‹ DanteChapitre 38 sur 57 · REFUGE A VERONE · texte numérisé non relu

REFUGE A VERONE

Trésor^; c'était la théorie du temps, adoptée par tous les fins connaisseurs en preud'Iiomie, Barthélémy, affable, aimé du peuple, « de nature bénigne et pacifique, peu guerrier », était accueillant aux poètes, si nécessaires à ces cours ".

Lorsque ce prince mourut, tous les pauvres de la cité raccompagnèrent, à travers Vérone, jusqu'àce sépulcre où il dort devant Sainte-Marie-la-Vieille, entre ses ancêtres farouches et ses farouches descendants ^, avec l'aigle éployé sur l'échelle des délia Scala. Auprès de lui, l'enfant de neuf ans qui sera Gangrande, deviendra plus tard le restaurateur de la force impériale que Dante célébrera "*, le bienfaiteur et l'ami de fàge avancé.

A quoi pouvait servir, dans ces cours de princes, un homme tel que Dante ^? et pourquoi s'y présentait-il avec espoir d'être reçu, nourri, vêtu, payé? C'est qu'un seigneur avait besoin, pour son plaisir et son service, d'une nombreuse clientèle ; des hommes cultivés, lettrés, sachant bien parler, bien chanter, bien lire et bien écrire, c'était fort rare, et précieux : pour les longues journées de loisir, pour les repas de cour, pour les ambassades, les discours publics et les lettres missives aux grands personnages, un gentilhomme qui était poète, courtisan,

^ VI. 3o; XV, 57 et suiv. Zingareili. Dante, p. 200, qui cite force autres textes. Voir enc. Purg., XVII, $4, et Canzoniere, XVIII, p. 198 et suiv. éd. Fraticelli ; citée dans le De Vulg. El. II, 2, p. 44) ^tl. Rajna ; voir Convivio, I, VIII, p. 86.

^ Voir F. Novati, Vita e poesia di corte nel dugenLo, ap. Arte. se. e fede ai giorni di D. cité plus haut.

3 Voir Biadego. Discorsi eprofili letterari. Milan igoS, in-3'^ I. « Dante e gli Scaligeri », et Arch. stor. it. ser. V. t. 28, 1901, disp, 4-

^ Par., XVII, 76-93 et comm. de Casini à ces vers, p. 709. — Voir sur le passage à Vérone, Boccacc. Comm, II, ijo. — Chioscanon, éd. de 1846, p. 610. — On a cru reconnaître eu Gangrande le Veltro, cf. Gian. Sulle ormcdclVcllro. Messine, 1897, et Fiicordi di Sabba da Gastiglione, Venise i555, in-8°, p. 76-77.

» Voir Scherillo, Dante uomo di cortc. Nuova antol. i*^'' sept. 1901.

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habile à dire et à psalmodier les belles chansons amoureuses ou morales, capable de haranguer aussi bien que de chasser, excellent la plume à la main comme le faucon sur le poing, méritait toutes les largesses, et d'avoir le vivre à la bonne table, le couvert au château, les bourses d'or, les belles robes de menu-vair ou les draps de France, que le seigneur avait levés dans les « richesses des marchands' ». Il ornait la cour ; et il formait l'opinion publique au respect du généreux prince, ù la reconnaissance pour le souverain libéral. Ces gens d'élite préparaient les alliances, éludaient les conflits, composaient une chancellerie nécessaire au gouvernement. En échange de l'appui que leur science apportait au prince, ils avaient la sécurité nécessaire à l'étude, et la paix féconde pour l'œuvre.

Dans la studieuse Vérone, près de la savante Padoue, qu'il vit peut-être de nouveau un peu plus tard % Dante composa la plus belle des canzones morales : « Trois dames alentour du cœur me sont venues », où se trouvent deux vers qui signent l'œuvre :

L'exil qui m'est donné, pour honneur je me tiens,

et

Tomber entre les bons est digne de louange^.

Surtout, il commençait à mettre en ordre ce Banquet^ dont les canzones devaient être faites déjà, se trouver dans ces papiers, qu'une main amie, peut-être celle de Gemma, dut lui faire tenir, soit à Vérone, soit, un peu

^ Voir dans Papanti, Dante sec. la tradizione c inovellatori,lcs anecdotes, sans doute légendaires, mais vraies au sens général des mœurs.

