‹ DanteChapitre 43 sur 57 · LA THÉOLOGIE, ET SON RÔLE · texte numérisé non relu

LA THÉOLOGIE, ET SON RÔLE

Tout cela, c'était des chansons. Lorsque Bologne se rouvrait, Dante allait peut-être bien à Bologne ; mais les événements de Florence même ne retentissaient plus sur lui ^ ; de plus en plus il s'enfonçait en lui-même, sûr de n'avoir rien à faire dans la décadence de sa patrie, dans cette « guerre de Corso Donati ))^ où n'entraient, de part et d'autre, que ses ennemis acharnés. De jour en jour, il éclairait sa conscience et se redisait :

Mais néanmoins, repoussant tout mensonge,

Sache manifester toute ta vision, Et laisse donc gratter, qui est rogneux, sa rogne ; Car si ta voix au premier goût semble fâcheuse,

Digérée, elle laissera nourriture de vie.

Ton cri fera comme le vent

Qui frappe plus les cimes les plus hautes' ;

Et sa devise, désormais immuable, c'est :

T'être fait ton parti par toi-même '* ! L'averti fatta parte per te stesso !

''■ Boccace. Vita. Loc. cit. — Voir Ghirardacci, T, 5o3-5o/i.

^ Del Lungo. Da Bon. ad Arr. VII, p. 410-11.

^'Par. XVII, 127-134.

* II). 69, voir encore VI, ioj-io8.

a46 L'EXIL

De quel orgueil il dut récrire, ce mot splendide, presqu'égal au : « Non serviam ! » de Lucifer ! Heureux qui a le droit de penser ainsi sur soi-même, et qui va seul, seul comme un dieu !

Pour « manifester toute sa vision », pour conduire son œuvre jusqu'au Paradis mystique, Dante éprouva le besoin de s'affermir dans la théologie. Pour mener à fond cette étude, il fallait aller à Paris ' .

On a pensé qu'il s'était mis en route avec son ami de Pistoïa, maître Gino, le « doux poète amoureux », qui fut digne de le comprendre, puisqu'il écrivit ces vers d'une suavité quelque peu farouche :

Tout ce qui plaît aux autres, me dégoûte ; Et si, m'ennuie et me déplaît le monde entier.

Or donc, qu'est-ce qui te plaît ? — Je te réponds : quand l'un souvent transperce l'autre ;

Et je me plais à voir les coups d'épée Dans le visage d'autrui. et les vaisseaux sombrer ".

Mais Dante avait assez de force et de ressources pour aller seul, sans compagnie du poétereau préféré. Et il s'est remis sur les routes, ayant peut-être en son bissac le « petit cahier » qu'on avait, dit-on, retrouvé parmi ses papiers à Florence, et qu'on lui avait fait tenir chez le marquis MoroelloMalaspina, dans la bicoque de Mulazzo^ Ce carnet, où il écrivait de « son écriture parfaite, avec lettres maigres et longues, et moult correctes ' », — ainsi que le marque Bruni, qui avait vu des autographes, — ce vieux carnet usé, corné, va se remplir de jour en jour,

^ Sur Iccolc de théologie à Paris, outre ce qui fut cité plus haut, voir Rashdall. t. L

- Carducci. Disc. prcl. XII, XX, XXI, voir eucore Del Liiuj^o. Da B. ad Air., p. i55.

•' Boccacc. Coniin. loçou XXXIII, II, p. i3o-ij2.

* Léon. Bruni, ap. Solerti, 104.

d'étape en étape. Qu'écrit-il là, ce voyageur solitaire et quinteux, tout absorbé dans ce qu'il pense, distrait, jusqu'à ne point répondre aux questions, et ne point s'apercevoir des gens qui l'entourent ? IS'a-t-il pas, un jour, à Sienne, dans la boutique de Tapothicaire-libraire qui fait le coin de la petite montée aux Barbiers et de la grand'place du Campo, saisi si avidement un livre nouveau pour lui, que la fête des jeunes gens, les danses, les fanfares, ont tourné, défdé devant l'étal de bois où il lisait, sans qu'il ait rien entendu ni rien vu ' ?

Et donc, quand chose s'entend ou se voit

Qui tienne fortement à soi l'âme tournée,

Le temps s'en va, et Ton ne s'en aperçoit mie.

0 imagination, qui nous ravis Parfois si hors de nous, qu'on ne s'aperçoit point Même quand alentour sonneraient mille trompettes *.

Cette fois. Dieu merci, son bagage ne comporte aucun livre. Il va « pour féconder et enrichir sa poésie, établie sur la vraie science et sur études infinies^). Mais audessus de la science, et purifiant les études infinies, comme un rayon de soleil dans un ramas de poussière, il y a ce qu'il voit et note à présent : la mer, la montagne, le chemin de Provence et de France, « entre Lerici et la Turbie^ » dont il gravit et redescend, sur le sourcil de l'Apennin maritime, les « escaliers déserts et solitaires », suspendus sur le flot brisant.

