MONASTIQUES. — LE DESSIN
Le voici déjà tout entier, puisqu'il a subi les deux grandes puissances qui seront maîtresses de son génie : ({ La haute puissance, qui déjà m'avait pénétré d'outre en outre, avant que je fusse hors de l'enfance ^ ; » C'est Béatrice, avec l'Amour. Et l'autre, ce sera bientôt Virgile, prince de science, maître des lettres et de la poésie : vers celui-ci, les études de son enfance achèvent de l'acheminer.
Il a, cet enfant de dix ans, ce petit Alighieri qui vient de s'asseoir aux écoles florentines, le don suprême de l'imagination plastique, sans lequel un homme ne peut vraiment ni penser ni créer. Mais la plupart ne le possèdent, ce don merveilleux, que par bribes, et sous une forme incomplète. Chez beaucoup d'hommes, la vigueur du verbe fait illusion; mais il manque la qualité suprême, cette émotion, cette sympathie qui semble mêler le poète à ce qu'il décrit, et seule fait entrer, dans l'œuvre, la vie même de la nature.
Dante, l'enfant qui sera Dante, est assis dans un coin, auprès du foyer, et il regarde le plafond à poutrelles et
1 Purg. XXX, 4 1-2.
à consoles, que portent des « corbeaux » sculptés. Ou bien, il a fait halte contre une maison de la place, il a rêvé, le nez en l'air. Et il a vu les figurines qui portent le toit. Un passant ordinaire, un gamin quelconque n'en sentirait rien. Lui, voici ce qu'il conserve en lui-même : « Ainsi, nous dit-il \ pour soutenir plancher ou toit, en guise de console, parfois une figure se voit joindre les genoux à la poitrine, laquelle fait de sa fausse semblance naître une vraie tristesse à qui la voit. » Tout se grave dans cet esprit, avec une clarté si forte et si crue, que l'impression primitive transparaît toujours, sous le voile éclatant de l'image littéraire, comme Béatrice demeurera visible parmi la lumière céleste. Si Dante se souvient d'une église florentine, il marque avec soin qu'elle est située « à droite, sur la montée" ». S'il écrit, il se voit écrire, il sait que l'o, que Vi se font plus vite que les autres lettres ^
Plaçons l'enfant, ainsi doué, dans une ville où tout concourt à exaspérer ces dons de puissance plastique. Et souvenons-nous que, s'il n'est pas vrai d'attribuer aux milieux où s'élève un homme la forme et l'essence de son génie, d'ailleurs il reste vrai que cette essence et cette forme doivent, sous peine qu'il avorte et se stérilise, être en accord avec le temps et le pays où l'homme croît. Florence et Dante ne sont qu'un ; c'est le secret du désespoir que ressentira le poète durant son exil. Et jamais parole ne fut plus vraie que celle-ci : « L'on pourrait aussi bien dire Florence de Dante, que Dante de Florence* ! »
Cette incarnation d'un homme dans une cité, cette empreinte réciproque de l'un sur l'autre, c'est si évident,
^ Purg. X, iSo-iSg.
2 Purg. XII, ioo-io5.
3 Inf. XXIV, 100.
* Marsile Ficin. Preamb. au Z)e Monarchia.
si complet, que Dante, enfant précoce, arrête ses idées maîtresses à Theure même où le pénétrèrent ces impressions primitives. Tout le reste, science acquise, expériences consommées d'âge en âge, se superpose, sans agir sur le fond de l'être : au fond, il n'y a que Florence, l'antique Florence de jadis. Cette ville, sa ville, et la femme florentine, image des amours sacrées, qui lui révéla dès l'enfance la beauté, les yeux dans ses yeux.
L'écolier que fut aux écoles de grammaire florentines, le petitDanteAlighieri, nous en conserverons l'image; elle est sculptée, d'après Giotto peut-être, sur la face septentrionale du campanile ^ Devant un pupitre massif, un vieux maître à la bonne face encadrée par la mentonnière et surplombée par le bonnet s'est assis dans les plis profonds de la robe, du lucco, sorte de toge alors commune à tous les citoyens; unemain, osseuse etridée, pose sur lepupitre; le régent lève l'autre main pour affirmer son commentaire ; en face de lui, deux enfants écoutent : le premier, qui apparaît en haut relief, tout lumineux et charmant, incline sa tête bouclée sur un cahier où il écrit ; svelte et fort, gracieux de visage, élégant dans son court sayon et dans ses chausses ajustées, il est studieux à miracle.
