marie Grazzini, lequel tenait la pharmacie du Sarrasin, au Coin-de-la- Paille. En outre, cette corporation admettait aussi les peintres. La première de toutes, celle des juristes et notaires, était impénétrable aux gens hors du métier; les autres, au nombre de quatre, celle de Calimala ou des façonneurs en draps étrangers, celle de la Laine, celle de la Soie, celle du Change, se composaient avec les gros marchands et les financiers de haut vol '. La date où Ton inscrivit Dante est incertaine^
Invité, le i4 décembre 1295, à prendre place entre les Sages du Conseil consulaire pour établir la procédure, toujours variable à Florence, de l'élection prochaine qui allait renouveler la Signorie, Dante appuyait une
« Del Lungo, da Bonif. VIII ad Arr. VU, I, IIL p. 8.
- Todeschini. Scrilti, I. 373-374-
3 D'Ancona et Bacci. Manuale, I. 278. — Zingarclli, cd. in-8", p. 160, éd. in-12, p. 33. Cf. S. La Sorsa. L'artc dci Mcdici, speziali, ccc. Molfetta, 1907, et Arch. stor. 1908, i, p. 189-92.
motion qui fut adoptée \ Le jour même où il sortait du Conseil du capitaine, Dante « conseiller sortant », était choisi pour le Conseil des Cent ; il fallait payer cent livres d'impôt, tout au moins. Le 5 juin 1296, Dante parla, dans une séance où se débattaient des questions importantes^; d'abord, l'ingérence de la Commune florentine dans les discussions de Pistoïa, sa voisine^; ensuite, un embellissement du « beau Saint- Jean », du baptistère si cher à Dante : « Item, disait le procès-verbal, que les sépulcres ou « avelli » qui sont autour de l'église Saint-Jean soient enlevés et retirés de ces lieux et mis autre part où semblera mieux convenir* ». Ces sépulcres, ce sont ceux-là même que jadis Guido Cavalcanti franchissait d'un bond, pour échapper aux importuns. Ce sont, aussi, les « avelli » de la Divine Comédie, que Dante a vus près de Saint-Jean avant de les revoir dans Arles, aux Aliscamps^ Il fallait encore supprimer un hôpital qui encombrait le lieu sacré, cœur de Florence, « Dante Alagherij opina suivant les motions susdites. » Et l'on éprouve un sentiment curieux, à voir l'antique page biffée, rebiffée et chancie, où ce nom éclatant fait nombre parmi des noms inconnus ou médiocres.
Un autre monument subsiste, des Conseils où Dante a parlé ; ces assemblées se tenaient dans les églises, sous les voûtes de Saint-Jean et de l'Abbaye, temples dantesques, à Saint-Procule, qui existe encore au coin de la via Pandolfini, et que décorèrent bientôt les rudes fres-
^ Cod. dipl. II. — Del Lungo. Dino, I, p. 60 sur les élections. Sur les conseils, l'introd. de Gherardi au t. I. des Consulte, p. viii-xix.
- Cod. dipl. dant. 3* disp. juin 1898. — Gherardi, Le Consulte, II, 556-7.
•* Cod. dipl. P. 2-3.
* P. 3, col. 1-2.
' Inf. IX, ii2-ii8 ; XI, 7.
i,a DE LA MORT DE BÉATRICE A L'EXIL
quesd'AmbrogioLorenzetti\ à Sainte-Reparata', à Saint- Pierre Scheraggio ^ La chaire de cette dernière église, un vénérable ambon roman, venu peut-être de Fiesole, subsiste encore aux faubourgs de Florence. Passée la porte Saint-Georges, la plus pittoresque et la plus champêtre, dans une ruelle au pavé sonore que côtoient des olivaies, une vieille petite église fait tintinnabuler ses cloches au-dessus d'un vallon brumeux ; c'est Saint-Léonard en Arcetri, la chapelle du monastère où priait cette fille de Galilée qui pouvait dire au Paradis, comme Piccarda Donati, comme Béatrice Alighieri : « Au monde fus une vierge cloîtrée. »
En cette église, Galilée venait, durant sa vieillesse, traversant la ruelle où sa villa s'élève en face ; il y cherchait les consolations de la tendresse filiale tandis qu'on le persécutait; or, depuis ces temps, sous ces pauvres voûtes, la chaire où Dante est monté pour parler en Conseil se montre avec ses images sculptées de la vie du Christ, et ses inscriptions léonines. Un des derniers ducs Médicis l'y a fait pieusement placer, il y a deux siècles*.