Lui-même il a marqué le mécanisme des comparaisons^ (( où la pensée surgit (éclate) d'une autre pensée^ ». 11 a

^ Boccace. Vita. 45-46.

2 Purg. IV, 7-9 ; XVII, i3-i5.

' Bruni, io4-

* Purg. III, 49.

5 Inf. XXIII, 10.

a48 L'EXIL

pris la route des monts qui séparent la Toscane de la mer; avec des pèlerins qui s'en retournaient*, avec ses amis les frères mineurs, silencieux et solitaires comme lui, marchant à la file\ peut-être auprès de ces compagnons douteux, ramassés en chemin, et « qui se regardent l'un Fautre sous la lune nouvelle ' ».

Enfin, l'auberge a rougeoyé, la grande cuisine a flamboyé devant les chemineaux transis : sur le fourneau, les tourtières chauffaient ; Thôtesse écaillait les gardons en les raclant de son couteau % et la friture allait chanter. Ou bien, à la suite d'un page qui rentrait à bride abattue, il a passé le pont-levis d'un château, les cuisiniers lui ont permis de s'asseoir sous le manteau de la cheminée, c'était le coup de feu, les aides de cuisine plongeaient les viandes avec des crocs dans la marmite, afin de les tenir au fond% Confusément, il a revu les éboulis et les ravins vertigineux ^ Il a secoué sur les cendres la neige de l'Alpe :

Rappelle-toi, lecteur, si jamais dans les Alpes

Te cueillit une nuée par laquelle tu vis

Non autrement que par leur peau les taupes,

Comment, quand les vapeurs humides et épaisses

Commençaient à se dissiper, la sphère.

Du soleil faiblement y pénètre ".

Mais la nuée s'est refermée, et « d'une chute lente, les larges flocons de la neige » sont venus se poser sur l'Alpe, où le vent ne soufflait plus*.

1 Par. I, 5i.

2 Inf. XXII, 1-3.

•• Inf. XV, 18-19.

- Inf. XXIX, 76-78. — XXI, 55-57.

6 Inf. XII, i-io.

' Purg. XVII, 1-6.

8 Inf. XIV, 28-30.

DANTE SUR LES COTES DTTALIE a49

Encore une étape; on est en pleine vallée abrupte, vers Pontremoli, Borgotaro, vers le cœur de FApennin sauvage ; les chèvres ruminent par troupes, redescendues des cimes où elles couraient et s'égaillaient effrontément, le soleil brûle, elles se sont mises à l'ombre, le berger s'appuie sur sa houlette ; la nuit, il va veiller sur son bien, que les loups menacent*. Car les forêts, ici, sont noires^, les ruisseaux froids, la tramontane, le vent « nostral », arrache leurs feuilles aux plus robustes chênes', ou bien un coup de tempête australe achève de les dépouiller'. Les rameaux volent, les bêtes et le pasteur s'enfuient. Enfin, l'accalmie laisse voir la clairière et le gué du fleuve, avec les barques échouées « partie dans l'eau, partie sur terre ^ ».

Déjà l'air plus doux, plus salubre, comme embaumé par la marine, invite à repartir. On s'est levé devant le jour.

L'aube triomphait du vent matinal Qui fuyait devant elle, si bien que de loin Je reconnus le scintillement de la Marine ^

Et le lendemain, cheminant cette fois sur les écueils rudes où fuse la vague, entre Porto- Venere et Sestri, au fin matin, Mars apparut tout rouge entre les vapeurs lourdes, « bas au ponant sur le sol de la mer^ » On peut marcher derrière Dante, ce livre à la main, et surtout, je le redis, ce Purgatoire tout imprégné de l'air marin,

1 Purg. XXVII, 76-84.

2 Ib. XXXIII, 109-111.

3 Purg. XXXI, 70-72.

'' Iiif. IX, 69-72.

•' luf. XVII, 19-20.

•* Purg. I, 115-117. Voir sur Tôra mattutina, Moorc. (Ui accenni al tempo. p. 71, notes 1 et 2.

' Ib. II, i3-i5. — Voir Par. XIV, 87 et Convivio, II, 14.

a5o L'EXIL

illuminé par cette mer aux splendeurs inaccoutumées, et qui s'ouvre, dès le premier vers, par une image maritime :

Pour courir meilleure onde hausse les voiles Meshuy l'esquif de mou entendement, Qui laisse derrière soi mer si cruelle '.

Dans le Paradis, Dante invoquera les dieux, Apollon ; dans le Purgatoire, il invoque la mer divine et souveraine. Des bouches fiévreuses du Tibre, où PAnge rassemble les âmes ', aux rocs sanglants de la mer provençale, le flot ourle tout ce poème, et la lumière de la mer en auréole la beauté.

