‹ DanteChapitre 40 sur 57 · C'est le mot de l'Inf. XXXIII · texte numérisé non relu

C'est le mot de l'Inf. XXXIII

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dit son maître Boèce, sans discrétion'. « Et il faut appeler ces gens-là des brebis et non pas des hommes ; car si une brebis se jetait d'un rivage de mille pieds, toutes les autres iraient derrière ; et si une brebis, par une raison quelconque, saute, au passer d'uneroute, toutes les autres sautent, sans rien voir qu'il faille sauter. Et jadis j'en ai vu beaucoup sauter en un puits, pour une qui sauta dedans, croyant peut-être sauter un mur; nonobstant que le berger, pleurant et criant, se mettait devant, les bras étendus et la poitrine offerte ».

Le parler provençal, que son adolescence aimait, il le réprouve, s'il veut primer ce « précieux langage vulgaire d'Italie'". » C'est « ma langue à moi », répète-t-il avec une passion tenace.» Jel'aimenonpasseulementd'amour, mais d'un parfait amour^ » Je l'aime « pour son excellence. Un homme doit être barbu, la femme avoir le visage glabre, le braque avoir bon nez, et le lévrier bien courir. C'est ainsi que chaque être se fait aimer. Et j'aime mon langage pour ses excellentes vertus ».

L'allégorie emplit le deuxième chapitre; mais c'est là que Dante donne* ces précieux aveux de sa vie qui complètent la Vita nuova^ et furent sertis à leur date. Un mot, dans la foule des mots, est singulier. Dante parle de la doctrine catholique sur le ciel et les astres; et il écrit « les catholiques" », comme ferait un auteur étranger à la foi. Ici s'épanche la cosmogonie que l'on retrouvera dans le Poème, d'une précision fulgurante, faite avec les cahiers d'école, mais criblée par ce cerveau lyrique : de l'AIfragan, du Ptolémée enthousiaste". Il révèle lui-même,

® Muorc. SUitlies, III, 1-108. — Voir aussi Coiivivio, i53 et 176 : « Alfarabio ».

sans y songer, le mécanisme de sa pensée : « Comme je songeais à cela, dit-il, ainsi qu'il m'était possible, je m'en allais quasi ravi en extase* ». Et il avoue que cette extase lui faisait envier la mort, afin de suivre l'objet de son rêve.

C'est que Béatrice revient dans ce' livre au milieu de la scolastique et la rhétorique. « Cette Béatrice bienheureuse, dit-il, de laquelle je n'entends plus parler en ce livre". )) Pour elle, il affirme... contre « la bestialité très stupide, très vile et très damnable de ceux qui croient qu'après cette vie il n'est point d'autre vie », la grande théorie de l'immortalité de l'âme. 11 invoque le témoignage des songes^ ; et vraiment, le plus beau de son œuvre, n'est-ce pas des songes, saisis au vol et sans doute écrits au réveil?

Il loue la piété, « laquelle fait resplendir toute autre excellence par sa lumière, la piété, suprême louange que Virgile donne à Enée' », la courtoisie, « parure première des dames ^ », il égrène ainsi chaque mot de sa canzone initiale où les anges font tournoyer la troisième sphère du ciel. Et puis, il se raconte encore et toujours \ C'est là que sont les grands aveux sur la « dame noble ».

Au milieu de toute sa cosmographie, il remémore (( qu'en Florence, au commencement de sa destruction, l'on vit en l'air, en figure d'une croix, grande quantité de ces vapeurs qui suivent l'étoile de Mars^ ». Et il exalte la musique et ses « relations » aduiirables. Il n'oublie point l'astrologie, qui est la gloire de Bologne, et

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lui reste si chère ' à lui-même. Ne sent-il pas pour la philosophie une ferveur tout amoureuse ? a Oh, doux et inelïables semblants, ravisseurs soudains de Tâme humaine, qui dans les démonstrations, c'est-à-dire dans les yeux de la philosophie, apparaissez, lorsqu'elle arraisonne ses amoureux' ! Vraiment en vous est le salut, par quoi se fait bienheureux qui vous regarde, et se sauve de la mort, de Tignorance et des vices ! » Les doutes qui surgissent au premier abord, c'est « quasi comme les petites nuées matinales sur les feux du soleil ». Dante met sa pourpre et son or sur ces paperasses savantes.