Une tempête cependant s'amassait, qui allait préparer aux conseillers et aux prieurs d'autres affaires que de recevoir rhommage-lige des Pistoïens ou d'élargir la place Saint-Jean. Les dissensions intestines gagnaient chaque jour, et allaient parvenir au comble. Tandis que Dante semblait sentir en son génie un temps d'arrêt, et que son lyrisme se faisait vague, comme un peu décadent, l'orage approchait, qui allait bouleverser les partis,
^ Yasari, I, S-^j ; c'est là que se maria Jean des Bandes noires. Voir mon livre, p. 64 et 3-]i.
- Voir Davidsohn, Forschungen, I, 1896. p. 144-149.
a Ihid. 92 et Gcscliichte, t. I. IX, p. 398; XIV, 824-825 et 746. — Rumohr. Italieuischc Forschungen. Berlin 1827, p. 3i.
• Pierre Léopold, en 1792. Cod. dipl. cité, n" disp., p. 5.
changer Florence, et transformer Fexistence du poète, en agrandissant son esprit \
Il se plaignait de la lenteur que les Florentins mettaient à leurs délibérations^ : il allait voir marcher les événements d'un train que sa raison ne connaissait point ; il allait apprendre que les nobles et les grands peuvent faire des épisodes et jouer un rôle passager, dont l'éclat donne illusion ; mais que la trame continue et la substance de l'histoire, c'est le peuple qui la compose \
La tentative manquée du 6 juillet 1295 pour raffermir la puissance des grands avait été, dit Villani*, « la racine et commencement du mauvais état de la cité de Florence, qui suivit bientôt. » La lutte s'aggravait ; les caporaux du peuple avaient fait enlever aux nobles leurs grosses arbalètes, et les avaient achetées pour la Commune ; les désertions affaiblissaient le parti des grands. Les prieurs, soupçonnés de les soutenir, s'étaient retirés de leur charge sous une grêle de cailloux, on avait cogné sur leurs bancs à grands coups de chevilles, pour leur faire charivari.
La cité « restait en grande discorde ^ ». Accusations, exils, pleuvaient. On s'arrachait le pouvoir « s'abominant l'un l'autre^ ». Les Donati, menés par le sauvage Corso « descendance des larrons de Catilina '' », gibelins féroces, abhorraient cet état populaire qui n'avait cessé de grandir depuis cinquante années bientôt; les Cerchi, nouveaux riches, famille-type de la Florence financière et
^ Carducci. Délie rime, p. io5-io6, et Opei'e, XVI.
• Purg. VI i39-i44' Sur le sens spécial de ces vers, Del Lungo. Dino, II,
•■* Voir Del Lungo. La gcnte nuova. ap, D. nei t. di D., p. 19.
* Villani VIII, XII, p. i75, col. i.
•> Dino. p. 71, I. I. XVI.
6 Ib. XX, p. 83.
' Mot du Tasse, ap. del Lungo. La génie nuova, p. 23 et p. 32.
174 dl: la mort de Béatrice a lexil
commerçante, désireux de paix, inoffensifs, des Blancs contre des Noirs', voulaient arranger les affaires, pacifier et gouverner. Mais on allait fatalement en « venir au sang- ». Ce fut d'abord des rixes particulières, dans les palais bouleversés, aux fêtes où l'on se massacrait en paroles ou en gestes, jusqu'à meilleure aubaine, comédies grotesques dont l'issue deviendra tragique ^
Dante, cependant, accablé de famille, et ambitieux, faisait des dettes. Pour ses enfants, ou pour ses livres, ou pour ses électeurs, il empruntait, du 28 décembre 1297 au II juin i3oo, par cinq prêts successifs, la somme de mille florins'*. Il faut remarquer que la dernière dette fut contractée au moment même où Dante devenait Prieur. Les voix du peuple n'ont jamais élevé les gueux; je veux dire par là : ceux qui ne peuvent point verser d'argent.
Les premiers excès, avec l'an i3oo, allaient se commettre. Guido Cavalcanti, surnommé le Pieu par Corso Donati pour son apathie philosophique, répondait aux brocards en lançant une javeline contre son ennemi ; et c'était une poursuite forcenée à travers les rues de Florence, une chevauchée d'enfer, épées au vent, pierres grêlant des fenêtres. « La haine multipliait. » Quand Corso parlait de Vieri dei Cerchi, beau et bête, c'était pour demander : « l'âne de la Porte ^ a-t-il brait ? » Les jongleurs chansonnaient les adversaires de leurs patrons.