Tous les mouvements des navires, des barques, les galères et les tartanes, les grands vaisseaux et les balancelles, glissent, s'émeuvent et frissonnent ; dans l'Enfer, les ailes du démon souverain sont si vastes qu'il s'écrie :

Voiles sur mer ne vis oncques de telles ^.

Les rames, au son du sifflet qui commande, se plaquent dans Peau\ il en a noté le reflet quand elles sont levées, il rend le froissement de leur cadence. Le mât se hausse % tandis qu'autour du golfe, dans la pêcherie, dans la madrague, les poissons montent vers l'appât sur l'eau tranquille et pure, car le fond est de marbre ou de sable blanc^ Poussée de bon vent\ la nef aborde sur la plage \ ou sort de ces calanques resserrées, peu à peu, arrière,

' Purg. I. 1-3.

- Purg. II, lo et suiv.

' Inf. XXXIV, 47-49.

* Par. XXV, 1 33-135.

» Inf. XXXI, i/,5.

* Par. V, 100-102.

' Pnig. XXIV, 3.

« Purg. XVII, 7«.

arrière, la poupe rebroussant le flot\ Mais voici les îles d'Hyères, et la grand'rade où saint Louis amena la flotte des croisades. C'est le royaume des dauphins, entre les îles du Levant, au pied des chapelles sacrées qui dominent les promontoires.

Les dauphins font signe aux marins, avec l'arc de l'échiné, qu'ils s'occupent de mettre à l'abri leur vaisseau \ C'est que la mer, battue des vents contraires, mugit, et tonne dans les creux de falaise^, sur ces pointes que l'on appelle « Cap des Morts ». Un pêcheur s'est presque noyé; maintenant, essoufflé, trempé, le pauvre hère se retourne et regarde l'eau périlleuse \ Les navires qui n'ont point vu l'avertissement des dauphins, et tiennent encore la mer, sont vaincus par les ondes, et tournoient, roulant de bâbord à tribords

On avait côtoyé, vers Gènes, vers la côte de France, la flotte où l'amiral, debout sur la galère capitane, marche sur le tillac, de poupe en proue, surveille et encouragea

Et il a connu les angoisses du départ en mer, le poète qui a décrit l'appareillage, aux heures poignantes du soir :

C'était déjà l'heure qui tourne^ le désir De ceux qui naviguent, et attendrit le cœur, Le jour qu'ont dit à leurs doux amis adieu, Et qui point* de tendresse le nouveau pèlerin,

S il entend une cloche au loin Qui semble pleurer le jour qui se meurt'.

- Inf. XYII, loo-ioi.

2 Inf. XXII, 2i-a3.

■ Inf. Y, 29-30 ; VII, "22-23.

* Inf. I, 22-24.

•• Purg. XXXII, 116-117.

« Purg. XXX, 58-6o.

" Vers leur patrie.

* Poindre, pungcre.

9 Purg. YIII, i-G.

a5a L'EXIL

La cloche de complies, à Tlieure où Ton chante aux églises : a Te lucis ante terminum * », a marqué l'entrée de la nuit. Et maintenant on se dirige le long des côtes, sur « le signe de terre », un phare primitif fait de bois gras que l'on allume dans un réchaud de fer, et que surveille une vigie; ou bien « au signe de l'étoile" ».

Aux Saintes-Mariés de la Mer, comme Lazare, comme les Maries et Sara, les pèlerins ont débarqué, parmi les fiévreux qui tremblaient la fièvre quarte de Camargue, les ongles pâles, cherchant le soleil réchauffant'. Dans Arles, « où le Rhône stagne », Dante s'égare aux Aliscamps, bosselés de tombeaux, oi-nés de légendes, terre bénie par Notre-Seigneur Jésus-Christ, sanctifiée parles premiers apôtres; il a vu les tonneaux descendre le Rhône et s'agripper aux harpons des Arlésiens qui les guettent : tonneaux funèbres, où l'on place les morts, dans les cités d'amont, avec une pièce d'argent dans la bouche, afin de payer ceux qui les tireront du fleuve et les enseveliront sous la terre sacrée, aux Aliscamps. Les bocages virgiliens du cimetière Tontabrité, toujours seul, toujours taciturne*, a mélancolique et pensif». Il a vu, et il reverra bientôt dans Lyon, ces autels de Mithra, qui montrent les signes du Zodiaque, « le Zodiaque rougeoyant, l'oblique cercle qui porte les planètes^ ». Et ce même autel, au Bourg-Saint-Andéol, sur la partie de « France » où s'approuent les gabares qui remontent, Dante l'aura pu voir encore.