Philosophie, amour, science et femme se confondent. « Oh! que de nuits, s'écrie l'amant passionné, alors que les yeux des autres penseurs clos par le sommeil se reposaient, mes yeux à moi dans la demeure de mon amour fixement regardaient ! Et, comme Tincendie propagé veut à toute force se montrer au dehors, car il est impossible qu'il reste caché, la volonté me vint de parler d'amour, lequel je ne pouvais du tout garder en moi". »

C'est ce réalisme sauveur qui arrêta Dante sur la voie de la scolastique et l'empêcha de gâcher ses années à écrire en « conciossiacosachè^ », à s'égarer de nouveau dans une forêt bien pire que celle des vices capitaux : l'horrible forêt marécageuse des écoles et des commentaires. Ces beaux éclairs de vérité brillent en ces ouvrages incomplets, comme aussi cette canzone qu'il fera chanter par Casella dans le souriant Purgatoire ^ comme cette autre, encore, que Charles Martel lui rappelait au Paradis \

* Voir d Ancona, Disc, sur Béatrice, p. lxxvii.

" Purg., II, iij, cl suiv. — Couvivio, III, i.

0 Par., YIII, 37. — Convivio, II, I.

Lorsqu'il nomme « par similitude » les yeux et le doux sourire « les balcons de la dame qui habite dans Tédifice du corps, c'est-à-dire Fâme ' », on sent l'ancien goût des troubadours lui revenir. Lorsqu'il proclame « qu'à philosopher, l'amour est nécessaire'», et que pêle-mêle, à force d'amour, Salomon, saint Jean,- Démocrite, Platon, Aristote, Zenon, Socrate, Sénèque, ornent la même page, gloires de « l'Athènes céleste^ », on soupire après un amour moins complexe, comme il « haletait après le langage vulgaire ».

Bientôt il se lassa lui-même : le quatrième chapitre est le dernier. Cet âpre et vigoureux esprit secoua la robe philosophique, ce souffle fait pour l'Empyrée trouva l'horizon trop étroit. Il laissa tout, monta plus haut '. Déjà les personnages de la Comédie^ l'Empereur et Caton% le hantaient. Il parlait aux rois sur un ton de prophète \ Les sentiers de l'Apennin, la neige fraîche s'évoquaient à ses yeux^ Après s'être traîné sur Aristote, il écrivait tout à coup : « Vraiment j'ai vu lendroit dans les côtes d'un mont en Toscane, qui se nomme Falterona % où le plus vil vilain qui fût en toute la contrée, en piochant, trouva plus d'un boisseau de Sainte- Hélènes du plus fin argent, qui peut-être l'avaient attendu plus de mille années ^ » Les Sainte-Hélènes, ce sont ces

'* Voir Carducci. Délie rime, 78-79.

'" Convivio. 255 et 263 ; voir encore 2Ô0.

* Voir Purg., XIV, 17.

^ Convivio, IV, XI, 289-go. On comprend mal, à moins que les Allemands ne lisent point le Convivio, comment Bassermann à écrit : « Les traces de Dante ne nous conduisent point sur la croupe de la Faltcrona », p. 68, trad. Gorra. — C. Hare, si léger d'ailleurs, ne s'y est pourtant pas trompe. Voir Daule the Waytarcr, p. 248.

monnaies byzantines, souvent clioppées, que l'on appendait au cou des enfants afin de les préserver contre le mal caduc. On en retrouve encore, en Provence et en Italie, et d'or et d'argent, avec leurs personnages hiératiques dont le peuple fait une image de Sainte Impératrice, avec leur jiointillé en relief, un Christ au revers, qui ressemble au saint Jean du florin toscan, et les trous percés pour les suspendre en guise d'amulettes.

