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CHAPITRE III LE CONVIVIO

Autour du monument insigne, il y a des ouvrages moindres, qui en sont comme les bas-reliefs. Dante, dans la cité lettrée, écrit le Convivio^ le Banquet. Ce nom platonicien désigne un ouvrage fort didactique, d'un esprit très haut, bourré de doctrine. Une espérance de retour vers Florence, un désir de réhabiliter son nom y paraissent. Composé de canzones qui sont « la viande », de commentaires extrêmement diffus, qui sont « le pain », le traité devait contenir quatorze livres, pour expliquer quatorze canzones; plus, un livre de préambule. Quatre livres seulement furent composés, où Ton trouve comme les matériaux épars de la Comédie-, caractère commun à tous les ouvrages de cet esprit, si puissant, que toute page sortie de lui rappelle, par sa forte empreinte et par ses éléments pareils, l'ensemble de l'œuvre géante.

On glane, le long de ces pages, les opinions de cet homme, et les traits de son caractère, les impressions de sa vie. Le reste, comme l'analyse d'un poème que chacun peut lire, c'est affaire aux Manuels, aux «histoires de la littérature », ou aux cours publics, institués afin d'éviter qu'on ne lise, et souvent confiés, en France, à qui ne sait point lire.

L'introduction du Convivio fixe l'époque; et c'est bien celle où nous sommes, « l'entrée de la jeunesse déjà pé-

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rimée » ; puisque la « jeunesse » s'accomplit, s'achève dans la quarante-cinquième année, et qu'elle dure de vingt-cinq à quarante-cinq ans, Dante doit avoir entre trente-cinq ans et quarante-cinq ans, ce qui s'accorde parfaitement avec la date de i3o4 et i3o5, où il touche la quarantaine. *

Au milieu d'arides ratiocinations, le commentaire offre mille sentences et mille aveux qui attachent et révèlent, comme les canzoni laissent fleurir, parmi des beautés contournées, les vers harmonieux et simples.

On sent, dès la première ligne, l'homme qui vit dans les écoles. « La science est l'ultime perfection pour notre àme\ » Une allusion, tout de suite, amène la mélancolie et prouve l'exil. Il n'y a point à blâmer ceux qui a ont défaut du lieu où ils reçurent la naissance et l'éducation, et qui parfois se trouvent privés non seulement de toute espèce d'Université pour étudier, mais encore loin de tous gens studieux^ » Dante mange, lui, « le pain des anges », la bonne science, il aime naturellement son prochain, son âme se détend et s'épanouit. 11 a connu la miséricorde d'autrui, « mère du bienfait », c'est-à-dire la bonté de ceux qui nourrissent de leur science les « vrais pauvres », les ignorants, et sont « comme une source vive qui rafraîchit par ses eaux la soif naturelle* ». Lui, ramasse au pied de la table les miettes du bon festin. Il les recueille pour autrui.

Il a, pour se mettre à l'œuvre, la « peur de l'infamie* ». Nul n'est prophète en son pays^ . « Il s'est présenté quasi

^ Voii* la note de Del Lungo. Dino, II, 58 î, sur le sens de « trapassata ». " Ed. Fralicelli, p. 55. Je cite coastamment ce le.\.te, très commua, et suflisaut.

à toute ritalie », il s'est avili; maintenant, pour se relever, il prendra de Tautorité, par la force de son ouvrage, par le poids de ce commentaire ^

Il convient qu'il s'excuse pour écrire en langue vulgaire ; c'est faire pain d'orge au lieu de froment". Entre ses raisons, il ose compter ce son amour naturel pour sa propre langue ». Et tout d'un coup sort une image qui rappelle les chevauchées anciennes^ un coup de trompette sonne dans cette chambre d'étude^.

Ses raisonnements sur le latin et la langue vulgaire présagent le de Vulgari Eloquentia, qu'il annonce en le nommant par son titre; nouvelle marque de ce plan certain, rigoureux, qui est en toute son œuvre'. Puis, chevaux, épées, comme tout à l'heure braques et faucons, viennent illustrer les comparaisons didactiques.