Au pays d'Arnaut Daniel, « qui plore et va cantant*»

' Ib. i3, voir Novali ap. Casiui., Coium. p. Sag, note 6. 2 Inf. XXII, 12.

» Inf. XYII, 85-87.

* luf. IX, ii2-ii5. — Boccacc. Vita, 43.

'^ Purg. IV, 64. — Par. X, 14. — Mistral. Notes au Poème du Rhôue. ch. XII, note 4, p. 345; même image sur le dallage du Baptistère à Florence. « Purg. XXVI. i4i-fin.

DANTE SUR LES ROUTES DE FRANCE aSJ

Dante a pu visiter, avec sa passion pour les courses de montagne et la solitude, le vallon d'Enfer, près des Baux « baus, balzo \ » c'est le même nom que les escarpements décrits en son poème. « L'Infèr » des Alpilles, c'est bien l'extrémité de la haute rive

Que faisaient grandes piei'res brisées, en cercle ^.

Il a pris le Rhône, traversé Lyon fourmillant d'Italiens, vu la Bourgogne où ce saint Bernard, qui l'amènera jusqu'au trône de Dieu, jusqu'à la Trinité mystique, essaima ses cloîtres fameux; pour voir Gluny ^ le pèlerin a fait quatre lieues dans le val de Grône ; il voit monter sur l'horizon pacifique de la Bourgogne les tours romanes de l'abbaye; elle « se couronne de tours » comme Montereggione, et ces formidables murailles le font songer aux géants de l'Enfer*. Et les grands frocs bénédictins, aux vastes capuchons baissés sur les yeux, tels qu'on les revoit aux tombeaux anciens des Musées, hantèrent toujours sa mémoire. Surtout, dans cette basilique, la plus étendue que l'on vît, après Saint-Pierre de Rome, autour de ces cloîtres savants où la règle du réformateur avait remis l'esprit mystique, Dante dut concevoir l'admiration sans limites qu'il exprima pour saint Bernard : plus haut que Béatrice même, saint Bernard recevra des mains de Béatrice celui qu'il a seul le pouvoir de conduire aux pieds de Marie :

Ainsi que du soleil l'étoile matinale %

1 Mistral, notes au ch. vi, de Mireille, p. 263 éd. de 1882, in-12.

2 Inf. XI, 1-2.

•' « Chc in Clugni pcr li monaci fassi. » Inf. XXIII, 6i-63. J adopte la leçon de Witte, éd. de Berlin, 1862, in-4'^. Voir cnc. éd. Heitz, Strasbourg, in-16. — Voir Casiui, p. 178, note 62. Cologne ne signifie rien. — Voir sur saint Bernard, Cluny, etc., E. Michaud, Guillaume de Champcaux etc. Paris 1867, in-S'', livre III, ch. m.

^ Inf. XXXI, 40-44.

- Par. XXXII, 108.

a54 L'EXIL

Saint Bernard reçoit par la Vierge les rayons de Tastre divin. C'est le loyer de cet amour incomparable que le contemplateur, le docteur mystique, a conçu pour la Sainte Vierge. Et, sous les voûtes formidables de l'abbaye cistercienne où saint Louis et les croisés avaient abrité leur phalange, Dante a pu concevoir, alors, l'éblouissante apothéose où s'épuisera son génie, où sa foi se sublimera.

Ayant gagné le coche d'eau qui descend la Seine, — car les routes sont infestées ' de brigands et presque impraticables, — il arrivait enfin jusqu'à Paris. Ce voyage, affirmé par Boccace, n'est plus guère discuté maintenant*. Boccace, né à Paris en i3i3, était mieux placé que pas un pour connaître, par son père même qui habitait Paris dès i3io, la vérité sur le séjour de Dante. Et d'ailleurs, Jean Villani, contemporain, a voisin » de Dante, n'a-t-il pas le premier, parlé de cette venue à Paris ^ ?

Là seulement Dante pouvait trouver la Théologie qu'il cherchait. Pauvre arrivant, il va loger à Saint-Julien-le- Pauvre, au bas de l'Université, devant Notre-Dame qui se dresse sur l'autre rive de la Seine. Il est venu (c comme il a pu S), il demeure « en étudiant tant qu'il peut... non sans grand'pénurie des choses opportunes à la vie S). Le couvert, il l'aura dans Saint-Julien-le-Pauvre, où logeait jadis Grégoire de Tours % après qui l'on peut bien passer, quelques siècles plus tard.

1 A. Franklin, Les rues et les cris de Paris au xiii'= siècle, etc. Paris, 1874, in-i2, p. 87.

- Voir Bartoli même, V, 211 et suiv. — Scartaz/.iui. Eucicl. et Uantologia p. i5x. — Zingarelli. Dante, p. •xj'J sur le téni. de Boccace 0 vero documente ».

3 Cron. IX, ij6, p. 253.

* Boccace. Yita, 29.

