DÉCEPTION ET MORT DE L'EMPEREUR
Mais, suivant la loi qui préside à toute cette carrière heurtée, presque inconsciente dans son progrès, qui est celle de Dante, un événement capital vint, et pour jamais, l'arracher aux écoles et le rejeter vers Fltalie, dans les luttes réelles, dans la vie et dans la souffrance laborieuse, féconde.
Cet Henri de Luxembourg que Dante avait pu voir, prince mystique, héros du xiii^ siècle, au Jubilé de Rome en i3oo*, avait été fait Empereur le 27 novembre i3o8, dans un couvent de Francfort, par les sept électeurs germaniques assemblés. Dans Tété de i3io, il s'acheminait vers l'Italie. Ce fut une grande espérance, le dernier grand rêve de Dante, vision suprême que le moyen âge expirant donnait à son plus grand poète.
L'Empire, éloigné d'Italie depuis plus d'un demi-siècle, redevenait romain, alors que l'Eglise romaine, aux mains d'un Bertrand de Got, esclave du Français, ne pouvait plus être appelée vraiment romaine, exilée en Provence, serve de Philippe le Bel par la félonie de Clément V^
^ Voir Saraceno (Ph.). Rogesla dos princes d'Achaïe, ap. Miscell. di st. palria i.SSa, t. XXVI, p. 126-612.
2 Voir Dol Lungo. Da B. ad Arr., 411 -fia.
L'Empire sauveur s'annonçait, il allait
Guérir les plaies dont mourait l'Italie*.
II allait calmer le regret qu'exprime ce vers :
Pense qu'en terre il n'est point qui gouverne ■ !
Ce Messie du rêve dantesque, et du poème, et du dernier livre en prose, c'est encore un fantôme du mysticisme, politique cette fois. Mais le génie même subit les lois de son époque ; la révélation n'existe pas plus pour lui que pour les autres hommes ; il agrandit leur vision, il ne la dépasse jamais. La forme qu'il donne à ses songes, l'ardeur qu'il insuffle à ses réflexions, le manteau dont il revêt ses espérances, peuvent bien faire illusion. Mais, en somme, les éléments de ses idées, ce sont des faits ou des pensèrs contemporains, sublimés par un grand cerveau.
Le coursier n'avait plus personne pour le chevaucher ; la « selle était vide^ » ; voici le chevalier sauveur, qui va prendre les rênes d'or et dompter le peuple rebelle. Mais il ne faudra pas longtemps pour que l'opinion publique, bientôt désabusée, répète : « Cependant, quoique notre auteur, Dante, puisse dire, je ne sais point du tout ce que font de bon en Italie Gaulois ou Germains, sinon des rapines publiques et privées* ».
Henri de Luxembourg, au moins, fut loyal et fut généreux, s'il fut inutile. « Le garbouil d'utopies^ » surannées qui hantait ce brave homme d'Empereur « sage, juste et gracieux, pieux et tranquille sous les armes, honnête et
i Purg. vu, 9J.
- Par. XXVn. i4o.
3 Purg. VI, 89.
^ B. d'Imola, V, 463.
' Zingarelli p.25o; voir sur cette période Villari I due primi sec, II, ch. x.
a66 LEXIL
catholique », c'était un fouillis confus d'anachronismes : couronnement à Rome, pacification de l'Italie, et croisade nouvelle en Terre-Sainte. Figure bien faite pour ces années confuses, où prêche Arnauld de Villeneuve, que sillonnent les troupes folles des flagellants, les hordes confuses des hérétiques*, où fume encore le bûcher du fabuleux frère Dolcino*.
Peu importe de rechercher si Dante était ou non, à ce moment, auprès de tel principicule'\ Les événements sont assez grands pour qu'il suffise de le voir à leur pleine lumière. Au reste, qu'aurait-il fait maintenant en France ? Un édit allait en chasser les « Lombards », c'està-dire tous les Italiens en masse, (( attendu, disait la prose royale, que nos sujets sont dévorés par leurs usures; ils violent nos ordonnances; ils troublent le cours de nos monnaies* ». La monnaie d'un roi qui brûlait les Templiers ! Tous les esprits se tournaient vers le Rédempteur, vers le César venu d'Aix-la-Chapelle.