1 Voir Davidsohn. Forsch. III" partie, 263-270.
2 Inf. VI, 64-65.
3 Del Lungo. Ih. 5o-5i.
* On varie entre l'évaluation de 87 et de 22.000 francs d'à présent. Zingarelli, p. i56. — Le meilleur relevé de ces detles, api-ès Imbriani et autres qui sont incomplets ou confus, est le travail excellent de M. lîarbi dans liull. délia soc. dant. sér. I, n"^ 8, p. 7-28, où les noms sont rélahlis, les faits mis en ordre, etc.
^ Porte Saiul-Picrre, où était le palais Guidi. acheté en 1280 par les Cerchi.
Le pape excitait les rancunes. Enfin « le sac se vida », pour la fête du i^"" mai i3oo*.
La fête du printemps, par un soir de mai florentin, avec les jeunes gens vêtus de neuf, les damoiselles qui menaient les danses, les musiques sonnantes, parmi les couronnes de fleurs et les guirlandes de feuillage, rappelait les années heureuses ; quand une troupe, des jouvenceaux Donati, qui avaient bien dîné, se montèrent la tête et firent le projet d'aller bousculer les Cerchi, « avec les mains et les fers ». Rencontre, bagarre, les estrades renversées par les chevaux, les repas en plein air troublés, fracas de vaisselle, cris de femmes, hurlements de bataille, « aux armes, aux armes » ! les voisins qui courent, les marchands qui ferment. La place Sainte-Trinité devient un champ-clos où se heurtent les palefrois. Les palais noirs, Scali, Spini, préparent entre leurs créneaux les arbalètes de combat. Ricoverino dei Cerchi a le nez coupé, blessure infamante, inexpiable.
Les partis ne feront plus désormais que s'affirmer. Personne ne peut rester en dehors. Dante est avec les Cerchi, Dante est guelfe blanc. Mais il maudira les partis extrêmes, il n'est point engagé à fond comme Cavalcanti. Seulement, que font les nuances dans une bourrasque pareille? et parmi ces gens qui se battent, dominés par le pur instinct, tiraillés par les intérêts de famille ou d'argent, comme des rats dans une ratière ?
Dante, plus tard, fera maudire par son aïeul Cacciaguida ^ ceux dont les querelles ont fait « chavirer la barque ». En attendant, il en va prendre le gouvernail avec un peu plus d'efficace.
Six jours après la bousculade de la place Sainte-Trinité,
^ Voir Davidsohn. Forsch. III"^ partie, p. 270.
2 Par. XVI, 94-96, et tout ce chaut, et Purg. XXIY, 82-90, où il stigmatise Corso Douali.
,j6 DE LA MORT DE BÉATRICE A L'EXIL
le 7 mai ï3oo, Dante prenait le rôle d'ambassadeur florentin auprès delà commune de San Gimignano '. « Noble homme Dante des Allegherij, ambassadeur de la commune de Florence " » invitait la petite ville alliée de la ligue guelfe, à se faire représenter dans l'élection prochaine d'un capitaine de la Ligue. Les alliés, dans la petite cité aux cents tours, aux belles tours, obéirent et envoyèrent leurs délégués à l'élection où les conviait la voix de Dante.
Le i4 juin i3oo, Dante était nommé prieur ^ « prieur des arts et artisans de la Cité de Florence », office nul, qui dépendait entièrement des Conseils ; office éphémère, puisqu'il ne durait que deux mois. « De ce Priorat, dit Bruni, naquit son exil, et tous les malheurs de sa vie, ainsi que lui-même l'écrit en une épître, dont voici les termes même : « Tous les maux et tous les inconvénients que j'ai subis eurent leur raison et principe dans les malheureux comices de mon Priorat ; duquel Priorat, bien que pour la sagesse je ne fusse point digne, néanmoins pour la foi et pour l'âge je n'étais point indigne, attendu que dix années étaient déjà passées depuis la bataille de Campaldino, où le parti gibelin fut quasi tout entier mort et détruit, en laquelle je me trouvai, déjà hors de l'enfance, sous les armes, et ressentis grande frayeur, et à la fin grandissime allégresse à cause des divers événements de cette bataille \ »
Une cité travaillée par les émissaires du pape Boni-
1 Cod. dipl. dautesco. disp. I, mai iSga.
' Ib. p. 6, voii' L. Pecori. Storia di S. Geinigaano. Florence. i853, in-8<*; et R. Pantini. ^. Gimignano e Ccrtaldo. Bergaiiio, 1904, in-S". — Cet auteur donne la date du 8, Zingarelli celle du 7 mai ; celle-ci est la bonne (doc. du Cod. dipl.).