" Boccace. Compcndio, 27-28.

* Grcg. Tur. Hist. Franc. IX, VI.

DANTE A PAraS 255

La petite église où se dressent, aux chapiteaux, les harpies de l'Enfer,

« Saint-Juliens Qui herberge les crestiens, » '■

OU Saint-Benoît-le-Bétourné, mal orienté vers le couchant,

Saint Bcnéois li Bestornez Aidiez à toi mal estornez !

sont accoutumés à ces hôtes plus chargés de science que d'écus.Ausol de Paris, la race italienne a pourtant poussé des racines, et ce ne sont pas les plus gueux qui viennent ici : les Lombards, les banquiers, — Peruzzi qu'on nomme Perruches, Frescobaldi, qui de\iennent Frescombaus, — bien d'autres, affluent avec For de florins, les lettres de change, le négoce et Fagiotage. Les lits des dames florentines sont désertés « pour la France' ». Dante a pu trouver quelque appui chez les familles florentines ; sans admettre qu'il ait été jusqu'au Louvre, et qu'il ait lu devant le roi Philippe les vers de Jacopone da Todi contre Boniface VIir\ il n'est pas sans vraisemblance que Dante, après avoir retrouvé son ami Giotto dans Padoue, au temps où il peignait l'Arena, en i3o6*, ait eu Giotto pour compagnon cette fois encore. Paris serait alors un de ces « divers lieux de France » que le bon peintre visita

^ Les Moustiers de Paris, ap. Franklin, ibid., p. 184. Saint Julien était le patron des voyageurs. V. Lég. Dorée, tr. Brunct. I. i:z5, et J. Viatle, Monogr. de l'église Saint-Julien-le-Pauvre, Chàteaudun, 1898, in-S".

2 Par. XV, 120. — Voir encore ih. XVI, 161. — Langlois, op. cit., 227. — S. L. Peruzzi. St. del. commercio e dei banchicri di Firenze.

^ Légende recueillie, avec bien d'autres, dans le Discours sur l'état des lettres, etc. Hist lilt. de la France au xiv° siècle, par J.-V. Le Clerc et E. Renan. Paris, i865, iu-8'', t. I, p. 170. — Voir encore, Ih, 222 et 481, et t. II, p. 68.

'• Cicérone, p. 610. — B. d'Imola. Connu. III, 3i3.

i56 LEXir.

et orna'. Benvenuto Gellini recueillit, parmi les Italiens du xvi" siècle, à Paris, cette histoire toujours vivace".

11 est certain que Dante nomme la ville de Paris deux fois seulement et, l'une des deux, c'est dans les vers^ où Giotto se trouve exalté comme le maître souverain es art de peindre. S'ils sont venus ensemble, Giotto put trouver de l'ouvrage, et aider à son ami. Mais Dante luimême, avec sa science, sa belle main, vivait, sinon dans l'opulence, tout au moins comme la plupart des hommes studieux en cette époque.

La ville, avec les nouveaux murs de Philippe-Auguste, rUniversité, quefleuronnaient une dizaine de collèges \ la rue aux Ecrivains, la rue Erembourc, pleines d'enlumineurs, de copistes, la rueChartière, riche en parchemin s, cette montagne des Ecoles, où

Clerc vienent as estudes de toutes nations Et en yvier s'asanlent par pluseurs légions ",

toute cette ruche du savoir, ces huit libraires qui montraient bien d'autre livres que l'apothicaire siennois, ces bibliothèques de couvents ou de docteurs, tout était nouveau, ravissant pour l'étranger.

On a voulu qu'il ait pris ses grades ^ Mais c'est peu probable. Il a dû se mettre au nombre des auditeurs et des disputeurs qui hantaient les écoles : une rue de la vieille

^ Vasari. I, 387. Ceci est uic par Crowe et Cavalcaselle. - Ccllini. Vila, éd. Bacci, p. -sSg, c'est là que se trouve l'étonnante glose des vers dantesques « Pape Satan ». Inf. VII. i. ^ Purgatoire, XI, 81.

* A. Springer. Paris au xii:*^ siècle, 1870, in-ii, p. 35-38.

» Gilles li Muisis, ap. Langlois. La vie en France au moyeu âge, Paris 1908, iu-iu, p. 329.