^ D'Ancona etBacci, Man. 280. — Sur Vérone savante, G. Bologuiui, L'Univ, di Verona e gli statuti del sec, XIII, Verona 1896.

3 Ed. Fraticclli. Canz, XIX, p. aoS-uoy. — Carducci. Délie rimeecc. 110 et suiv. — Poesia c storia, i«'"chap.

plus tard, à Bologne'. On a supposé que l'avènement d'Alboin I®"^" délia Scala, qui succédait en mars i3o4 à son frère Barthélémy, fut la cause qui chassa Dante de Vérone.

Il est certain qu'il a cinglé de sa plus mordante ironie cet Alboin, dans un passage du Convùdo'. Il met sa noblesse au-dessous des seigneurs qui gouvernent Reggio d'Emilie, le tient inférieur à Guy de Gastello, et prend soin de le nommer côte à côte avec Asdente, le savetier de Parme. Au premier hôte, « probe et sage, qui lui donnait provision^ », il avait vu succéder un maître plus rude, froid et dédaigneux*. Ce n'était plus « ce seigneur qui écoute ce qui lui plaît à entendre, et puis embrasse son serviteur, le félicitant pour la nouvelle, dès qu'il se tait^ ». Celui-ci faisait « manger le pain en affamé* ».

Dante avait beau se répéter qu'il faut, pour s'attirer et pour conserveries « bienfaits' » « s'armer de prudence, si bien que, le lieu le plus cher m'étant ravi, je n'aille point perdre les autres à cause de mes vers* », sa conscience et son caractère lui faisaient la « parole brusque®». Il ne fut jamais diplomate. Et c'est sans doute pour cela qu'il laissa la rouge Vérone, ses mille tours et l'horizon de ses montagnes paradisiaques.

Ce que cet homme a dû souffrir, on le sent par ses

i Villani. li. — Boccace. Vita, p. 28, place ce séjour après 1 3o6 (Lunigiaue etc.). Je suis ici Zingarclli, p. 209.

2 IV. XVI, p. 3i5-3i6.

■' B. d'imola, V, 19J-196.

' Zingarelli, éd. in-12, p. 43.

5 Par., XXIV, i48-i5i.

6 Inf., XXXII, 127-8.

- Par., XVII, 88.

^ Ih., 109-II1 .

9 Ib., 126.

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haines, et mieux encore par sa reconnaissance. Son front plia de jour en jour, car rien n'est plus lourd à porter que le souvenir de certains « bienfaits », comme rien n'est plus répugnant que l'image de certains « bienfaiteurs ». Et, dans le même temps, un bas bouffon Siennois, Cecco Angiolieri, le traitait, dans ses vers sordides, comme un confrère en parasitisme !

Dante emportait une première accoutumance à cette vie de parasite, la mémoire fidèle de sa première étape heureuse, le spectacle du« palio » vert, de cette course, qu'il revit, et qui subsiste encore, à Sienne, équestre et furibonde. (( Ceux qui courent à Vérone le drap vert par la campagne », ces coureurs qu'il avait vus le premier dimanche de Carême lutter de vitesse au faubourg de Sainte-Lucie, il les compare à Brunetto Latini se sauvant en hâte'. Cette fête lui rappelait celle de la Saint- Jean florentine^.

Hélas, cette Florence où flambaient alors les feux de joie, où l'on promenait les rameaux d'olivier autour de Santa-Croce, elle faisait fête au légat du pape, au cardinal Nicolas de Prato ^ ; pour Dante, elle aurait allumé l'autre feu, celui qui « brûle jusqu'à ce que mort s'ensuive ».

Il semblerait, d'après les sentiments modernes, que Dante aurait dû ressentir, à Vérone, dans l'automne passé, de i3o3, l'une de ses plus grandes joies. Celui qui l'avait fait bannir, ce pape Boniface, tyran de Florence, allié du prince Français, n'avait-il pas connu, dans

^ Inf.jXV — fm. — Gaëtano da Tic. Ttre prirni statuti sulle corse dei Pâli in V. dans Rivisla crit. di lett. it. YII, p. 80-87. — Cf. W. Hoywood. Palio and Ponte, Siena 1904, in-S", p. 12. — B. d'imola, I, 027.