•* Sur le priorat. Davidsohn, Forsçh. IIP partie, ^73-383. — Del Lungo. Dino II, app. III, p. 443-464, et Da Bon. ad Arr. YII, ij-aS.
'- Bruni, ap. Solerti. — p. 100.
face VIII, qui voulait en devenir maître, empoisonnée par les espions aux gages de Rome, un parti guelfe divisé, la conquête, la guerre civile, les supplices et l'exil menaçant chacun et tous, voilà ce que Dante et ses collègues trouvaient dans l'exercice de leur charge. Le i5 juin, lendemain de leur élection, les nouveaux prieurs confirmaient la condamnation prononcée contre Noffo de Quintavalle, Simon Gherardi et Ser Gambi de Sesto, convaincus de complot contre Florence, sous l'inspiration du Souverain Pontife. Deux mille livres d'amende à chacun, ou la langue coupée*. Le cardinal Mathieu d'Acquasparta, que Boniface VIII avait dépêché à Florence sous le prétexte de pacifier, sentait le soufflet infligé à la Gour de Rome. Ge fut un grief, le premier grief officiel de cette longue haine entre Dante et le pape terrible. Haine exprimée en mots de feu, dans l'Enfer et le Purgatoire, jusqu'au moment où une haine plus virulente, celle du « fleurdelysé » l'offusquera".
Le faix le plus cruel, pour l'heure, c'étaient les discordes civiles. « La veille de la Saint-Jean-Baptiste % comme les Gorporations allaient à l'offrande, suivant la coutume, les consuls marchant devant elles, certains grands les maltraitèrent et les battirent, en leur disant : «. G'est nous qui avons défait les ennemis à Gampaldino ; et vous nous avez écartés des offices et honneurs de notre cité. Les Seigneurs, indignés, prirent conseils de moult citoyens. » Et en effet, l'opinion publique inspirait les Gonseils ; et même, durant la première quinzaine de leur office, les prieurs devaient convoquer une Assemblée, où non seulement les conseillers de toutes les autres charges,
^ Davidsolm. Loc. cit. p. 279, Lcvi, p. 40 ', le notaire est Lapo Gianni, l'ami de Dante et de G. Cavalcanti. Bollett. dantesco. décembre 1890.
2 Inf. XIX, 53. — Par. XXX, 148. — Inf. XXVII, 70 et suiv. — Par. XII, 90 ; XVII, 49 et suiv. ; XXVII, 22 et suiv. — Purg. XX, 86.
' Dino. Cron. I, XXI^ p. 96.
mais jusqu'aux artisans les plus infimes, avaient droit de motion '.
Dans ce conseil, tenu sans doute à l'église Sainte- Reparata% il y eut beaucoup de ces «assennati discorsi^ », de ces « sages propos », qui étaient l'honneur des Florentins. La sanction fut une grosse fournée de bannis : une vingtaine au moins dans le parti des Donati', confinés aux Apennins d'Urbin ; autant de partisans des Cerchi, renvoyés à Sarzane en Lunigiane; parmi ceux-ci, l'ami de Dante, le « premier ami », Guido Cavalcanti, que frappait la sentence prononcée par le prieur Dante et proposée par lui. Tels sont les effets de la politique.
Le pauvre Guido Cavalcanti, dans cette « vapeur du Val di Magra^ », parmi les villes, mortes ou moribondes, des embouchures pestilentielles, prit au souffle de la malaria une fièvre pernicieuse. Il se sentit mourir, et comme son maître Epicure, méprisant la Mort et les dieux qu'il n'avait jamais révérés, il écrivit une ballade pour dire adieu à sa Toscane* :
Puisque n'espère oncques de retourner.
Petite ballade, en Toscane,
Va-t'en, preste et simplette,
Droit vers ma dame,
Qui, par sa courtoisie,
Te fera orand honneur...
Tu sens, ballade, que la Mort M'étreint, si que la vie m'abandonne, Et sens comme le cœur me bat bien fort
^ Gherardi. Introd., p. xi.