* F. G. da. Serravalle, ap, Solerti, p. gS ; la conclusion fait juger de la foi qu'il y faut donner. Il dit que Dante retourna chercher à Florence l'argent qui lui manquait pour prendre le dernier grade. Sur les divers grades, et leur prix, voir Rashdall, op. cit. I. 396, 46i, 475, 479 et suiv.

ville, la rue au Feure, est devenue fameuse par les vers de Dante : on va répétant une erreur à ce sujet, et tout le mal est venu des critiques français, qui n'ont jamais lu les vieux livres. Comment les Italiens auraient-ils pu savoir que Sauvai dit' : « Pour la rue du Fouarre, en 1260, elle s'appelait la rue des Ecoliers ; en 1264, la rue des Ecolles ; en i3oo, la rue au Feure; en i358, la rue au Feurre ; sous François P"" la rue du Feurre, et depuis quelques années la rue du Fouarre. » Voilà qui éclaircit, peut-être, le commentaire aux vers fameux de la Divine Comédie ^ :

Celle-ci, d'où vers moi retourne ton regard, C'est la lumière d'un esprit, auquel les pensers Graves ont fait paraître lent l'approche de la mort :

C'est la lumière immortelle de Sigier Qui, lecteur de théologie dans la rue au Feure Démontra, par syllogisme, des vérités qui excitèrent la haine.

Ce Sigier de Brabant, fameux averro■lSte^ était mort depuis dix-sept ans lorsque la rue au Feure prit ce nom ; le « vico degli strami » s'appelait, de son temps, rue des Ecoles. Mais Dante, venu après i3oo, n'a connu que le nom nouveau ; il célèbre ce Sigier que vante encore l'Université de Paris, il sait que ce disciple de Robert de

^ Sauvai (Henri). Hist. et recherches des antiquités de la ville de Paris. 1724, in-fol., t. I, p. i34-i35 du livre IL « Etymologies des noms des rues de Paris, v Voir p. 17, du livre I, ce qu'il dit de Saiut-Julien-le-Pauvre, asile des écoliers et ib. 1. IV. p. 273. — Cf. enc. A. Longnon. Vocab. -Index de F. Villon, éd. citée p. 3o6. — V. p. 269, ci-dessous, la cit. de Rabelais, qui confirme Sauvai.

2 Par. X, i33-i38.

3 V. Renan. Averroès, p. ao8. — Dante cite le comm. d'Averroès sur le De Anima d'Aristote, dans le Convivio. IV, et le De Monarchia I. Voir aussi Inf. IV, 144. — Voir Giorn. stor. délia lett. it. 1886, VIII, 53-i4o. art. de C. Cipolla. — G. Mazzoni. app. Bull. soc. dant. II fasc. 8 mai iSgS, p. ii3-ii6, et VII, 1-2, oct.-nov. 1899 p. 36 et l'art, de F. Tocco, sur le travail de Baeumker, et du même, 76. décembre 1899, sur le travail de Mandonnct. Siger de Brabant et laverroisme, etc.

a58 L'EXIL

Sorbon fut un « lecteur « et un docteur illustre ; mais il donne à la rue où s'éleva la chaire inclyte de l'averroïste un nom que Sigier ne connut jamais.

Dante hanta fort les écoles de théologie : « Théologien fort célèbre, dit un historien pieux, il s'en fut dans la cité de Paris afin de pouvoir faire en si fameuse Université Texpérience de ses grands mérites, et publiquement en toute faculté il afficha des conclusions, s'offrant à toutes personnesdoctes,prêtetpréparéauxdisputes.»EtBoccace décrit ces joutes, dont il a pu recueillir la renommée encore fraîche : « Ce poètefut encore de capacité merveilleuse, et de très ferme mémoire et de perspicace intellect, tant que, durant son séjour à Paris, il y soutint une disputation de quolibet^ ainsi qu'il était coutume dans les écoles de théologie, avec quatorze questions, contre divers hommes savants, et sur diverses matières ; avec arguments pour et contre formés par les adversaires ; et sans délai il reprit tous ces arguments, et dans leur ordre, ainsi qu'on les avait produits, les récita ensuite, en suivant ce même ordre, subtilement résolvant et répondant aux arguments contraires ; ce qui fut réputé quasi pour miracle par tous les assistants ". »

La scène est vraie ; car Rabelais, qui a pris les moutons de Panurge au Convwio^^ la reproduit exactement. « Pantagruel, bien recordz des lettres et admonitions de son père, voulut ung jour essayer son scnvoir^. De faict,

'■ SuppL délie Cronich. del R. P. Fratc Jac. da Bergamo ecc. Venise, i54o, in-fol., p. 206 rétro.

2 Vita, p. 46.

3 II avait fort bien pu connaître, dans son séjour en Italie, les œuvres de Dante et de Boccaco ; ou encore à Lyon, quand il fut proie chez Sébastien Gryphe. \oiv monViwc sur Jtahclais, Montaigne, Calvin. Paris, 1893, in-12, p. 44-45. Quant à Montaigne, il cite deux fois Dante, mais de façon à montrer qu'il le connaît bien. Kssais, livre I, ch. xxv ; — livre II, ch. xii. — Je mets en italique ce que Boccace et Rabelais ont de commun qnaul aux termes mêmes.

