LA PAIX DE CASTELNUOVO. — CINQ DE PISTOIA
L'AMOUR AU GASENTIN
Car il faut bien que Dante se réveille des songes grammaticaux, pour regarder autour de lui ! Bologne, en ce commencement de i3o6, après bien des luttes intestines, tourne au parti des Guelfes noirs, de ceux qui ont chassé Dante Alighieri : « le parti blanc est abattu presque partout ^ ». En outre, excommuniée par le légat du nouveau pape Clément V, Bologne perd son Université, qui émigré à Padoue % sous l'Interdit pontifical, ce Presque tous les étudiants ^ » s'en vont dans la cité lombarde. Ceci, bien mieux qu'un document mal entendu*, confirme ce court séjour de i3o6 dans la cité d'Ezzelino.
Mais, dans l'automne de i3o6, Dante est sûrement revenu sur l'autre versant de l'Apennin. Il est dans la Lunigiane, et c'est l'une des plus certaines, des plus pittoresques histoires qui varient son exil ^ Il est chez ces
^ Anon. lior., I, di6. — Del Lungo. Dino 585. — Ghirardacci, I, 486.
^ Ghirardacci, Ib., 88. — Rashdall. II, I, § 4> P- 16 et suiv.
^ « Fere scolares universi. » Ann. Cœsenat, ap. Muratori, R. Ital. Script., XIV, C. 1127. — Rashdall, note 2, à la p. 16.
* Voir là-dessus d'Ancona e Bacci. Mau. I, p. 280, note 4-
"Voir Codice dipl. dant. disp. VII-VIII. Mars et juin igoS. — E. Brauchi, Storia délia Lunigiana fcudale. Pistoïa 1897, I, 181 et suiv. — StafTetti, I Malaspina ricordati da Dante, ap. Bartoli, t. VI. append. p. 266-3o3. — Et Bull. soc. dant. VI, io5. — Codice dipl. délie relaz. Ira la Liguria, la ïos-
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Malaspina, seigneurs « de Tépine sèche et de l'épine fleurie, » qu'il magnifiera dans son Purgatoire, auprès de son antique ami Nino Visconti, « le juge de Gallura », témoin des années florentines*. Il a passé ces âpres montagnes de Luni : « là où sarcle le Garrarais, qui demeure au-dessous- », ces montagnes où Lucain lui fait revoirie devin Aruns, son confrère en magie, ces roches de marhre écroulé qui verront errer Michel-Ange, proscrit, et furieux aussi.
Hôte des marquis Malaspina, Dante prend le rôle de leur procurateur ; il est leur chargé d'affaires, porte directement la parole en leur nom dans les conventions officielles. C'est un rôle que les poètes, comme les Provençaux de jadis, comme le mantouan Sordello, tenaient à la cour de leurs « Mécènes », et l'empereur Frédéric II se servait toujours de poètes pour ces missions solennelles \ L'acte était rédigé par leurs mains expertes de lettrés, d'humanistes ; et de fait, l'acte qui subsiste sent le baslatin pompeux de Dante Alighieri.
Le G octobre i3o6'', le matin, avant la messe, Dante recevait sur la place de la Garcandola, dans Sarzane, la procuration des seigneurs Malaspina, pour apaiser, par une paix officiellement formulée et conclue, les différends graves qui existaient et renaissaient sans cesse entre eux et Monseigneur Antoine de Gamilla ^ comte-évèque de
cana, la Lunigiaua, a't. di Danle, pubbL da A. Ferretti. Rome, 1 901-1 goJ, 3 v. in-40, t. XXXI, p. i-ii des atli délia soc. Ligure ecc. — Purg. YIII, 64, lin. — Voir enc. sur ce pays de Lunigiane, (x. Sforza, Saggio d'una bibliogr. stor. dcUa Lunigian a. Modena, 1874. iii-4'^-
^ Sur Nino, voir Del Lungo, Dante uc't. di D. una fam. di guclli pisani, p. 275 et suiv.
2Inf.,XX, 48.
•' Voir Zingarelli, p. 218, du eh. XIY.
* Et ceci confirme l'exacte chronologie du poème. Voir Purg., VIII vers i33-i39.
^ Cod. dipl. 7* disp. p. 2, col. 2; et non « Canulla » comme transcrivit uu copiste ignorant ou facétieux.
Sandro Botticelli Dante et Béatrice au Paradis
Saiidro Botticelli Le triomphe de l'Église
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Luni. Les contestations de domaines étaient alors incessantes, et les envahissements, les rapts, les ravages, avaient désolé le pays.
