‹ DanteChapitre 47 sur 57 · LE « DE MONARCHIA · texte numérisé non relu

LE « DE MONARCHIA

catholicisme intégral. Inconsciente en partie, mais si profonde qu'elle est son sang même et la chair de sa chair.

Il trouve ces idées dans son peuple et dans son temps : l'Empereur qu'il pleurait hier écrivit un jour^ : « Le fds de Dieu, comme Pontife éternel, a constitué un Pontificat éternel ; comme roi des Romains et seigneur des Seigneurs, il a soumis toute puissance terrestre à l'Empire. » Et Dante dit, en un passage où résonne comme un écho de son poème : « L'homme eut besoin d'une puissance directrice double, suivant sa double fin : c'està-dire, du souverain pontife, qui suivant la révélation conduirait le genre humain à la vie éternelle ; et de l'Empereur, qui suivant les enseignements philosophiques, dirigerait le genre humain vers la félicité tem porelle ■. »

Au reste, son époque lui offrait chaque jour des éléments pour son poème. Clément V, l'imposteur gascon, était mort le 20 avril I3I4^ à Rochemaure de Provence. Cupide, luxurieux, simoniaque, il eut l'imprudence de consulter un nécromant afin de savoir où était un neveu chéri qu'il venait de perdre. « Le maître fit ses arts, et fit emporter aux démons un chapelain fort confident du Pape ; les diables le menèrent en enfer, et lui firent voir un palais, avec dedans un lit de feu ardent, es lequel était l'àmedudit neveu mort, lui disant que pour sa simonie était ainsi jugé. Et il vit, en cette vision, fabriquer un autre palais en face, lequel il lui fut dit qui se faisait pour le pape Clément ; or ainsi le rapporta le chapelain au Pape, lequel depuis lors onques plus ne fut joyeux, et vécut peu, après cela; et lui mort, comme on l'avait

^ Ap. D'Ancona, loc. cit., p. 11 du tirage à part, p. 245 de la « Lcctura ».

2 Ed. Fraticelli, p. 4o5 et 406.

3 Villani, IX, Sg, p. 234-i35.

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laissé la nuit en une église avec un grand luminaire, le cercueil prit feu et brûla, et aussi son corps, de la ceinture jusqu'au bas, avant qu'on ne s'en aperçut. » Dante n'a même pas daigné nommer ce Pape, sans cesse outragé dans son poème, mais il l'a fourré dans l'Enfer pardessus Boniface VIII, on sent qu'il aurait pu lui dire avec plus d'allégresse encore :

Donc, reste là, car ta peine est bien juste* !

L'effet du De Monarcliiâ fut si puissant, son importance apparut si pleinement aux contemporains, qu'une des inscriptions placées à Ravenne sur le sépulcre de Dante, rappela cette œuvre, auprès du grand poème, et la première, et elle seule ^

Sous l'épée de Gan délia Scala, Dante, raffermi,

Bien tétragone aux coups de l'infortune^,

continuait à travailler pour conduire l'opinion publique, et triompher par ses écrits, comme le seigneur de Vérone par ses armes. La mort du pape Clément V fit vaquer deux ans le Saint-Siège. La mort du roi de France, écrasé dans une chasse à courre, les désordres suscités au conclave de Garpentras par les cardinaux gascons, et l'assaut qu'ils donnèrent aux cardinaux italiens, tous ces faits bruyants émouvaient l'Italie; et Dante ' écrit aux cardinaux italiens réfugiés dans Valence, sous une menace de schisme. c( Premiers défenseurs de l'Eglise militante, placés en

iinf., XIX, 97. — Voir, Ib., Si-S;. — Purg., XXXII, 148 et suiv. — Par. XVII, 82; XXVII, 58 et suiv.; XXX, 142, et suiv.

- «Jura Monarchiae, Superos, Phlegctonta, lacusque, etc. » épilaphe parle Bolonais Bernard Canaccio. Voir Ziugarelli, Dante, p. 352.