* C'est la phrase même du chroniqueur cité.

par tous les carrefours de la ville mit conclusions en nombre de neuf mille sept cens soixante et quatre, en tout sçavoir, touchant en ycelles les plus forts doubtes qui fussent en toutes sciences.

« Et premièrement, en la rue du Feurr^^ tint contre tous les régens, artiens et orateurs, et les meit tous de cul. Puis, en Sorbonne, tint contre tous les théologiens^ par V espace de six sepmaines... Et à ce assistarentlaplus part des seigneurs de la court, maistres des requêtes, présidens, conseilliers, les gens des comptes, secrétaires, avocatz et aultres, ensemble les eschevins de la dicte ville avec les médicins et canonistes. Et notez que, de yceulx, la plus part prindrent bien le frain aux dents ; mais, nonobstant leur ergotzet fallaces^ il lesfeit tous quinaulx, et leur montra visiblement que ilz n'estoyent que veaulx engipponez ^ »

Boccace ne dit point si Dante fut aussi célèbre à ce coup que le bon Pantagruel, et si jusques aux bonnes femmes lavandières, courratières", roustissières, ganyvetières^ et autres, chacun l'admirait au passage. Lui qui trouvait, comme fera maître François, le peuple de France « inepte et badault » — , moins que les Siennois, cependant * — , il ne dut point faire amitié avec les Parisiens, badauds et bavards renforcés. Souffrant « froids et veilles pour les vierges sacrosaintes », — ce sont les Muses % — il s'accordait de temps à autre une fugue pour son repos, il allait voir à Saint-Denys l'oriflamme des rois de France®, qui lui remémorait Gampaldino, les batailles et sa jeunesse.

' Pantagruel, II, X.

^ Revendeuses, qui couraillent pour acheter à vil prix.

■* Vendeuses de canifs, ganivels ; il y a une rue du Canivol près Saint-Sulpicc.

* Inf. XXIX, lai-iaj. — Rabelais. Gargantua. I, XVII. 5 Purg. XXIX. 37-38.

« Par. XXXI, i.i7.

a6o L'EXIL

Au nioustier, où pria plus lard la mère de François Villon, il entendait la messe auprès des murs où se montraient:

Paradis paiiit, où sont harpes et luz,

Et ung enfer où dampnez sont boulluz ',

il voyait jouer, au parvis Xotie-Dame, ces mystères où ses amis les écoliers figuraient Tenfer, le purgatoire, le jardin d'Edcn, et la gloire des cieux avec leur belle porte. Au couvre-feu, dans la nuit froide, il entendait, non plus la cloche de lAbbaye tlorentine, mais cette cloche de Sorbonne,

Qui tousjours à neuf heures sonne Le salut que lange prédit".

Paris dormait, comme Florence, sous le mantel de Xotre-Dame ; et, « pour prier, comme le cuer dit », l'exilé florentin, quittant ses grimoires savants, implorait avec révérence

Le nom de la belle fleur, que toujours invoque Et matin et soir '.

Pour disposer en l'honneur de Marie, et de l'amour qui le conduit à Marie, son poème entier avec tous ses cercles de gloire, il pensait qu'il devait se faire insigne théologien. Ne gravera-t-on pas plus tard sur son tombeau (( valde gravi », très lourd', ce vers d'un humaniste :

Theolocrus Dantes, nullius Jofjmatis expers ? Ce théologien qui connaît tous les dogmes^

* Villon, p. 58, éd. Longnon.

- Villon. Petit test. XXXV, p. i5.

3 Par. XXIII, 88-89.

* B. d'Imola. II, 393.

* Voir Boccacc Vita, 33, et Ricci. L'ull. lif. di D. p. aSi et siiiv., qui nie le fait de l'inscription sur le sépulcre.

Hélas, cette théologie, dont s'encombrera le P<i!/'«<:/«5 tout entier, les écoles de Paris ne la lui fourniront que trop abondante et trop lourde ! Il épure, au contact du Thomisme qui triomphe, et règne tout-puissant ici, les éléments un peu confus de sa doctrine \ Y gagne-t-il ? Le théologien sera de première force ; encore ne sera-t-il pas toujours exempt des soupçons et de l'hérésie. Maisle poète? « Le bon frère Thomas d'Aquin^ », lui sera-t-il un guide aussi excellent que Virgile ? et, quand Béatrice le quitte, et reprend place parmi les Bienheureux, Faustère saint Bernard ne laisse-t-il pas regretter qu'aux pieds delà Femme suprême, le poète ne soit point amené par le suprême Amour ?

Indigne sans doute, et par mon siècle et par moimême ^ de comprendre et de ressentir ni la vertu ni la grandeur de ces très augustes chimères, j'aime mieux garder le silence. Ni saint Thomas, ni saint Bernard ne semblent mener nulle part qu'au vide, et aux songes baroques. Confessons, et c'est bien le cas! notre infirmité tout entière.

