A BOLOGNE
C'est surtout les premiers chants du Purgatoire qui demeurent comme un journal de route, et l'exilé ne semble point pouvoir se détacher de cette vision qui le hante : les pèlerins, les gens errants, les pauvres hères égarés, hésitants sur le chemin rude.
Tandis qu'il va
La Liberté cherchant, qui est si chère*, Il pense
A ceux qui s'en revont à la route perdue
Si bien que jusque là leur semble aller en vain '\
Aux gens qui pensent à leur chemin, Qui vont avec le cœur et demeurent avec le corps ".
Il peint
Le geste de celui qui regardant autour
S'essaye à des choses nouvelles *.
Et de rhomme qui va, sans savoir où gîter".
^Purg., I, 71.
2 Ib., 118-1 19.
8 Purg., II, II-I2.
* Purg., II, 53-54.
* IL., i3a, voir Vita Nuova, XIII, 19.
LE « PURGATOIRE » ao5
D'autres pèlerins de la route le rencontrent, et se retournent silencieusement pour le voir, à cette heure du crépuscule « au monter du premier soir, alors que commencent par le ciel des visions nouvelles, si que la vue paraît et ne paraît point vraie ^ ». Et des marchands en caravane passent auprès de lui, « les malheureux marchands, qui vont par le monde, tremblant aux feuilles que le vent fait remuer, alors qu'ils portent avec eux leurs richesses^ ». Heureux, à ces heures douteuses, celui-là qui rentre chez lui, dans son logis, et bienheureux qui, cheminant toute la nuit, voit l'aube se lever derrière la colline où est sa maison :
(( Quand les ténèbres fuient de toutes parts devant ces splendeurs avant-courrières de la lumière, qui sont aux pèlerins d'autant plus douces à voir lever, qu'en retournant ils vont vers un gîte moins lointain^. »
Ce gîte, il va le mendier. Ce qu'il lit, en i3o3, il le fait prédire à son aïeul dans le Paradis :
Tu éprouveras si combien* il a le goût de sel Le pain d'autrui, et combien c'est un dur chemin De descendre et monter par l'escalier d'autrui.
Et ce qui pèsera le plus sur tes épaules
Sera la compagnie mauvaise et stupide
Avec laquelle tu tomberas en cette vallée ^;
Qui, toute ingrate, toute folle et impie. Se mettra contre toi ^..
Encore mêlé aux entreprises des proscrits en mars i3o3, sous le commandement de Scarpetta Ordelafli, tout de
i Par., XIV, 70-72.
- Convivio, IV, XIII, 3o2.
■' Purg., XXVII, 109-112.
* Forme encore populaire dans le Midi de la France.
'' L'exil ? ou le Mugcllo ?
« Par., XVII, 58-65.
ao6 L'EXIL
suite il vit l'échec de Castel Pulicciano produire son effet naturel : la discorde entre les proscrits. On se rejeta la défaite : « vaincus et irrités les uns contre les autres* », les blancs aigrirent leurs querelles. Dante devint suspect aux émigrés", qui se mirent « à le haïr fortement et à s'irriter moult contre lui, si bien qu'il se partit d'entre eux^ ». Et il nous dit où il allait chercher refuge ' :
Le premier refuge et le premier abri
Sera la courtoisie du crrand Lombard Qui au-dessus de l'échelle porte sur son écu le saint oiseau ;
Car il aura pour toi de si bénins égards,
Que, du faire et du demander, entre vous deux, Le premier se fera qui chez les autres est plus lent.
Celui qui porte dans ses armes, au blason féodal, l'échelle surmontée de l'aigle impérial, c'est Barthélémy Scaliger, seigneur de Vérone, et la louange que lui attirent les vers de Dante, sur cette libéralité délicate qui prévenait la requètepar le bienfait, c'était une des charmantes vertus de ce prince, si familier avec le traité de Berieficiis ^
Ce seigneur qui « pratiquait continuellement » les œuvres morales de Sénèque, inspira sans doute la page du Banquet, composée à sa cour, dans laquelle Dante énumère les qualités du bienfaiteur et la manière de donner : « la troisième chose, dit-il, en laquelle se peut noter la libéralité toujours prête, c'est de donner sans qu'on demande^ ». C'était l'honneur d'un chevalier. Brunetto Latini l'avait marqué dans son Trésor, et dans son petit
i Villani, VIII, LX, p. igS, col. i.
- « Suspectus factus est ». Chiose auon. ap. Casiui. Coram. au vers 64. 3 Ottimo, III, 398, note 61.
* Par., XVII, 70-75.
^Ottimo, Ib. 399, noie 76. — Voir encore Pétri Dantis comm. p. 668-G69. — Chiose anon. éd. 1846. p. 610. — et Anou. llor. III, 326-327. ^ Couvivio, I, VIIl, 85.