3 Par., XVII, 24.

* Ed. P'raticclli, op. min. III, p. 486 et suiv. — Villaui, IX, i36. p. 253. — G. Crocioni. L'Ep. di D. ai card. it. Pérouse 1901. — Del Luugo. Da B. ad Arr. VII, X, I, 45i.

tête », s'ils agissent en vendeurs du Temple, gare à la cravache dont Jésus flagella les marchands impies, gare au feu du ciel! Tous les fidèles pensent comme lui. L'Eglise doit redevenir romaine, le Pape, italien.

Dante était plus ardent encore, à voir son protecteur Scaliger vaincre les Padouans, défendre l'Empire dont il était vicaire. Parmi les prisonniers padouans, il connut cet historien poète, Albert Mussato, que Padoue couronnait, le 3 décembre i3i4*, du laurier poétique, du myrte et du lierre entrelacés. Le cœur ambitieux de Dante, « si fort dans les adversités^ », mais « très avide d'honneur et <le pompes^ »s'émut violemment de désir et d'envie. « Il désirait avec une ardeur extrême cet honneur-là*. » Il l'avoue dans sa Comédie^ ce rêve de gloire est le sien :

Si jamais il advient que le poème sacré Auquel ont mis la main et le Ciel et la Terre Si, qu'il m'a fait pour bien des années maigre, Vainque la cruauté, qui m'enferme dehors Du beau bercail, où je dormis agneau.

Ennemi de ces loups, qui lui donnent la guerre. Avec autre voix, lors, avec autre toison J'y reviendrai poète, et sur les fonts De mon baptême recevrai le chapeP.

Et quand il priait Apollon, en commençant le Paradis, n'a-t-il pas dit :

0 divine vertu, si tu te prêtes à moi, Tant que, cette ombre du royaume bienheureux Figurée en ma tête, je la manifeste.

Tu me verras venir à ton arbre chéri

^ Voir Novali, Indagini e postille dantesche. Bologna, 1899, p. 73-1 13.

- Boccace. Vita, 60.

3 Ib., 46.

* Boccace, ib, 69.

'■" Par,, XXV, 1-9.

Et me couronner lors de ce feuillage ; Car la matière et toi vous m'en ferez digne. Si rares fois, ô Père, il s'en cueille. Pour triompher, ou César ou poète '...

Rêve éternel, toujours déçu. Dante écrit la Divine Comédie ; c'est Albert Mussato qui marche au triomphe, parmi PUniversité jubilante, les marchands hébétés d'admiration, et le peuple qui bée. A douze ans ou à cinquante ans, les prix d'honneur sont pour les écoliers bien sages, pour ceux qui savent se résoudre au rôle abject et profitable de disciples obéissants. Le chien gras reçoit, en échange de son collier, les bons reliefs du festin social et les caresses des patrons. Dante ne fut jamais célèbre, populaire, grand homme de cortège, il n'eut jamais ce carnaval de renommée qu'il désirait ; aussi ne fut-il point un charlatan dégradé, que l'avenir pousse du pied parmi les ombres anonymes. Il l'a regretté, c'est assez naturel ; le triomphe décerné par les sots au sot est pénible à voir, quelquefois. Car on ne jouit que de sa vie. Et l'ombre, portée un moment par les intrigants et les médiocres, offusque et gêne certains hommes, même très forts, même très grands. Leur revanche est après leur mort.

(( Pour marcher au triomphe, ou César, ou poète », il faut s'abaisser vers la foule ; Dante ne s'abaissa jamais. Plus tard, à force de splendeur, il haussa son pays vers lui. Et de son triomphe posthume il fit la gloire de Florence, et il recréa l'Italie.

Cependant, Florence avilie par les Noirs, avait fait son seigneur Robert de Naples ; durant une dizaine d'années, « les vicaires du roi pèseront sur les actes des Prieurs et du gonfalonier^ ». Le 29 août i3i5, à Montecatini, Uguc-

^ Par., I, aa-ug.

2 Del Lungo. da B. ad Arr., X, I, 45a.

cione délia Faggiuola infligeait aux Noirs une défaite cruelle, et Gangrande les achevait en les poursuivant au lendemain de la bataille. Dante avait suivi les milices des vainqueurs vers la Toscane; il avait prédit la défaite, et Henri VII était vengé*. II alla s'éjouir à Lucques, dans l'amour d'une jeune dame.