Que de ressources, au Paris d'alors, pour un esprit avide des pâtures théologiques ! La concurrence des moines réguliers et de l'Université ne faisait qu'accroître le nombre des chaires théologiques. Et surtout les Dominicains avaient grandi de jour en jour, devant l'Université qui résistait aux conséquences de la Bulle

^ Sur tout ceci, le livre de A. Graf. Miti, leggendc c superst. del M. Evo, Turin. 1892, 2 vol. iu-8°, t. I, ch. i. 3. II, 19, p. 239-270; t. II, p. 79-139 et 239- 3o3. — D'Ancona, Orig. del toatro ital I. 363. — Haurcau (B.) . De la philosophie scolastique. Paris, i85o, 2 vol. in-8°. — Bach. (G. -H.). Dante et saint Thomas. Rouen, i836, in-8°.

2 Convivio, JV, XXX, 374 ; sur la tyrannie du Thomisme au xiii" siècle, voir Hauréauo/J. cit. II, 216 et suiv.

^ Un excellent commentaire au point de vue théologique est celui de G. Poletto. 3 vol. in-80. Rome et Tournai, 1894. — Cf. aussi F'. Tocco. Dante e leresia. Bologne 1899, t. VI, de la Bibl. st. crit. délia Icll. dant.

a6a I/EXIL

Ad /'met US, cherchait à détruire les privilèges que cette pièce conférait aux Ordres, et soutenait le Roi dans sa campagne contre le Saint-Siège \ Couvents de la rue Saint-Jacques, monastère de Saint-Victor, qui formaient les maîtres parmi les réguliers. Collège de Sorbonne où s'élevaient les séculiers, collèges d'IIarcourt, desCholets, vingt autres" qui cherchaient à faire mentir la chanson :

L'université ne si membre Qu'il ont mise du trot au pas, Quar tel herberge on en la chambre, Qui le scignor gète du cas !

C'était là de quoi moissonner mille cahiers farcis de textes, de gloses et de commentaires. Et les cahiers se sont emplis, dans cette ville pédantesque où quarante mille copistes travaillaient dès le siècle passée Et le Paradis s'est bourré de dissertations savantes : « Béatrice parle comme un livre de saint Thomas, écrit un Italien d'élite, et fait la doctoresse en chambre de manière à donner presque la nausée*». Oui, Dante lui-même, ingénu comme un étranger, comme un fidèle et comme un disciple, a subi l'empire de ceux que Michelet nomma « le peuple des sots ». L'aigle a vécu chez les oisons mystiques, et il a voulu leur emprunter leur chant grotesque. Mais, en dépit de tant d'efforts, il ne put déguiser son vol; il l'a seulement alourdi, par instants; car ce ne sont plus deux ou trois vers de verbiage scientifique ou mystique, il ne « retourne plus à sa science" », ainsi que le

' Voir Langlois, livre III, cli. m.

* Franklin, p. 80. — Springcr ch. x.

^ Springer. ch. xxxix.

* D'Ovidio. Studij. sulla D. C, p. 198. — Voir Michelet. lienaissance. P.iris i855, in-S'', introd. XXX-XXXIII. « J.e moyen âge monastique eut un monde d'idiots. » § VI, p. xxx.

•i Inf. VI. 106.— Voir Par. XIV.

lui conseillait Virgile, en aphorismes de deux ou trois vers : c'est par tirades \ de cent vers et de cent cin quante, que grouillent dans ces pages splendides les vermisseaux théologiques. Nés d'interprétations erronées, faussés par une mécanique intellectuelle absurde et torturante, ces magistères de la suffisarxce et du délire méthodique, paraissaient, au génie même qui les devait annulerpar son éclat, vénérables et nécessaires. Dante s'en gorgea ^ Les éléments même que des légendes populaires, des i'isions, auraient donnés, plus pittoresques, mieux plastiques, et les croyances populaires, si frustes et si expressives, cèdent, s'étouffent sous la loi de saint Bonaventure, d'Albert le Grand, de saint Thomas surtout. Il faut de la doctrine. Lucifer sera dépeint comme aux vieux portails des églises, mâchant les pécheurs ainsi que sur le tympan de Saint-Basile à Etampes, de Saint-Gall à Florence^ mais les Anges seront bien ceux de l'école, et les arraisonnements des Bienheureux, ceux de l'école.

^ Par. ch. IV, 17-111; vu, 24-148; xiv, 37-60, xix, i3-ii4; xx, 94-i38 ; xxi, 85-120 ; XXVI, 4-66 ; xxvii, 40-ûn; xxix, 10-fin. - Y. Hauréau op. cit. et Michelet, il/. ■^ Didron, ap. Graf. op . cit. Il, ^4-

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