Les études étaient ferventes, en ce temps-là, dès le début ; elles restaient ferventes jusqu'au terme, car elles tenaient de la religion et du mystère par leur incertitude même, et par la confusion des éléments à demi connus, à demi devinés. Une candeur profonde y présidait, les inspirait. On commençait par la grammaire, c'est-à-dire par le latin, langue curiale, universelle. Gheminfaisant, au long des textes, les notions élémentaires d'histoire, de géographie, de mythologie, se recueillaient, un peu à l'aven-
^ Voir Burckhardt. Cicérone. 9® éd. 1904; Leipzig, in-ia, t. II, p. Sgo, c. et 4^5 c. Vasari. I. 899 et II. 169. Luca DcUa Robbia aurait usé d'une esquisse laissée par Giotto (?)
tiire \ Un cours complet, de haute doctrine, et dont l'étudiant se targuait, pouvait durer dans les seize mois ^ On se servait, pour ces études comme pour celles où d'autres maîtres guideront bientôt Dante, de ces recueils assez confus, encyclopédies très sommaires, qui furent si bien faites pour donner aux esprits ardents, ingénus, l'amour de la science et le goût des hautes études».
Ces demi-clartés sont mieux faites pour la poésie que la lumière d'une science vraiment formée. Lucrèce écrirait-il encore, aujourd'hui, son poème ? et Dante aurait-il le courage de passer, la fleur poétique à la main, à travers les halles interminables et sous la lumière crue des laboratoires ? Dans un esprit naïf, avide, comme le sien, qui dit ouvertement: «J'ai peur* », comme ferait un artisan ou un campagnard, et qui ne connaîtra jamais les horreurs du « style noble ^ », la grandeur et la puissance originelles sont à ce point, que les plus étranges éléments, une science à demi baroque, un mélange de rêveries et d'expériences tronquées, le pêle-mêle ahurissant du moyen âge, tout cela, qui corrompt les autres et les rend caducs, sera bon pour nourrir son génie. Pareil à ces arbres superbes qui croissent dans les marécages et prospèrent dans le limon putride, ou dans le sol flottant encore et mal fixé.
Le grand bienfait, pur et souverain, que lui donnèrent ces études dirigées par la tradition latine, c'est de lui révéler son maître, son guide, et la tradition, l'âme de son œuvre et de sa race : Virgile. En toutes ses impres-
^ Zingarelli. Dante, V, 63.
- Davidsohn. I, 8o5 ; note 3.
» Fauriel, Hist. litt. de la France, 1842 ; t. XX, p. 291. — Scherillo, p. 182, n. I.
* Inf. XVI, 49-5o.
5 Voir Inf. XXII, i3-i5el 58.
sions primitives, on sent Virgile. De Virgile, il s'est nourri dès son premier âge. Les broussailles d'érudition, de scolastique, sembleront un jour étouffer la première poésie de Dante, comme les erreurs sensuelles terniront, une heure, l'image de Béatrice. Mais Virgile reprendra son pouvoir sur l'esprit, comme Béatrice sur les sentiments. La grande àme latine, ingénue et limpide, redeviendra toute puissante en l'œuvre de Dante. Cette connaissance, cette passion profonde, cet amour de l'antiquité nationale \ qui le fait s'imprégner d'Ovide même et de Stace, qui lui donne les sentiments précurseurs de la Renaissance, qui le sacre fondateur du génie latin dans les siècles nouveaux, lui, le dernier homme du moyen âge, il a pris cela dans Virgile. C'est la gloire de l'Italie, de cette Italie que Dante incarne, d'avoir puisé la tradition à sa source la plus auguste, d'avoir ranimé le flambeau des jours antiques à cette flamme, la plus radieuse de toutes. Lucrèce lui fut inconnu, bien qu'un monastère ait, dit-on, montré le De rerum natura dès le x® siècle". Mais Virgile conservait tout et donnait tout. Dante a connu jusqu'à son meilleur exégète, Servius ^ Non seulement il se fait dire par Virgile : « ainsi chante ma haute tragédie en certain lieu : tu le sais bien, toi qui la sais par cœur tout entière' ». Non seulement il sait Virgile par cœur, et il fait son Enfer parce que Virgile fit le sien ^ Mais il le sent, l'aime, l'adore en poète. Il aurait pu s'écrier, ainsi qu'il le fait dire à Stace, et avec plus de raison : « A mon ardeur furent semence les étincelles qui m'échauffèrent,
^ « Il più essenzialmente nazionale dei poeti latini ». dit Comparetti, Virgilio nel M. Evo. I, 5 ; voir enc. ib. p. aS, i3i ; les ch. xiv-xv, et la p. 3o5.
^ Lucretius, cd. Munro, 4*^ éd. in-8°. Cambridge, 1893 ; t. I, p. 1.
3 Moore. I, 189 et Casini ad. Inf. XXXI, 84, p. ^41, note.
* Inf. XX, II2-1 14.
"^ Voir les paroles de Michclot, si virgilien, lui aussi, ap. Michelet, par G. Mouod, Paris, igoS, in-ia, p. 97.