On a nié cette aventure, tout au moins pour ce qui concerne la passion, un peu tardive. Mais qu'est-ce qui peut empêcher un homme de fibre nerveuse et solide, comme était Dante, d'être amoureux à cinquante ans, et de prouver tout son amour ? Boccace fait-il pas dire à son Philostrate : « Et donc, certains de ceux qui me trouvent répréhensible, disent que mal fais, ô jeunes dames, en trop m'ingéniant de vous plaire, et que trop me plaisez à moy... Je leur réponds, que jamais ne me réputerai à vergogne jusques à l'extrémité de ma vie de devoir me complaire en ces choses, èsquelles Guido Gavalcanti et Dante Alighieri, déjà vieux^ et Messer Gino de Pistoïa très vieux trouvèrent gloire* ».

Dans le Purgatoire, Buonagiunta de Lucques parle au poète et prophétise :

Il murmurait ; et moi j'entendais là Je ne sais quel : « Gentucca »...

O âme, lui dis-je, qui parais tant avide De parler avec moi, fais ainsi que je te comprenne Et contente-nous, toi et moi, par tes paroles. — « Une femme est née, et point ne porte encore le bandeau d'é- Commença-t-il, qui te rendra plaisante [pousée,

Ma cité natale, combien que l'on s'en gausse. Tu t'en iras avec cette prophétie-là;

^ Purg., XXIII, io5 et suiv. — Voir Del Lungo. Dino. app. au comm. II, 624 et suit. — Casini, note au vers 109, p. 460. 2 Decam. IV, Proemio t. II, p. 181.

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SI dans mon marmonnement tu avais pris erreur, Les choses vraies t'éclairciront ceci*.

Cette femme, en fleur de jeunesse, Gentucca Morla, mariée à Buonaccorso Fondera-, cette bonne hôtesse de Lucques avait-elle un autre moyen de « faire plaire sa cité » à Dante, que de lui donner plaisir? On aimerait à savoir ce qu'une jeune femme peut faire d'agréable à un vieux passant, sinon de lui octroyer ce qu'il lui demande de mieux. Et puis, quand le passant, c'est Dante,

Il vaut bien qu'on le courtise Quand il est fait comme lui\

CoQiment dire que la prédiction « a quelque chose de voilé et de pudique », alors que l'esprit du Lucquois mâchonne : « je ne sais quel : Gentucca! » Belle pudeur, en vérité, et délicate ! non, il semble plutôt que Dante, s'acheminant vers Béatrice, fasse, en un symbole concret, et en nommant l'objet suprême, litière de tous ces amours terrestres que la Bienheureuse lui reprochera durement :

Dans une vole contraire Te devait entraîner ma chair ensevelie ',

lui dira dédaigneusement, amèrement la grande Aimée. Il est malaisé de pénétrer à travers de telles énigmes, et avouées par Dante même. Le fond de l'âme d'un poète, et d'un poète catholique, héberge d'étranges chimères : empoisonné par ces remords qui le harcèlent, quelle idée a-t-il conçue? Peut-être a-t-il voulu choisir l'amour

1 Purg., XXIY, 37-48.

- Casini, p. 464. — Minutoli. ap. Dante e ilsuo sccolo, cit, p. 223. — Buti, II, 575, dit qu'elle était Morla en son nom. — D'Ovidio. Sludj. suUaD. C. nie l'amour (p. 569) .

3 Purg., XXXI, 48.

le plus voyant, le plus public, le dernier de tous, celui qui convenait le moins à l'âge et à riiomme, et l'étaler, afin d'en faire un « je ne sais quoi », dans la bouche de l'ivrogne Buonagiunta Orbicianni*.

C'est une sorte d'holocauste moral aux pieds de Béatrice? Qui sait?

Entre temps, à la défaite de Montecatini, Florence répondait encore, en aggravant les sentences de bannissement contre les exilés; on leur avait offert une amnistie, mais, rebelles et contumaces, ils tombaient sous le coup des lois, eux et les leurs, entre quinze ans et soixantedix ans : « Dante Adhegerij et ses fds » étaient compris dans la formule qui nous reste, au ban du 6 novembre i3i5". Dante, en effet, n'avait point voulu, lui qui rêvait une rentrée triomphale à Saint-Jean-Baptiste, revenir par la porte basse du pardon et de l'amende honorable, c'està-dire déshonorante.