Est-ce le souvenir de ce boisseau resplendissant qui l'induit à louer si hautement les bienfaiteurs ? « Notre Seigneur, dit-il, appelle iniques les richesses, lorsqu'il dit : a Faites-vous des amis avec l'argent d'iniquité », invitant et encourageant les hommes à la libéralité des bienfaits, lesquels engendrent les amis. Et que bel échange il fait, celui qui donne de ces choses très imparfaites, pour avoir et pour acquérir choses parfaites, si comme les cœurs des hommes de mérite ! C'est un échange qui peut se faire chaque jour... Et qui n'a encore dans le cœur Alexandre, pour ses bienfaits royaux ? qui n'a encore le bon roi de Castille, ou Saladin, ou le bon marquis de Monferrat, ou le bon comte de Toulouse, ou Bertrand de Born, ou Galéas de Montefeltro'... » Bienfaiteurs de Dante, le Panthéon vous est ouvert, il a su vous faire immortels, à l'égal de ses ennemis, mais dans les sphères bienheureuses.

C'est que « les petits enfants désirent surtout un fruit", puis un oiselet, puis, plus outre, un beau vêtement ; puis un cheval, puis une femme, et puis richesse modérée, et puis plus grande, et puis plus encore ^ » Le poète est toujours enfant.

^ Convivio, IV, Ih., 291.

^ « Pomo ». Voir Purg., XXIII, 34 el suiv.

LE CONVIVIO aîS

Ce qu'il pense de la noblesse, on Fa vu. C'est la beauté même de l'être, il est noble par vertu propre. « Aussi maintes fois nous disons un noble cheval et un vil ; et un noble faucon et un vil ; et une noble perle et une vile. » Et comme il prévoit la contradiction, oyez de quel air il l'accueille : ce Or si l'adversaire voulait dire que dans les autres choses noblesse s'entend pour le mérite de la chose, mais que chez les hommes elle s'entend parce que de leur basse condition il n'est plus mémoire, ce n'est pas avec les paroles, mais avec le couteau qu'on voudrait répondre à tant de bestialité '. » Que voilà bien celui dont Boccace écrira : « Ce dont j'ai plus vergogne à l'égard de sa mémoire, c'est que dans la Romagne on sait très publiquement que n'importe quelle femmelette, ou petit enfant qui, parlant des partis, aurait condamné le gibelin, l'aurait mis en telle folie furieuse, qu'il en serait venu à jeter des pierres, si l'autre ne s'était point tû ; et cela, autant de fois qu'on l'aurait voulu ; et cette violence d'âme lui dura jusqu'à la mort" ».

Aussi Dante épanche-t-il rudement sa rancune contre le Scaliger dont il fut mécontent : « Bien sont certains fols, qui estiment que par le mot noble on entend être nommé et connu de beaucoup... Alors, à ce compte, l'aiguille de Saint-Pierre serait la plus noble pierre du monde ; Asdente, le savetier de Parme, serait plus noble qu'aucun de ses concitoyens, et Alboïn délia Scala serait plus noble que Guy de Castello de Reggio'. » Ce savetier parmesan, qui prétendait prédire l'avenir, Dante Ta plongé dans l'Enfer', à côté de Michaël Scot, parmi ceux qui vont avec le visage tourné par derrière :

* 3o6, voir encore 3 14.

2 Vila, 61 et Compendio, 53. ^«Aiguille», obélisque, 3i5-3i6.

* laf., XX, 118.

Avoir donné ses soins, au cuir et à l'alêne

Ores il voudrait bien, mais se repcnt trop tard ' !

Alboïn délia Scala peut remercier le nom qu'il porte, rendre grâce à ses deux frères, que Dante aima ; cela seul Ta sauvé de quelque supplice infamant. 11 n'est que dans le Conm'io, pas même une antichambre de TEnfer.

Les dates historiques permettent de croire, si l'on dénombre les personnages parsemés dans ce Convwio^ que cet ouvrage fut composé en plusieurs fois, comme presque tous les écrits de Dante. La composition de l'œuvre incomplète s'étendrait jusqu'en i3o8, selon les uns", i3o9 d'après d'autres ^ i3i4 même \ 11 est assez naturel que Dante, voulant gagner la protection des grands, se faire employer et renter, ait continué lentement, lancé de temps à autre un fragment de son éloquence. Il serait bien faux de penser qu'il ait jamais écrit de suite, et les chapitres à la fde, comme un homme de cabinet. Toutes ses œuvres ont une intention effective, et sont longtemps sur le chantier, les soudures, les sutures, les reprises sont apparentes.