Le comte-évêque attendait Dante dans le palais de Gastelnuovo, là-haut, aux flancs du Mont Bastione qui domine le Val di Magra *. L'acte fut exhibé, produit et lu pardevant Monseigneur Antoine, malade, et qu'entouraient, en la chambre épiscopale, son frère Parsifal, le religieux Guillaume Malaspina, Tun des artisans de la paix, le franciscain Guillaume de Godano, Bartolo de Panigale, chanoine de Luni, le légiste de Sarzane François Pellacane, et plusieurs assistants de la Curie, A Theure de tierce, la paix fut conclue au nom de Franceschino Malaspina, que représentait Dante, et, subsidiairement ou conditionnellement, au nom des autres marquis Malaspina.
L'acte dit :
« Au nom du Seigneur. Amen :
« L'an de la Nativité du Seigneur mil gccvj*'. Indiction iv^ ; le jour vj^ d'octobre.
« Attendu que depuis trop longtemps une puissance diabolique règne entre Vénérable Père et Seigneur, le seigneur Antoine par la grâce de Dieu, évêque et comte deLuni, et Magnifiques hommes et hauts Seigneurs, Messeigneurs Morroello, Francischino, Conrad et leurs frères marquis Malaspina, que guerres, inimitiés, et haines en sont sorties, d'où homicides, blessures, massacres, incendies, ravages, dommages et périls en grand nombre s'en sont suivis, et la province de Lunigianea été diversement déchirée.
(( Au nom du Seigneur, amen. L'an de sa Nativité mil cccvj^, indiction iv% le vj*^ d'octobre avant la messe. Le Magnifique Seigneur Monseigneur Francischino, marquis
>■ Inf., XXIV, 145.
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Malaspina a fait, constitué et ordonne comme son procurateur légitime, exécuteur, facteur et nonce spécial, Dante Aleghierii de Florence, afm de recevoir paix, apaisement, quiétude, rémission et terme à perpétuité de Vénérable Père en Dieu et seigneur Monseigneur Antoine par la grâce de Dieu évêque et comte de Luni... »
Le procurateur avait pleins pouvoirs pour engager et promettre \ En signe « de vraie et perpétuelle paix^ », Dante et Févêque s'embrassèrent. Excommunication et interdits furent levés douze jours plus tard^ ; et cela fit beaucoup d'écritures, qui se conservent sur des feuillets en loques, rongés et souillés par les années et par les hommes.
Marquis du « rameau sec et du rameau fleuri » Tous ces Malaspina, sires de maie épine. Ravageaient la campagne et brûlaient la colline ; Pour leur ongle rapace il n'était point d'abri.
Mais leur nom brille encore sous le nom d'un proscrit : Un cœur de gentilhomme était en leur poitrine. Puisqu'ils ont recueilli dans leurs tours apennines L'exil immérité de Dante Alighieri !
Dante, avec leurs blasons, a signé la parole Qui terminait la guerre épouvantable et folle ; Il a de leur grand sceau scellé le parchemin.
Leur renommée était comme une torche ardente; Mais rimmortalité,que leur donna sa main, Fait que leur aigle vole avec l'aigle de Dante 1
En redescendant vers Sarzanc, tout gonflé de son importance et la joue chaude du baiser épiscopal, Dante
^ « Ipsi procuratori videbilur et placebit », p. 8. - //>., p. 7.
voyait-il devant lui Tombre de Guido Cavalcanti ? C'est là que riialeine empoisonnée des vieilles terres étrusques avait mis le germe de mort dans le sang du « premier ami ». Dante était maintenant proscrit, comme Guido; la même m ort, plusprompte en ses approches et en ses effets, l'attendait sur l'autre revers de l'Apéimin, le long de l'autre rive italienne, quinze années plus tard. 11 était à l'âge penchant où l'adolescence, déjà si lointaine, se colore de lumières irrésistibles ; courbé sous le poids des quarante années vécues, dénué de l'amour réel qui l'aiderait à tolérer l'exécrable approche de la vieillesse menaçante, songeait-il à l'amitié qui l'avait sacré dans les lettres, qui lui avait si largement embelli sa vingtième année?
Un ami plus jeune attendait, à la cour des Malaspina. Et c'était Gino de Pistoïa, le favori des années mûres. Guittoncino — Gino — dei Sigibuldi, l'amoureux de Selvaggia, venait de prendre, en i3o4, son grade de bachelier à Bologne, durant un exil qui le frappa de i3oi à i3o6* ; il revenait peut-être bien de France ; Dante y allait partir bientôt. Talent intermédiaire entre le génie de Dante et l'humanisme de Pétrarque, Gino voyait s'éloigner peu à peu la poésie avec la jeunesse.
