PREMIERS EFFORTS DES BANNIS
Sienne S mais qui certainement rôdait, lui aussi, autour de Florence, se réunit d'abord à ses compagnons d'exil dans un château des Ubertini, à Gargonza, entre Sienne et Arezzo; les « roquets d'Arezzo » furent aussi surexcités par les proscrits, on fit général en chef le comte Alexandre de Romena', et Ton nomma douze conseillers, parmi lesquels figure Dante Alighieri.
Le 8 juin i3o2, dans l'abbaye de San Godenzo, au fond d'un vallon des montagnes mugellanes, une alliance entre les proscrits et les seigneurs Ubaldini se signait. Le château de Montaccenico, forte place des Ubaldini, devait devenir le quartier général du parti. Au chœur de la petite église^ qui subsiste, la convention fut signée ; Dante y figurait le treizième \
Mais il s'écarta bientôt de ce parti sans cohésion, sans probité politique % type du « parti modéré ». Il passa quelque temps sans doute à Forli, près de Scarpetta Ordelaffi, chez qui peut-être il avait préparé l'expédition du Mugello^ Est-ce là qu'il vit, dans une alpe rude où s'élève un monastère bénédictin, cette cascade qui s'écroule en rebondissant et en grondant, et qu'il peignit au chant XVP de l'Enfer^?
Car c'est le bienfait de l'exil, que cet homme va devenir ce que tout écrivain de taille doit être à un moment
^ Bruni. Yita, ap. Solerti, io3.
- Voir Del Lungo, Dino II, Sga etsuiv. — Il est douteux que ce soit celui de l'Enfer XXX, 77, faussaire.
3 « Actum in choro... Gaudentij de pede Alpium. » Cod. dipl. Ib.
* Cf. encore G. M. Brocchi. Desci-iz. délia provincia del Mugello, ecc. Florence 1748, in-4°, p. 21, 58 et 267.
'" Voir sur le doc. bolonais publié par Orioli. Docum. bol. suUa iaz. dei Bianchi 1896, p. 9, le Cod. dipl., p. 2, col. 2.
6 Del Lungo, note à la page 295. Da Bon. ad Arr. — M. Barbi. Sulla dimora di Dante a Forli. Bull. soc. dant. ser. I, 8, 1892, p. 21-28, surtout p. 23; et p. 25 sur l'incertitude dune légation auprès du Scaliger à Vérone.
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quelconque de sa carrière; un chemineau, le bohémien de la route, « pèlerin, presque mendiant », cuit aux soleils, battu des vents, lavé parla pluie et cinglé par les neiges et les grésils. L'exil, c'est comme un renouveau pour Dante, c'est la renaissance de son génie, et l'horizon de la montagne, de la mer latine s'ouvrant pour son œuvre. Qui le niera' ? Si la Divine Comédie n'enfermait les pages d'amour et les images de la nature, elle serait "ûXée dormir sans doute le sommeil auguste qui enveloppe les traités théologiques et mystiques. Et de quel cœur respectueux nous la laisserions reposer, sous l'aile des puissances éternelles, dans cette poudre vénérable et vraiment sacrée qui enveloppe, symbole de la paix divine, les Patrologies et les Sommes !
Non ! il fallait que l'injustice ouvrît à cette âme précise et tumultueuse les grands spectacles de l'exil. Sur les chemins de l'Italie, son œuvre deviendra le livre d'une nation, sur les routes de l'Europe, son œuvre fera le livre universel, éternel, parce qu'elle est formée chaque jour et à chaque pas avec la vie réelle. Ce n'est point un poème de bibliothèque, fait pour être lu, déclamé, couronné entre des murs ; mais un livre fait sur les routes, avec la brume qui mouille la page et le coup de soleil qui la sèche, dans la forêt, sous la cascade, au long du fleuve, au bord du golfe ; en regardant, — on placerait un vers de Dante sous chacune de ces images, — le castel sur sa roche aiguë, le paysan devant le seuil de sa cabane, le montagnard qui pioche son courtil en pente, la haute cité crénelée où le soir va donner refuge au pèlerin, le pêcheur qui tourne sa barque vers la lumière matinale.
1 Voir ce que disent les maîtres, et Carducci. Dclle rime, loc. cit., et Del Lungo. Esilio di Dante, p. 58-62. Ou connaît le sonnet de Carducci à Gante Gabrielli, « O premier, ô le seul inspirateur de Dante. » Nuove poésie. Bologne 1879, p. 63.