2 Par., XVI, 42.

^ Diao. Cron. III, IV 270-274. La lettre au cardinal de Prato se placerait ici. Mais elle est d'une authenticité douteuse. Voir d'Aucoua et Bacci, p. 287. — Ziugarelli, p. 194. — Del Lungo. Diuo, II, 587, etc.

LA MORT DE BOMFACE VIII an

la ville même où le Valois le rejoignait naguère, le châtiment de Dieu?

Les insolences du Pontife envers un roi tel que Philippe le Bel, ces bulles extravagantes, ces sempiternelles bravades, ridicules chez un vieillard désarmé, odieuses chez un vicaire du Christ, avaient enfin reçu leur récompense. L'homme enflé d'orgueil écrivait un jour à Philippe : (( Nous voulons te faire assavoir que dans les choses spirituelles et temporelles, tu nous es soumis. La collation des bénéfices et prébendes, tu n'as rien à y voir... Ceux qui pensent d'autre manière, nous les réputons hérétiques* ». La fabuleuse Bulle « Ausculta fili » méritait un exemplaire châtiment. Lorsqu'un vieillard, fût-il deux fois octogénaire, trouve la force d'outrager autrui, c'est un fait nécessaire qu'il ait aussi la force de recevoir les insultes méritées par son impudence.

Guillaume de Nogaret avec Sciarra Golonna bousculèrent et insultèrent Boniface, dans Anagni,le 7 septembre i3o3, veille de la Nativité, comme il préparait une Bulle fulminante pour réexcommunier Philippe. On cassa ses vitres, ses portes, on pilla son trésor, on but son vin, les barons Romains semblent même avoir porté la main sur lui, malgré les efforts du légiste français, plus calme et dédaigneux'. On eut raison de lui laisser la vie; « il se rongeait, comme enragé », dit Villani, depuis ce jour. Un mois après, il trépassait de maie rage.

Eh bien, ce pape auquel il mettra le feu d'enfer sous les pieds, Dante, catholique avant tout, ne peut accepter qu'on l'insulte; ce pape, ami du prince français, qui a fait

'■ Baillet, p. 94-93.

2 Renan, op. cit. « Guillaume de Nogaret ». — Villani, VII, LXIII, 196 ; c'est peu certain, Villani ne parle que de « parole ». Parles Peruzzi, ses informations étaient exactes. — Dino, II, 252 , « arrabiato si mori » ; voirie récit d'un témoin publié par A. Reumont, Arcli. stor.it. IP ser. XVIII, 208-212, et Polthast. Reg. Poutif. rom. p. 2022 et suit. — DelLungo. op. cit., 827 et suiv.

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venir le Valois, si c'est un Français qui Toutrage, Dante ne voit plus sous la tiare déshonorée que le vicaire de Jésus-Christ, et le Jubilé de i3oo lui cache la proscription de i3o2 :

Je vois entrer dans Alagna* la fleur de lys, Et Christ être captif en son vicaire. Je le vols une seconde lois baloué, Je vols renouveler le vinaigre et le fiel, Et je le vols occire entre larrons vivants. Je vols le nouveau Pllate si cruel Que ceci ne Tassouvit point, mais que sans jugement Il porte dans le Temple ses voiles cupides. O mon Seigneur, combien serai joyeux En voyant la vengeance, qui, cachée, Fait douce maintenant ta colère, dans le secret de ta volonté -.

Mais s'il s'incline devant le successeur de Pierre, il épanche toute sa plus virulente allégresse lorsque son ancien parti, ses amis d'hier, se font battre dans l'échauffourée de « la Lastra^ », pendant Tété de i3o4. Avec la haine incomparable des amitiés rompues et des alliances décevantes, il proclame que

Ce sont eux, non lui, dont rougira le front *,

en ce jour de la Sainte-Marguerite, le 20 juillet i3o4, quand les émigrés en désordre, pris d'une hâte insensée, se hasarderont jusqu'au cœur de Florence, et débandés, sous les carreaux d'arbalète qui leur sifflent aux oreilles, se replieront vers leurs alliés attardés, lesquels

i Ancienne forme. Voir Villani. — Paradis, XXX, 148. — Dino. /oc. cit. et la note 3 à la p. 25'2.