Dante lui avait adressé, dans son bas-latin ordinaire une épître qui portait en tête : « A (Gino) le Pistoïen, exilé, l'exilé de Florence qui ne mérite point son exil. » Gette lettre n'était point faite pour rehausser Dante parmi les épistoliers. Garce n'est point là son génie. Il est, comme tant de poètes et d'écrivains hors ligne, un épistolier détestable le plus souvent, et d'une enflure, d'une confusion, d'une diffusion qu'exagère Fhorriblc latin de
1 Voir d'Ancona cl Bacci, I, 396 et suiv. et les notes pour la bibliographie. ■^ Voir Novati. Le epislole, ap. Lectura Dantis citée, p. 298 et 3oi. L' « hypercriticisme «qui voit partout des faux y est justement combattu.
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l'époque et l'esprit scolastique. Une commune passion pour la poésie, la science, et l'amour prolongé jusqu'à la vieillesse ', réunissait ces deux amis au caractère peu commode. Cino fit même quelques rimes amoureuses pour une marquise Malaspina-. Dante assura toujours cet ami « de l'ardeur d'une tendresse éternelle (perpétuai caritatis ardorem) )>. Et Cino le nommait superbement : « Seigneur de toute poésie (signor d'ognirima) ))3, sentant bien que la philosophie et la théologie passeraient et s'éclipseraient à mesure que monterait l'astre du poème divin.
Dante erra dans ce pays rude, parmi les Apennins de marbre, dans cette Garfagnana, sauvage comme son nom, lieu futur d'exil pour l'Ariosteou Jean des Bandes noires ; il poussa du pied les décombres de ces vieilles villes habitées par des devins fabuleux, et croulantes au temps déjà que Lucain écrivait :
Aruns hanta les murs de Luni la Déserte *.
La montagne Apuane, Piertrapana, sommet abrupt et recourbé de l'énorme Apennin ligure % occupa son esprit. Il s'était répété, devant les pentes et les cimes où se tordait l'arméebrillantedeschênesvertsagités parla tramontane, les vers de son maître Virgile :
Notre Père Apennin tout frémissant de chênes, Et joyeux se dressant sous ses pentes de neige Parles souffles des airs*.
i « Fu loi- caro ilpiaccr loro, etc. » Boccace, Decam., lY, Préambule, 1. II, p. i8i, éd. de i8o3, Milan, in-8".
- Carducci. Disc. prel. aux Rime di M. Ciuo, p. xii. 3 Rime cit. XIII, i38.
* Pharsale, I, 586. — Inforuo, XX, 46-48. 5 Inf., XXXII, 29.
* Enéide, XII, 701-703.
DANTE CHEZ LES MALASPINA a4i
Il connaissait maintenant, autour de Fosdinuovo, de Mulazzo, les ravins de terre sanglante, les grottes de marbre livide, les rugissements du torrent sous la neige, la montagne sauvage et noire, et qui semble toucher au ciel avec ses milliers de mètres entassés comme les membres des géants infernaux. Il s'abrita peut-être au château de Moroël Malaspina de Giovagallo, gypaète au milieu de ces faucons, de ces sacres et de ces laniers sans nombre qu'étaient les autres marquis des deux rameaux ; celui-là, guelfe noir, puis gibelin, suivant les heures, changeantcommelecieldeson ValdiMagra*, reçut peut-être l'honneur d'une épître dantesque, où Dante parlera de cet amour tardif pour une montagnarde, aux vallées du Gasentin, passion violente qui respire encore ardemment, aux vers d'une canzone.
Mais la lettre semble fabriquée avec cette canzone même et avec Boccace, par un scribe ingénieux, qui écrivait encore un plus méchant latin, plus embrouillé, plus emphatique et plus surchargé que celui de Dante même^. Si pourtant l'épître est de Dante, si les phrases ampoulées, sur « un amour terrible et impérieux qui le tient », sur cette femme qui « a éteint cette conduite louable où je m'abstenais des femmes et des chants amoureux, et relégué, avec impiété, les méditations assidues où je contemplais tant les choses du ciel que celles de la terre'' »,oui, si tout cet amphigouri, qui semble fait avec ses canzones, son poème, et ses biographies, est par aventure de lui, c'est un commentaire un peu lourd à cette canzone si pleine de verdeur et d'allure qu'il fit dans le Gasentin.
Car on ne saurait point sans doute fixer toutes les
i Voir Dino, Cron., III, XXXIV, 402.