11 est curieux de le voir nommer, parmi les vertus philosophiques, celle-là même que des penseurs modérés chérirent le plus^ Mais il lui est plus naturel d'avouer que « la honte n'est point louable, ni ne sied bien aux vieux et aux hommes d'étude ; parce qu'il leur convient de se garder de ce qui peut induire en honte". »

Il voulait « rendre ce Banquet utile le plus possible en

1 Son vrai nom était Bcnvcnuto. Salimbcne fait de lui le plus grand éloge. Chronica, .284-3oi-3o4.

- Zingarelli, Sgo. — Scartazzini, Encicl, 1, 4G2.

^ D'Ancona et Bacci, Man. p. 284.

* D'Ovidio. Studi crit. p. jSg, le fait même commencer alors.

5 L' « eutrapélic », chère à Renan, p. 3 19.

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chacune de ses parties^ ». Et il édifiait une longue théorie des quatre âges de Thomme : adolescence ou accroissement de la vie, jusqu'à la vingt-cinquième année, période où le corps s'embellit, où Tâme se transforme ; jeunesse^ âge de la perfection, comble de la vie, qui dure vingt années, jusqu'à la quarante-cinquième ; puis, la décadence, la « descente » de la vieillesse, jusqu'à soixantedix ans; enfin la sénilité, proche de la mort". Lorsqu'il dépeint l'adolescent qui entre dans « la forêt trompeuse de la vie », on ne peut manquer de revoir la forêt obscure qui ouvre le grand Poème. Les éléments de la pensée dantesque se ressemblent partout.

Lois de la famille, amitié % tout ce qu'il célébrera dans la Comédie est encore ici. U Enéide donne le ton^ donne l'exemple. Et Cicéron, et Boèce, et Gaton sont toujours présents. C'est presque en vers que Dante parle, lorsqu'il s'écrie soudainement : « Et il convient que l'homme s'ouvre quasi comme une rose qui ne peut rester close davantage, et que l'odeur, qui s'est créée dedans, se répande*. » Et s'il vient à parler du gouvernement, alors sa Florence lui apparaît : « Oh! malheureuse, ô ma malheureuse patrie, quelle pitié pour toi m'étreint, toutes fois que je lis, toutes fois que j'écris une chose relative au gouvernement M » Il remet l'invective au « pénultième traité de ce livre » sans se douter que celui-ci sera l'ultime. Mais sa colère le reprend : « Ah, malandrins^, maudits qui abandonnez les veuves et pupilles, qui dérobez aux moins

^ « Malastrui », du provençal malastruc, né sous méchant aslre. Raynouard. Choix de poésies orig. des troubadours, (II, 194; IV, 91) et Fraticelli 363, note I. Rabelais écrit : « Malauctruz ».

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puissants, qui volez et prenez les biens d'autrui ; et de ces biens organisez festins, donnez chevaux et armes, robes et deniers ; portez les vêtements admirables ; édifiez les admirables édifices ; et croyez faire largesse ! et qu'est-ce faire autre chose que voler le drap de dessus Tautel, et en couvrir le larron et sa table ! 11 ne faut pas autrement rire, tyrans, de vos largesses, que d'un voleur qui mènerait chez lui ses invités, et, la touaille dérobée dessus l'autel et qui conserve encore les signes de l'Eglise, poserait sur la table, et ne croirait qu'on s'en aperçut'! » « Oyez, obstinés, ce que dit Tullius contre vous... »

Se souvenait-il, à cette heure où il écrivait les derniers feuillets du livre qu'il allait laisser incomplet, que le 12 août i3o5, à Florence, un Vezzo Vezzosi plaidait afin de se faire payer d'une « chevauchée » faite pour le service communal, et dont la solde avait été assignée « sur les biens de Dante des Alleghieri et de son frère François, rebelles et condamnés^? »

2 11 devait être payé en grains. Bull. soc. dant. N. S. XIY, 2. juin 1907, p. 12!).

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