Le jour des rois, à l'Epiphanie de i3ii, dans cette cité de Milan où se voit le tombeau des Rois Mages% avec l'étoile poussinière, on mit la couronne de fer sur le front de TEmpereur et de l'Impératrice, la pieuse Marguerite deBrabant, en présence d'une noblesse très nombreuse et d'ambassadeurs envoyés par la plupart des cités italiennes, hormis Florence, qui refusait « d'abaisser les
i Villani VIII, CXXI, 221, IX-X, p. aia-i^S.
- Inf. XXVIII, 55, et note au v. par Casiui, p. 214.
^ D'autant que le passage au sujcl d'OrdcIaffi ap. Blondi Flavii. Hist. ecc. dans Solerti p. i56 et Bull. soc. dont, série I, n'* 8, 1892, p. 21 et aS, paraît bien se rapporter à i3o3 et non à cette période-ci, et d'ailleurs est confus et peu valable. Si Scartazzini a raison de dire que les Ordclafli furent faits prisonniers par Robert de JNaples en i3io (Encicl. II, i388), ce récit tombe de lui-même pour celte année i3io-i3ii. — Voir Villani, Vlll, 60.
* Langlois, p. 229.
^ A Saiut-Eustorge ; voir mon livre sur Milan, i volume iu-ij". Paris 1906, p. 23. — Voir sur ces années, Arta Hcnrici VII, ecc. a F. Bonaïniocoll., Florence 1877, in-8", 2 parties.
cornes pour pas un seigneur ». Dante vit Faffable Empereur, il se prosternait à ses pieds*. « Moi qui vous écris, dira-t-il dans une épître du mois d'avril suivant adressée à l'Empereur, moi qui vous écris tant pour moi que pour d'autres, je vous ai vu, ainsi qu'il sied à la Majesté impériale, très plein de bénignité et vous ai ouï très plein de clémence, lorsque mes mains ont touché vos pieds et mes lèvres accompli leur devoir. Alors, mon esprit exulta en vous, et j'ai dit en moi-même, hautement : « Ecce agnus Dei, ecce qui abstulit peccata mundi ».
Une autre épître, confirmant et complétant la Bulle de Clément V, avait été lancée par Dante, un peu avant l'arrivée de l'Empereur, avec cet exergue : « A tous et à chacun des rois d'Italie, aux sénateurs de l'Aime Cité, et aussi à tous ducs, marquis, comtes, et peuples, l'humble italien Dante Alagerii, florentin et exilé iniquement implore paix ». C'était, dans un style biblique, apocalyptique, prophétique et pontifical, un hymne exalté d'allégresse, un Lœtare prodigieux'.
Mais les objurgations de Dante n'avaient point été entendues. « Renonce, criait-il, ô sang des Lombards, à ta barbarie accumulée! » Et le sang lombard repoussait le Messie ; Torriani, Visconti, déchiraient Milan, la trêve était rompue, Crémone, Lodi, Brescia, Pavie, fermaient leurs portes ; Henri VII voyait l'aigle impériale charbonnée sur les murs, pendue au gibet, la fleur de sa noblesse périssait des fièvres au siège deBrescia, l'Impératrice en mourait à Gênes. Florence payait toutes les rébellions; « avec dix pouilleux elle irait braver tout grand prince ».
Il fallait que l'Empereur vît la fidèle Pise lui offrir une tente somptueuse et une épée splendide, pour oublier un peu tant d'amertumes. Mais, dès le 3i mars i3ii, des
1 Del Lungo, 4.22, ct/.e Epistole, éd. P'ralicelli, p. 466.
2 Ed. Fraticelli, 440-447.
•i68 L'EXIL
confins toscans où il se tenait chez quelque comte Guidi, a jouxte les sources de l'Arno », Dante, « Dante Allagherij, Florentin, et iniquement exilé », écrivait « aux très scélérats Florentins du dedans », pour leur annoncer la venue terrible de l'aigle d'or, qui fondra sur eux*. Il leur rappelait Milan rasé par Barbcrousse, après Spolète. Il menaçait, il fulminait contre la « très misérable descendance des Fiesolans ».
Florence, mise le 24 décembre i3i i au ban de l'Empire, avait répondu d'avance par la fameuse réforme contre ses bandits et rebelles, promulguée sous le nom de Baldo, le « vilain d'Aguglione'' », et qui confirmait, rebaptisait comme exilés et « non vraiment guelfes », les anciens bannis, et entre eux, « Dante Alleglierii » du quartier de la Porte Saint-Pierre.
