QUE L'EXIL A DONNÉ SA GRANDEUR ET SON CA- RACTÈRE A LA DIVINE COMÉDIE
« Plût au dispensateur de l'Univers, écrira Dante en son âge mûr \ que je n'eusse jamais telle raison de m'excuser ; que ni les autres n'eussent failli contre moi, ni moi souffert injustement la peine ; la peine, dis-je, de l'exil et de la pauvreté ! Après que ce fut le plaisir des citoyens de la très belle et fameuse fdle de Rome, — c'est Florence, — de me rejeter hors de son très doux giron (dans lequel je naquis et fus nourri jusqu'au faîte de ma vie% et dans lequel, si cette cité me le permet, je désire avec tout mon cœur reposer mon âme lassée et terminer le temps qui m'est accordé), par presque toutes les parties de la terre, où cette langue-ci s'étend ^ je suis allé pérégrinant, presque mendiant, exhibant malgré moi la plaie de la fortune, qu'on a coutume bien souvent d'im-
1 Convivio, I, III, p. 64-65, éd. Fraticelli.
- Fixé à trente-cinq ans. Convivio, IV, XXIII, p. 345.
3 Voir le De Vulgari Eloquentia, «journal de route » philologique.
puter avec injustice à celui qui en est blessé. Véritablement j'ai été vaisseau sans voiles et sans gouvernail*, porté à divers ports et embouchures et rivages par le vent aride qu'exhale la douloureuse pauvreté; et j'ai paru vil aux yeux de maintes gens qui peut-être, sur la foi de quelque renom, m'avaient imaginé sous une autre forme ; en présence desquels non seulement j'avilis ma personne, mais aussi tous mes ouvrages se firent de prix moindre, tant ceux qui étaient faits déjà comme ceux qui étaient à faire. »
Ceci, c'est le cri du vieil exilé, qui se retourne et peut compter toutes les pierres du chemin, toutes les boues, toutes les ronces. Mais, en ce printemps de i3o2, des collines qui plongent sur la ville où il a laissé « toutes les choses les plus chères », Dante ne regarde point encore sa Florence comme perdue. Les émigrés du parti blanc rôdent tout près, au Mugello % dans cette vallée qui s'entr'ouvre au flanc de Fiesole : le sentiment de la patrie n'était point tel, à cette époque, ni l'idée du devoir civique, — même dans la défaite et dans l'exil, — que l'on eût honte d'ameuter les étrangers contre sa ville et son pays ; rien d'infamant n'accompagnait, alors, l'idée de combattre un parti contraire, avec l'aide des ennemis.
Cette vallée du Mugello mène à Bologne, et Bologne, toujours guelfe, aidait les guelfes blancs proscrits^; ceuxci se vantaient de chasser à leur tour les noirs, et leur donnaient ainsi la force de résister à tout ; les Ubaldini, dans le Mugello qu'ils entouraient de leurs châteaux, rassemblaient les forces gibelines contre les guelfes noirs.
Dante, qui avait peut-être appris sa proscription à
* Voir Purg., VI, 77, même comparaison pour l'Italie.
2 Del Lungo. App. XII à la Chron. de Dino, t. II, p. 562 et suiv. — Codice dipl. disp. YI, déc. 1900.
^ L. Bruni. Sloria, IV Livre, p. 71 ■'''.