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EXCELLENCE DE CE TRAITÉ

Le traité De Vulgari Eloqiientia, « de l'éloquence vulgaire », c'est-à-dire du langage vulgaire, ne fut point achevé non plus'. Dante avait écrit le Convivio en langue vulgaire, à demi poétique par ses effets et sa contexture, plus riche de vocabulaire et moins chargée de répétitions que celle de la Vita Nuoça-. 11 écrivit cette fois en latin, sans doute pour frapper avant tout les ennemis du parler populaire, et les combattre en leur propre verbe.

Car, ce traité, c'est une apologie encore, et d'une rigueur, d'une force, d'une valeur singulières. Il dut le commencer vers i3o4, le suspendre et le reprendre, sans cependant le terminer. Les anciens commentateurs prétendent qu'il devait y avoir quatre parties ^ Tel qu'il est, avec ses idées sur l'origine du langage, sur la nécessité de créer une langue « illustre, aulique, cardinale, curiale », une langue

1 Édition magistrale donnée par ]M. Pio Rajna. Il traita to de Vulgari Eloquentia. ediz. critica, Florence 1896, gr. in-8'J, et ediz. minore, ivi, 1897, In-i 2, que je cite comme plus courante. — VoirD'Ovidio, Saggicritici, p. 33o-4i6 et Studi suUa D.C., p. 486 et suiv. — Carducci. Dellc rime, 79 et suiv. — Del Lungo, Sec. ep. di D., p. 419 et suiv. — Machiavel. Opère, éd. 1843, in-4'>, p. 578 et suiv, — Villari, N. Machiavelli c i suoi tempi, éd. de 1897, in-12, III, p. 186 et suiv.

2 Voir Lisio. L' arte del periodo iielle opère yolgari di D. A. ccc. Bologne, 1902, in-4°, pp. i37 et 142.

» Yillani, IX, CXXXVI, a53. — Boccace, Yita, 74. — Uc Vulg., El. II, 4. et 8.

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italienne formée de tous les parlers pris et choisis en leurs éléments les meilleurs, c'est le premier ouvrage où se posent les problèmes du langage, où se discernent et se jugent les dialectes, où la rigueur didactique se soit unie à la connaissance expérimentale'.

Ce qui nous occupe, nous autres qui sommes des lecteurs profanes, c'est ce qu'on glane de la vie, dans ces pages embroussaillées de scolastique et hérissées d'érudition. C'est, d'abord, cette sensation que l'on a, bizarre en face d'un ouvrage latin, et philologique, cette impression que l'œuvre aride est saupoudrée par la poussière du grand chemin, et formée de matière vivante.

Gomme Rabelais citera les gens de la France entière, Tiraqueau, de Fontenay-le-Comte, Rondelet, de Montpellier, et cet abbé-ci, et ce seigneur-là, et les hôteliers, et les moines, et les bourgeois, Dante mêle à sa prose, même dans ses rudes chapitres, un souffle naturel \de vie, qui ranime le lecteur et le soutient.

Dès le II® chapitre, il parle des anges et des démons", et de leur langage. Il met en scène le serpent du Paradis terrestre et l'ànesse de Balaam, et l'Ovide de la Divine Comédie^. Et brusquement, recherchant de quel idiome s'est d'abord servi le genre humain, il dit : « Mais nous, dont le monde est la patrie, comme l'onde marine aux poissons, bien que nous ayons bu l'eau de l'Arno avant de faire nos dents, et que nous chérissions Florence au point de subir, pour l'avoir aimée, un injuste exil... et quoique pour notre plaisir et le repos de nos sens il n'y ait au monde plus agréable lieu que Florence*. » Il cite « Cino de Pistoïa et son ami ^ ». L'ami, c'est lui-même

i Voir d'Ancona et Bucci, Man., p. a85-6.

Mnf., IV, 90, et XX Y, 97.

^ iq.

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qui ne veut toujours point se nommer. L'Apennin apparaît , comme dans Virgile, comme clans le Poème sacré'. Dante aime à rappeler les anciens amis de sa jeunesse lyrique, Guido, Lapo « et un autre », qui est lui-même ; et toujours Gino de Pistoïa '. Il s'arrête bien longuement à Bologne, dont il marquera le langage aux vers de son Poème \ Et la c( panthère », la « lonza » de la Comédie^ traverse une phrase : « Nous avons chassé dans les bocages et les pâtures de l'Italie sans atteindre la panthère que nous suivons*. » Et le regret d'une « Cour d'Italie », perce dans un dernier chapitre ^

Le second traité, c'est une poétique, surtout heureuse en ce qu'elle fixe les règles de la canzone. Intéressante aussi, pour la genèse du divin poème, en ce qu'elle défi- 1 nit les styles®. Mais déjà le fort génie de Dante trouvait d'autres routes. Sauf un hasard de politique, rien ne le ramènera plus dans ces voies de l'érudition, où il est maître parce qu'il est Dante, mais où Dante n'aurait jamais pu se déployer tout entier.