Le 19 septembre i3i2 l'Empereur assiégeait Florence. Mais dans la nuit de la Toussaint, après plus d'un mois consumé dans l'abbaye de San Salvi, là même où fut laissé Corso Donati, devant la ville qui le narguait, il levait le camp, abattu, malade, découragé. Dante avait reculé devant l'opprobre qui atteint celui dont les armes secondent un prince étranger contre sa patrie, même infâme : et, lui que Pétrarque enfant vo3'^ait à Pise auprès de l'Empereur en février de cette même année*, « il n'y voulut point être » (non vi voile essere) lorsque le César invoqué planta sa tente impériale devant la porte de Florence. Cet homme, usé déjà par la vie, et que le petit Pétrarque trouvait « plus vieux que son père », — alors que ser
'■ Ihid. p. 450-459.
- Voir Inf. XV, 73.
3 Par., XVL 57. — Voir Purg., XII, io5. — Del Lungo. Esilio, 107. Codice diplom. X" disp., p. 5. — Bull. soc. dnnt. XI, ai et suiv. Celte pièce est datée du 2 sept. i3ii.
* Bruni, ap. Solorti, 104. — Pctrarca, éd. Fracassetti. Florcucc, i863,in-ii, III, i5, 21 et Carducci. Studi lolt. délia var. fort, di D., p. a54.
Dante exilé.
UanrèsletriompheduSaint-Sacrcmeat, par Raphaël Sanzio.tGliambresau Vatican.)
(Cliché Alinari.)
L'EMPEREUR HENRI VII EN ITALIE aSg
Petracco, rancien compagnon de Texil dantesque, avait réellement douze ans de plus que Dante, — ce rebelle recondamné détourna la tentation déshonorante. Quand il fallut porter la hache contre les portes de Florence, l'ombre méprisée de Corso Donati lui apparut : « il n'y voulut point être ! »
Le 24 août i3i3, Henri Vil, empoisonné dans l'hostie de la communion, mais depuis longtemps moribond et spectral, mourait un peu plus loin que Sienne, à Bonconvento', suivant dans le tombeau son épouse, son frère, morts dans cette même Italie. Trompé par le Pape « Gascon"», le César allait occuper, saoul de déceptions et brisé de fatigue, le « grand siège », le trône altier que Dante lui réservait au sommet de son Paradis ^ Tandis que son âme montait au ciel, le corps de celui qui avait pris la couronne des antiques « Césars triomphants '* » exhalait une telle odeur qu'on le fit cuire, et qu'on l'aspergea d'aromates. Puis l'Empereur ainsi traité fut porté par ses Germains fidèles, comme s'il respirait encore, jusqu'à Paganico, bourg du Siennois\ Il sentait encore la peste, intolerabiliter olentis. On le transporta jusqu'à Pise, dans un cercueil où reposaient auprès de lui les insignes impériaux, la couronne, — cette couronne qui marque son trône au Paradis de Dante, — le sceptre et le globe de vermeil. Pise mit deux ans à lui faire le sarcophage magnifique, orné par Tino di Camaino % et qui, placé d'abord au Dôme où plusieurs fois il changea de chapelle, fut enfin scellé dans le sublime Campo
i Dc-l Lungo, 448.
2 Par.. XVII, 82; XXX, 142.
■ Par., XXX, i33-i48.
* Villani, IX, 9.
*G. Trenta. La tomba di Arr. VII. Imperalore. Pisa 1893, iii-S'^, ch. ux ; d'autres (p. 63) disent à Suvercto.
^ Cicérone, 395-396.
Santo, terre sacrée de l'art et de la foi pisanc. Lorsqu'en Tan 17-27, dans un déplacement de la tombe insigne, on ouvrit la caisse de marbre, on y trouva la couronne, le sceptre et le globe, avec les débris du manteau rouge et or, qui semblait montrer, dans la pourpre nuée de son tissu, l'aigle et le lion.
Cette mort fermait la vie publique de Dante, comme la mort de Béatrice semble clore sa vie privée de poète. Celui qui devait créer son œuvre avec la Mort la rencontrait ainsi, marquant chaque époque de sa carrière. Désormais, le poète a reçu les deux leçons suprêmes : il ne manque plus rien à ce Paradis qu'il va construire. La vie réelle le rejette tout entier à son vrai devoir, à sa vraie gloire : son Poème.