« Il répondit, écrit Boccace : « que Dieu m'en préserve ! jamais on ne verra celui qui fut élevé dans le sein de la philosophie et y a grandi, devenir un lumignon (candelotto) dans sa commune ^ I »

Et il écrivit cette lettre sublime* à un ami qui lui offrait d'aider à son retour :

«... D'autant plus obligé vous suis, que plus rarement les exilés ont le bonheur de trouver des amis. Voici donc que par vos lettres, et par celles de mon neveu, et aussi de plusieurs autres amis, on m'a fait assavoir l'ordonnance récemrrient rendue à Florence sur l'absolution des bannis : c'est-à-dire que si je voulais solder une certaine

^ B . d'Imola, IV, 78 , « facilior vinorum » ; il est mis avec le bon biberon de Forli, Marchese degli Argogliosi, celui qui « toujours avait soif ».

- Publié en dernier lieu dans Cod. dipl. Mars igoS, XI<^ disp.

^ Compcndio, Sa, § 22.

'* Jugée fausse par certains; cf., 5;<ZZ. soc. dant. II, lôetsuiv. 56, défendue par Mazzoni, /Z*. V, p. 97 etsuiv. — Torraca.NuoveRassegne etc. 263-269, etc.

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somme, et souffrir la honte de l'offrande publique à Saint- Jean', je pourrais être absous et rentrer présentement. En quoi deux choses sont ridicules et mal pourpensées, ô mon Père; je dis mal pourpensées par qui promulgua ces sentences, car vos lettres plus discrètement et sagement libellées ne contenaient rien de tel.

« Est-ce donc là ce rappel glorieux, par quoi Dante Alighieri est rappelé dans sa patrie, après avoir souffert un exil de près de trois lustres? Est-ce le prix d'une innocence universellement manifeste ? D'une sueur et d'un travail assidu à l'étude ?... Non, Père, ce n'est point ici la voie du retour à la patrie. Mais si une autre voie, par vous, ou par d'autres ensuite, est trouvée, qui convienne à la gloire de Dante et ne déroge point à son honneur, cellelà, je l'accepterai d'un pas rapide. Que si par aucune voie telle je ne puis entrer à Florence, eh bien, je n'entrerai jamais à Florence ! Quoi donc ? ne verrai-je pas en tous lieux les miroirs du soleil et des astres ? Ne pourrais-je point en tous lieux méditer sous le ciel des vérités très douces, sans m'être auparavant chargé de bassesse et d'ignominie même, à la face du peuple et de la cité de Florence ? Et le pain même, je m'assure, ne sera pas pour me manquer ^ »

Il retrouvait son pain à Vérone, où il retourna. Il sentait bien que désormais, pour longtemps, sinon pour toujours, Florence était fermée devant son espérance. Mais il avait gardé l'honneur, il était demeuré lui-même. Il venait de connaître une des plus intenses joies d'un brave homme : tenir bon. Gomme il advient toujours, la souffrance et l'épreuve l'avaient pleinement révélé à son propre esprit. Maintenant il était sauvé ; repoussant les sales invites d'une patrie qui racolait les vaincus, les

^ Voir Boccacc, lue. cil., et Yila, p. Sg.

- Ed. Fralicelli, p. 5oo-5û2. — D'Ancoaa et Bacci, p. ^81-^87.

avances viles de concitoyens qui prétendaient humilier et gracier, il avait rejeté d'un pied dédaigneux la planche pourrie qu'on lui glissait sous le talon. Il restait Dante Alighieri, devant ces ennemis qui écorchaient son nom*, il habitait la seule vraie patrie du poète : son œuvre. II possédait le meilleur bien du créateur : la liberté d'écrire et d'achever son livre".