-Ih. XIII. — Sur cette église, Davidsohn. Forsch. I, i44-i49-
a Ib. XIX.
* Dino, XXI, p. 97-8. Le mot « consorli » est vague.
" Prise celte fois au scus propre, et non pas comme dans Inf. XXIV, 14^1 allégoriquement .
* Ercole, p. 406-407, Arnonc, 3 1-34-
Pour ce que dit chacun de mes esprits. Tant est déjà détruite ma personne
Que je ne puis ^ souffrir :
Si me veux bien servir,
Emmène mon âme avec toi,
Je t'en prie bien fort,
Quand du cœur sortira.
Las ! petite ballade, h ton amitié Cette âme qui tremble se recommande ; Mène-la avec toi, dans sa douleur piteuse, A cette belle Dame, à qui jeté mande.
Las ! petite ballade, en soupirant dis-lui,
Lorsque tu seras devant Elle :
Voicy votre servante,
Vient pour être avec vous, Partie de celui-là
Qui fut servant d'Amour...
Il ne succomba pourtant pas dans la Maremme de Luni, devant les Apennins sinistres et la mer toujours irritée, parmi les marais, et les rocs de marbre pareils aux dalles des tombeaux. Il vint mourir dans sa Toscane. II revit, de ses yeux embrumés par la fièvre des Maremmes, ces sépulcres de la vieille basilique Sainte- Reparata, qui allait bientôt crouler sous le pic pour faire place à Sainte-Marie de la Fleur. Le 27 ou 28 août i3oo, Guido Cavalcanti mourait ; le 29, il allait reposer dans une des sépultures qu'abritait la cathédrale de Florence".
Dante, sorti du Priorat, ne fut point de ceux qui faisaient grâce à Guido moribond, et signaient son rappel. II ne semble même avoir pris souci que de s'excuser sur ce retour des bannis, pour se laver d'avoir été favorable aux exilés de Lunigiane, tandis que ceux d'Urbin restaient chassés ; il répondait « afin de prendre excuse comme
1 Et non « le souffrir » il y aurait « ch' io no'l posso ».
2 Del Lungo. Dino. II. 98, note 26.
,8o DE LA MORT DE BÉATRICE A L'EXIL
un qui n'a point pris parti, que lorsqu'on rappela ceux de Sarzane, il était hors de roffice du Priorat, et qu'il ne fallait point le lui imputer; et il dit de plus que leur retour eut pour cause la maladie et la mort de Guido Gavalcanti, lequel tomba malade à Sarzane par le mauvais air et peu après mourut'. » Cette lettre de Dante ne s'est point conservée; si Léonard Bruni la rend exactement, on peut penser qu'elle n'aurait point fait honneur à celui qui l'écrivit. Est-ce pour de tels souvenirs que Dante fut si peu sévère envers le magistrat Ponce-Pilate ^ ?
Le souvenir de Guido Gavalcanti passe, mélancolique et fier, dans ce chant de l'Enfer où Dante voit Gavalcante, le père, sortir du sépulcre et lui demander, comme Dieu fit au frère d'AbeP : « Pourquoi son fils n'est point avec lui ?» et si « la douce lumière ne frappe plus ses yeux ». Et le poète murmure : « Lorsqu'il s'aperçut que je tardais un peu avant de répondre, il retomba à la renverse, et ne reparut plus dehors ». A-t-on bien senti ce que Dante pouvait mettre, dans ce retard de sa réponse au père, dans ce silence et dans ce trouble, et quelle image l'obsédait alors, et quel remords, peut-être ?
L'unique souvenir heureux de son Priorat, c'est l'histoire qu'il raconte assez fièrement, un fait-divers, à son honneur :
« Je vis, — a-t-il dit dans l'Enfer \ — sur les pentes et dans le fond,
La pierre livide toute pleine d'ouvertures creusées Toutes de même largeur, et chacune était ronde.
* Bruni, ap. Solerli, p. 102.
- Indirectement nommé (Purg. XX, 91) à propos de Philippe le Bel, il ne figure point dans la Divine Comédie. Il est cité plusieurs fois dans les 1. II et III du De Monarcliia.
» Inf. X, 69-73.
* Inf. XIX, i3-ai.