En cette suite d'années, où Bologne subit les crises de toutes les cités italiennes, un changement profond s'opère . Dante, absorbé par ses études, n'a peut-être pas bien senti, d'abord, ce qui le menaçait dans la ville guelfe, dans la cité studieuse. Ce qu'il fait est si nouveau! Renverser le latin ! quel rêve de poète ! Quand le lucide Machiavel, plus Florentin que Dante, et capable de discerner quels chants de la Divine Comédie sont les plus toscans', lui reprochera d'avoir voulu « rapiécer »

^ 20 et 36.

' 27. — Inf.,XYIII, 61.

* P. 29. Ceci peut influer sur l'opinion de ceux qui voient, dans la lonza, un animal difTérent de la panthèi*e.

' Loc. cit., P. 58i, col. I.

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la langue et défendra furieusement le florentin ', contre Dante même, songeait-il, dans les allées du jardin Oricellari, à Tefiort surhumain de Dante pour libérer Titalien?

Le latin! mais il a pesé jusque sur nous, au dernier siècle. Et Ton écrivait en latin des discours, des vers (Dieu nous sauve !). Et, sept cents années après Dante, on voyait ceux que la force des choses ou la faiblesse d'un préjugé tenace amenaient à briguer les titres officiels, oui, on les voyait contraints d'écrire encore en latin, et de discuter latin, comme Diafoirus, pour le plus grand triomphe de quatre cuistres assemblés !

Et voici qu'un homme, au temps de Clément V, auprès des écoles, prend ces haillons et les secoue. Voici qu'il montre rexcellence du parler natal : Dieu devait une récompense à cet homme. Il la lui a donnée, puisqu'il lui a permis de faire, au temps où balbutie encore notre langue, avec Joinville, le poème de son pays, où la langue de l'Italie est mise jusque dans le ciel.

N'oublions point, cependant, qu'ils'agitd' «éloquence», et la remise au jour du titre véritable instruit sur l'intention fondamentale du traité ; non l'élocution, mais V éloquence^ la langue faite et composée, qui régnera parce qu'elle est noble ; « nous sommes des Latins^ », pourrait-il redire avec l'Arétin et le Siennois des Malebolge, c'est-à-dire, « des Italiens », et la langue curiale, — l'italien littéraire, — qui va naître auprès du latin moribond, doit être un parler noble, composé et composite.

Ce n'est pas que Dante méconnaisse les lois obscures qui dirigent la vie, la croissance, l'évolution, comme on

^ Voir l'introduction de Rajna dans Manuel d'Ancoua et Bacci, p. 24, qui montre combien Machiavel est clairvoyant; et aussi dans Lectura Dantis, cit. l'étude sur le De V. Eloq. p. igS-aiy.

^ Inf. XXIX, 91, ap. Rajna, op. cit. noie 9.

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dirait à présent, des langues vivantes ; au jugement des techniciens même, il fut le premier des techniciens, « premier historien conscient du langage \ » un « savant » de haute puissance. Et l'écrivain qui composait des chapitres magistraux^ sur la subdivision des idiomes, la triple variété du langage, les transformations que le temps apporte au même dialecte, l'invention de la grammaire et la diversité des dialectes italiens, le critique apte à distinguer les nuances du dialecte entre deux quartiers de Bologne, avait encore la fierté de pouvoir dire, en « chassant la panthère » sur les terres inexplorées, ce mot hautain et véridique : « J'entends m'enquérir de matières où nulle autorité ne me soutient (nuUius auctoritate fulcimur'') ».

En effet, la classification des dialectes, personne au monde, pour pas un des autres pays, ne l'avait faite. En ceci, encore et toujours, Dante est un précurseur*. C'est toujours l'homme « qui se fait son parti par lui-même. » Il est si fort, qu'il se contient même au point de vue politique ; et les allusions se font rares, les apostrophes se clairsèment '\ Il ne crie qu'une fois « Raca ! » sur les princes, et en trois lignes.

Même incomplète, et en ce sens malaisée à juger, cette œuvre impose par sa force. Il y a là cette puissance d'abstraction fondée sur l'expérience, que saura rendre un Spinosa, quatre siècles plus tard. Mais il y a, ce qu'un philosophe de génie ne possède pas, le mélange d'éléments plus concrets, la vie, le sentiment des liens étroits qui unissent la poésie à la musique. Et tout cela, pris

* Rajna, loc. cit , p. 202 « il prinao storico coscicnle del linguaggio » et « scienzato », p. 2o3.

- De V. El. I, VIII-X. —Voir Rajna, p. 2o3. =' IX, I.

* Rajna, 2o5.

■-> XII, p. 23.

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dans un esprit fougueux, qui se transforme encore, mais qui se maîtrise toujours, et ces raisonnements subtils échafaudés à miracles, malgré la vie qui cahote, et change sans trêve.

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