On peut voir, à lire ces traités, combien cette méthode, procédant point après point, rappelle celle des sermonnaires catholiques ^ Chemin faisant, Dante a donné son sentiment, juste et sévère, sur les traductions des poètes : « Que chacun sache, que nulle chose harmonisée par un lien musical ne peut se transmuer de son propre langage en un autre sans rompre toute sa douceur et harmonie ^ »

Il est certain que le traduire, comme aussi traduire Virgile, c'est donner un surmoulage en fonte grossière des portes du Baptistère florentin. Heureux si, le suivant avec un humble zèle et une fervente révérence pour son génie, il me fut permis çà et là d'offrir tout au moins la

ip. 70.

- Cil. V. i'u .

' Voir ch. VII, p. 77.

froide, la probe exactitude d'un pauvre et simple moulage en plâtre, pris sur le chef-d'œuvre, sans retouche et sans prétention, vulgaire et fidèle !

Ce premier traité du Convivio^ c'est le plus vivant, savoureux d'une saveur délicieuse : on y sent l'amour du pays, de l'Italie, du parler italien, de tout ce qui fait la patrie et sa douceur. On a pu dire « que tous les souffles d'Italie respiraient là^ ». Oui, Dante est, ici comme toujours, trompé, débordé par son génie. Il voulait faire une glose de scolastique, et voici que la salle obscure de Técole semble crouler, les horizons de la patrie et de l'avenir se dévoilent; l'homme, inspiré malgré lui-même, se lève et rejette la robe de l'écolàtre : il plaide, pour ce beau langage naissant, pour cet italien qu'il va élever jusqu'au faîte du triomphe. Et les comparaisons de la vie réelle déchirent la trame grisâtre où il enfermait sa logique.

C'est le (( chevalier qui donnerait un bouclier à son médecin, et le médecin octroyant au chevalier les aphorismes d'Hippocrate ou les tekné de Galien, mis par écrit" ». Et l'on voit tout de suite les gens de la Faculté bolonaise, le médecin Thadée. C'est la honte qu'il y aurait à dégrader des choses belles, à faire « une pioche d'une belle épée, ou un beau vase à boire d'une belle cithare » \ Et puis, à chaque instant, la plus ardente apologie du poète, et de son futur Poème, dont la chère et splendide ébauche est près de lui, tant qu'il écrit.

Le fougueux homme de lettres qu'est toujours Dante se révolte, se cabre et bondit sous le poids de la démonstration méthodique, comme un cheval de sang que l'on

^ Zingarclli, \, XIY, 21^. — voir aussi F. Flamiui. ap. Leclura Dautis. Le Op. Min. cit. pp. 63-191. // Convlvio. ^82.

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prétendrait atteler à une brouette. Si la langue vulgaire est destinée à devenir « lumière nouvelle, soleil nouveau qui surgira quand se couchera le vieux soleil, et donnera lumière à ceux qui sont dans les ténèbres et l'obscurité par la faute de ce vieux soleil usé », c'est que le latin, soleil terne et moribond, il l'abandonne pour se tourner vers cet astre nouveau qui lui devra toute sa gloire, et qui se confond avec son génie*.

Il fait honte à ces faux littérateurs « qui ne se doivent appeler littérateurs, car ils n'acquièrent pas la science littéraire par leur usage, mais autant que par elle ils gagnent deniers ou dignités ; ainsi ne doit-on appeler un cithariste celui qui garde sa cithare au logis afin de la prêter à louage, et non pour s'en servir à faire de la musique ». Vienne la langue nouvelle, qui ouvrira les champs de la science et des lettres à ceux dont l'esprit est meilleur, princes, barons et chevaliers, gentilshommes et belles dames, qui avaient laissé jusqu'ici la belle culture à ceux qui « l'ont faite, de dame, courtisane" » !

Il faut faire éclater aux yeux de tous « la grande excellence de la langue vulgaire du Si^ », il faut confondre « ceux qui accusent le parler d'Italie », et publier « leur infamie ! » la « perpétuelle infamie de ces hommes pervers* ». Et les pages d'injures les stigmatisent, les outragent. On sent que Dante vit près des pédants, sous Tombre des écoles ; quoi qu'il en ait, sa rage gronde et sa bile s'épanche à flots. Il aime la science; il exècre les gens qui la vendent au tarif.

Ce nest pas qu'il estime la gloire populaire. Elle est,

^ Conv. p. io3. — Voir Del Lungo. Dal sec. e dal p. di D. // volgfior. nel p. di D., V, p. 424, etsuiv.

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