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Elles ne me paraissaient ni moins amples ni plus grandes Que celles qui sont dans mon beau Saint-Jean Faites pour l'endroit où l'on baptise, L'une desquelles, il n'y a pas encore beaucoup d'années, Je brisai pour sauver un qui se noyait dedans. »
« Certains enfants, ajoutera le vieux Commentaire \ jouaient ensemble dans l'église Saint-Jean autour du Baptistère, ainsi qu'ils ont coutume ; l'un d'entre eux, plus furieux, sauta dans un de ces trous, et ainsi et tellement y inséra et confondit ses membres, que par nul moyen et nul stratagème n'en pouvait être retiré. Les enfants donc criaient, ne le pouvant secourir, et en peu de temps force peuple accourut ; et bientôt, nul ne sachant ou ne pouvant secourir l'enfant en péril, survint Dante, qui lors était des Prieurs en exercice. Lequel, soudain qu'il eût vu l'enfant, s'écria : « Ah ! que faites-vous, gent ignare ? Qu'on apporte une hache. » Et incontinent que la hache fut apportée, Dante de ses propres mains frappa la pierre, qui était du marbre, et la rompit facilement ; et l'enfant, comme renaissant, s'évada libre d'entre les morts. »
Si cher que fut ce souvenir à un homme qui n'avait point beaucoup d'actes matériels pour marquer sa vie, le fardeau que Dante emportait du Priorat pesait bien davantage. Fardeau de haines, qui ne lui pardonneront plus. Le parti des Donati, mécontent, allié du Pape furieux de ses déconvenues ; intrigues de nobles, intrigues de Rome, qui ne craindront pas d'employer l'alliance de la populace pour renverser, pour écraser les modérés, les guelfes blancs. Rancune de cet âpre Pape, dont la formidable figure subsiste encore, sous la tiare de nécromant ^ ;
iB. dlmola, II, p. 35-36.
- Voir C. Ricci, Santi ed artisti. Bologne iSgS, in-ia: i ritratti di B.VIII, p. iSi-1'ji.
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à Florence, à Orvieto, surtout dans la rude statue de cuivre battu que conserve Bologne.
Boniface VIII hantera la mémoire de Dante ; c'est contre les Prieurs dont il faisait partie que le Pontife, monstre grandiose du moyen âge, vrai dompteurd'ouailles, écrivait au cardinal d'Acquasparta, son coup manqué : « Je ne parle point de ce fait, patent à tous, à savoir combien honteusement on vous a traité et vous traite en cette ville \ » Le Pape, qui voulait Florence et la Toscane pour les Etats du Saint-Siège, ne pouvait souffrir l'esprit laïque et juridique de ces légistes florentins, aussi tenaces, raisonnables et retors que ceux de France ; un Lapo Salterelli, jurisconsulte consommé, l'exaspérait; ses lettres fulminaient : « Ces gens-là, par harangues publiques, et d'ailleurs par leurs affirmations à leurs concitoyens, suggèrent contre toute justice que point ne nous devons mêler des procès et sentences de la Commune florentine, et même que nous ne le pouvons point ; sans faire attention que le Pontife Romain, tenant la place de Celui qui est constitué par Dieu juge des vivants et des morts et à qui sur le ciel et la terre est donnée la toute-puissance, commande au-dessus des Rois et des royaumes, et chargé du soin de toutes les brebis du Seigneur occupe la suzeraineté par-dessus tous les mortels -. » Contre ce peuple, alors gouverné par des citoyens « d'état moyen », il élevait son énergie, fomentant l'union factice des ce grands et superbes nobles, qui veulent toujours être tyrans », avec « la vermine du peuple bas ' ». Rapace et sans scrupules, il proclamait bien haut l'éternelle maxime de la Sainte Eglise, que d'autres, sans
^ Davidsohn, Forsch. Das priorat Dante's, p. 281.
* Rcgestidi Bon. VIII, to. 49. ann- VI. ch. laS, p. 3o : à l'évèque cl à l'Iaquisiteur de Florence, ap. Levi. op. cit., p. 96. s Jac. délia Lana, III, 364.
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l'abandonner, n'osèrent pas toujours afficher d'une aussi voyante manière : « Il est licite de tout faire pour l'exaltation de l'Eglise ^ ».
Le Pape, perdu d'avarice, de népotisme et d'ambition, si redouté pour son impudence sans frein, était en exécration aux Guelfes blancs. Et, comme Guelfe blanc, Dante lui préparait, à ce Gaëtani, une place entre les Simoniaques, où il serait enfoncé la tète en bas dans un trou, le feu sous la plante des pieds'.
i B. d'Imola, II, 43-44.
^ Inf., XIX, 53-79.