L'EXIL ET LA DIYLXE COMEDIE
OU qui peine à rentrer au port. Les cloches y tintent, les voiles des vaisseaux y frémissent, on y sent l'odeur de la poix brûlante, on entend retentir les maillets des calfats, les patois des provinces résonnent avec leur accent, la gelée blanche argenté les pages, et, commencé parmi les bois, il s'achève sous les étoiles^ Une fresque d'église, un chant de pèlerins, les chroniques des villes, la forme des montagnes, tout y sert, et tout s'y rassemble dans une forme sans égale.
Nos A'ieux romans de chevalerie ne pouvaient tenir un pareil rôle, faits de puériles fables, et maniés par des enfants ; trop faible ou trop mûre, gamine ou pédantesque, c'est le sort de toute littérature. Ici, l'aventure est unique. Jamais aucun peuple n'aura ce que Dante va créer pour le sien : une épopée faite avec les croyances, l'histoire, la lumière, le sang et la terre du sol natal. Un médiocre auteur trouvera, deux siècles plus tard, un éclair de génie pour écrire ces paroles vraies : « Fondateur de la langue toscane, à ce Dante, son exil fut plus grand et plus glorieux que même la souveraineté de toute la Toscane. Car il exaspéra, enflamma la force de son génie, secret encore, de son divin génie, qu'excita le penser amer. Elle naquit donc en exil, cette Comédie à triple face... et, renonçant à sa patrie, il mérita de recevoir droit de cité dedans l'Italie tout entière*. »
Exilé, donc errant malgré lui, comme tout à l'heure il sera gibelin malgré lui ", Dante offre le parfait exemple de l'impuissance absolue que l'homme, surtout s'il est grand, éprouve à maîtriser sa destinée, 11 n'a rien de ce qu'il désire ; il vient de perdre tout ce qu'il chérit ; il va renoncer à tout ce qu'il espère en ce monde. Son œuvre
^ Jovii. Elogia, p. lo-ii, éd. de Bâie. Perna, in-fol., i577. — Voir aussi le Iscrittioni, trad. da Orio, Florence i552.
- « Ghibellino perforza. » Del Lungo. Dino II, p. 610.
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mcme change malgré lui ; conçue comme une apothéose mystique, et sans doute composée déjà du Paradis ébauché, la vie la transforme. « Il faut bien dire, écrit son voisin Villani, qu'il se plut en cette Comédie à gronder et à s'écrier à la façon des poètes, peut-être un peu plus qu'il n'était seyant ; mais sans doute c'est son exil qui le lui fit faire' ».
Oui, c'est son exil a. qui le lui a fait faire », le poème de l'Italie, du monde et de l'humanité ! Dès qu'il a tourné son échine courbée vers les sentiers de la montagne apennine, buvant sa rage à longs traits, voici que Virgile le reprend par la main, voici que Béatrice lui apparaît déjà, comme au sommet du Purgatoire. Chaque marche de ce calvaire, c'est une étape dans son œuvre, et les guides divins sont là.
Si déjà, durant ses études d'adolescent à Bologne, il pleurait Florence et regrettait
Le doux pays qu'il avait délaissé ",
que sera maintenant l'état de cette âme, ulcérée par le désir de la patrie et par le regret du pouvoir ? S'il haïssait les ennemis de Florence, alors qu'il la pouvait défendre et gouverner, jusques à quel excès parviendra sa fureur contre eux, maintenant qu'ils le forcent à la fuir et à la combattre? Enfin, s'il conservait au cœur l'image de sa Béatrice, voilée à ses yeux par le tumulte des ambitions et la poussière des luttes civiles, de quel éclat va-t-elle à présent resplendir, dans la solitude et l'exil?
Les yeux intenses de la morte commencent à le regar-
* Villani, Cron, IX, i36, p. 253, col i.
2 Canzone, I, p. 80, éd. FraticoUi. — Del Lungo, Da Bon. ad Arr. p. 297. — Zingarelli. Dante, p. 11 a.
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der du fond de son Passé, du fond de cette jeunesse expirée, dont Béatrice est le symbole. Il emporte, dans sa besace de proscrit, Tébauche du poème triomphal qu'elle inspira; il emporte Tidée du De Monarchia, conçu par horreur du pouvoir pontifical ; il va recueillir sur les routes les éléments du De Vulgari Eioquentia ; le Coiwivio s'achève : nous avons Dante tout entier.