2 Purg., XX, 86-96.

^ Nom du lieu de ralliement, d'où les rebelles se mirent en marche. * Par., XVII, 66.

L' « ENFER » A FLORENCE EN i3o4 2i3

s'enfuiront, eux aussi, « par l'œuvre et volonté de Dieu' ».

La patrie n'existe guère en ce temps-là. Seule la foi est souveraine. Et la défaite des émigrés a peut-être moins frappé Dante que cet autre événement florentin, s'il l'apprit alors, une page de son Enfer : pour le i^"" mai i3o4, voulant fêter le cardinal de Prato, les gens du Borgo san Frediano s'étaient mis à organiser une belle réjouissance autour du Pont alla Garraïa, qui venait d'être construit; on avait édifié surl'Arno un pont de bateaux, et là-dessus « on fit la ressemblance et figure de l'Enfer avec des feux et autres supplices et martyres, avec des hommes déguisés en démons, horribles à voir, et d'autres qui avaient figures d'âmes nues, qui semblaient personnes vivantes, et on les mettait en ces divers tourments avec des cris épouvantables et des grincements, et un vacarme, qui semblait affreux et terrifiant à ouïr et à voir ; et pour voir ce jeu nouveau se rassemblèrent là force citoyens, et le pont alla Garraïa, dont le tablier était alors de boisage, se chargea si fort de peuple qu'il croula par beaucoup d'endroits, et tomba avec les gens qui étaient dessus ; d'où moururent beaucoup de gens léans et se noyèrent, et beaucoup y gâtèrent leurs personnes, si bien que le jeu fait pour farces devint vrai, et, suivant ce qu'on avait fait publier (à savoir que quiconque voudrait connaître des nouvelles de l'autre monde, devrait aller le i^'" mai sur le pont alla Garraïa), force gens par la mort s'en allèrent à savoir nouvelles de l'autre monde^. »

Un mois après, Neri Abati, clerc et prieur de Saint- Pierre Scheraggio, mettait avec du feu grégeois l'incendie près d'Or-San-Michele ; Galimala brûlait, la tramontane furieuse étendait la flamme sur tout le cœur de la cité. Plus de mille sept cents maisons, tours et palais, flam-

* Villani, VIII, LXXII, « fummo prcsenti, » dit le chroniqueur. ^ Villani, YIII, LXX, p. loo.

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baient trun coup. Lestoits de paille, lesfenêtres bouchées de toile aidaient au triomphe du fléau. Les plus riches familles étaient ruinées.

Dante restait calme, à Bologne. Il y enseignait peutêtre la grammaire, pour vivre '. Il devait y subsister, aussi, des économies faites à la cour de Vérone. Il y a désormais dans sa vie des intervalles assez réguliers ; tantôt, durant tout cet exil, on le voit en pleine lumière, chez un seigneur qu'il sert, et dont il est hébergé, payé ; puis il plonge dans une ombre ou une pénombre : il travaille, il vit à Bologne, Padoue, Paris, Oxford peut-être ou Lausanne, qui sait? lia péniblement rempli son escarcelle, et dès qu'il sent « la liberté, qui est si chère » s'ouvrir devant lui, le pèlerin de la science et de la poésie s'en va, disparaît dans un coin de ville savante, vit à sa guise, jusqu'au jour où la pauvreté lui rendra nécessaire un nouveau servage, et le danger, un nouvel abri.

A Bologne, il pouvait accroître, aux faits sans nombre qu'il apprenait tous les jours, cette Comédie dont le plan merveilleusement commode comporte toutes les soudures, les sutures, les additions. Chaque événementpeut entrer dans ce poème, où tous les hommes et tous les siècles ont place, et les terzines s'intercalent, on le sent plus d'une fois, à mesure que s'accumulent les impressions quotidiennes.

* Zingarelli, 209.

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