- Voir Zingarelli. p. 222. — Novati, p. 3oi. — Vandelli, Bull. soc. dant, VII, 59 et Zenatti. Dante e Firenze, app. III, p. 430-462. ^ Voir Par., XXV, 2.
a4a L'EXIL
marches et contre-marches de Dante à travers Tltahe. S'il a, de Vérone, connu le lac de Garde et le Mincio qui « s'emmarécage * », séjourné vers Rovereto dans les éboulis du Tyrol, gravi la pente escarpée de San Léo dans le iMontefeltro % et le Monte Gatria ' dans un temps où il séjournait chez les moines des Gamaldules, et le faîte du Bismantova quand il venait à Reggio ' d'Emilie, quel almanach ou quel carnet de route nous le dirait ? Gertes, son fils aîné le prêtre et son fds cadet le légiste, au lieu de jargonner autour des vers paternels, auraient mieux fait de nous laisser une chronologie exacte des années et des voyages. Mais nous n'avons rien, que Boccace et l'œuvre de Dante ^
Or, voici ce que dit Boccace^ : « Notre poète ne fut point épris seulement d'un amour, mais, moult enclin à cet accident, pour d'autres objets dans son âge plus mûr nous trouvons qu'il a fréquemment soupiré... dans les Alpes du Gasentin, pour une fille de montagne, laquelle, si l'on ne m'a menti, bien qu'elle eût beau visage, était goitreuse ; et pour chacune de ses amoureuses, il composa mainte et mainte belle poésie. »
Goitreuse! les gens de bureau, de bibliothèque se récrient ; mais les gens de laboratoire ou de cabinet médical souriront à peine. Goitreuse ! mais la divine duchesse de Bourgogne, cette princesse piémontaise, fille du duc de Savoie, Victor- Amédée II, oui, cette déesse sur les nues, adorée, idolâtrée, était goitreuse, comme sa sœur la reine d'Espagne, qui ensorcelait son époux mal-
1 luf., XX, 61-81.
2 Purg., IV, 25.
' Par., XXI, 109.
* Purg., IV, 26; sur un séjour à (àubbio, dans 00 temps, voir Ugoliui, St. dei duchi e conli d'Urbino, I, 172.
* Voir Carducci. DcUc rime, 90. — Zingarelli. éd. in-i2,p. Go. ^ Compcndio, 17.
gré les ccrouelles dont elle mourut à la fin. « Avec un soupçon de goitre, dit Saint-Simon, qui ne lui seyait point mal'. » Toute tare physiologique a des amateurs éperdus ; et ce fétichisme est connu, Manetto Portinari aimait sa « dame circonflexe; » la boiterie, le pied-bot même, le strabisme, la m3ropie, ensorcèlent certains amants. Et Dante était un névropathe, comme Ton dirait aujourd'hui ; sa colère était indomptable, sa haine féroce, ses amours extatiques, sa luxure « très ample ».
Il a quarante-deux ans ; il est l'époux fort honoraire de la lointaine Gemma. La belle fille montagnarde, avec son gros cou, qui supporte une belle tête et prolonge un beau corps. Ta rencontré le long desruisselets, « qui des vertes collines
Du Casentin, dévalent dans l'Arno,
Faisant leurs lits mois et pleins de fraîcheur'.
Est-ce que le quadragénaire va bouder à l'idylle qui s'offre ? Hôte du comte Guy Selvatico de Dovadola ^ ou d'un autre comte Guidi, il a le prestige de l'hospitalité seigneuriale, et il sait écrire des vers tels que ceux-ci :
Amour, puisqu'il convient que je me plaigne
Parce que l'on me hait.
Et qu'on me montre dénué de tout mérite. Fais que je sache pleurera mon gré...
Fais, monseigneur, qu'avant que je me meure, Cette cruelle par moine le puisse ouïr, Car, si elle entendait ce que dans moi j'écoute, La pitié ferait moins beau son beau visage... Bien que connais que la neige va au soleil'' ;
1 Mém. éd. Chéruel, in-8». X, 84.
2 Inf. XXX, 64-66.
^ Neveu du Guido Guerra chante dans Inf. XYI, 38. — Voir encore Par. XVI, 64, la canzoue ap. Fraticelli. Canzonierc, VIII, p. i3o. • Qui la fera fondre, comme l'Amour le détruit lui-même.
Mais plus ne peux; je lais comme celui Qui dans le bien d'un autre Va de son pied, là où il sera occis...
Ainsi m'as arrangé, Amour, emmi les Alpes, Dans la vallée du fleuve
Le long duquel toujours tu triomphes de moi... Las, point de dames céans, point d'accorte personne
Ne va, à qui fasse deuil de mon mal...
0 ma canzone montagnarde, tu t'en vas ;
Peut-être tu verras Florence, ma patrie, Qui se ferme pour moi.
Vide d'amour et dénuée de pitié ; Si tu y entres, va disant : Meshuy
Plus ne vous peut mon maître faire guerre, Là d'où je viens, une chaîne le serre, Telle, que si votre cruauté ploie, De revenir il n'a plus liberté. »