Ces années de i3i6 à i3i8, qui voyaient grandir chaque jour le protecteur de Dante, et finissaient par amener ce Mécène guerrier au rang de capitaine général pour la ligue gibeline en Lombardie, donnaient un éclat plus illustre à cette cour du Scaliger, où les études littéraires en faveur, la sympathie d'un maître qui était poète lui-même, créaient cette heureuse atmosphère qui encourage le talent et qui féconde le génie. Gangrande faisait des sonnets. « Et Dante avait coutume, tous les fois qu'il avait fait six ou huit, soit plus soit moins, des chants de son poème, de les envoyer avant que personne autre les vît, d'où qu'il se trouvât, à Messer Cane délia Scala, auquel il portait révérence plus qu'à tout autre homme en ce monde ; et après qu'il les avait vus, il les communiquait à qui en voulait ^ »

Ceci se confirme par la lettre dédicatoire du Paradis. Fût -elle fausse, — et je la crois vraie — cette épître reste valable en ce qu'elle montre comment les hommes de ce temps concevaient le poème sacré ; l'envoi de « la sublime Cantica de la Comédie, qui est décorée du titre : « Paradis' » est accompagnée d'un résumé général, précis etprolixeàlafois, dans ce bas-latin

^ Adheghcrij.

- Sur ce qui suit, Del Lungo. Dino, II, 677. — Albo dantesco Veronese. Milauo i865, in-8". 160. — Zingarelli, p. 3o4 et suiv. •' Vita, 68.

* Ed. Fraticelli, p. 5io.

de l'école où Dante s'empêtre et besogne ; « le sujet de l'œuvre entière, dans le sens uniquement littéral, c'est Tétat des âmes après la mort, pris simplement' ». Le titre du livre, c'est : « Ici commence la Comédie de Dante Alaglierij, Florentin de nation, non pas de mœurs" ^k La Comédie, c'est un « chant de campagne, villanus^ », un chant populaire. Admirable aveu, qui remet en pleine vie « humble et simple », ce poème dont quelques vers, — — horreur! — avaient été faits d'abord en latin. Le langage est « le parler vulgaire, celui qui sert aux femmelettes elles-mêmes ' ».

Mots employés ailleurs par Dante, dans une pièce authentique, et qui signeraient cette lettre s'il en était besoin.

La fin de Tœuvre, en somme, c'est d'arracher les vivants à la misère, et de les dresser à l'état de félicité^ Et suit un commentaire qui est comme le modèle et le premier type de ces amas doctrinaires que les siècles suivants accumuleront autour du poème. Richard de Saint- Victor arrive à la rescousse, et saint Bernard et saint Augustin % et Platon.

Un appel aux bienfaits pourrait faire hésiter sur la véracité du texte, si l'on n'avait vu dans chaque œuvre la théorie de Dante à cet égard : « La pénurie domestique me presse, écrit-il,... mais j'espère en votre magnificence, afin d'avoir d'ailleurs faculté de poursuivre cette utile exposition. » Les enfants grandissaient au loin; Pierre, enfoui dans les études juridiques, va se fixer bientôt à

* 5i8. Voir sa réponse à G. Del Virgilio, éd. Albini,p. 7, première Eglogue: « fcmineo résonant attrita labello. »

^ 520. — Voir De Mouarchia, IIL XV, 4o4-4o5, éd. Fralicelli.

Vérone ; Jacques sera prêtre, et Béatrice religieuse. C'est là tout ce qu'avait pu faire, un peu aidée par sa famille% la pauvre Gemma Donati. Dante « montant de ciel en ciel, terminait son ouvrage en Dieu '^ », mais ceci nourrit mal son homme. Et les princes, même lettrés, sont facilement oublieux.

Il avait déjà parlé du Paradis dans le traité de la Monarchie^ . « Ainsi que je l'ai déjà dit dans le Paradis de la Comédie. » C'est donc un jeu malaisé que de prétendre attribuer au séjour de Ravenne la composition du Paradis*. Au reste, on ne peut concevoir Dante, en aucun de ses ouvrages, comme un auteur qui écrivait d'un jet, de suite, et sans retour ; autant le plan est fixe, net, bien construit, à la florentine, autant détails et épisodes peuvent se rajouter ensuite, au gré des impressions, au gré des événements qui frappent et des idées qui surgissent; méthode constante, et qui est encore plus sûrement imposée au poète, non seulement par la nature de son génie, mais par ce fait qu'on n'imprime point, que l'œuvre est toujours manuscrite, communiquée en manuscrit et publiée en manuscrit; par là, moins fixe, et malléable presque sans terme.

A Vérone encore, le 20 jan^der i32o, Dante soutint publiquement, dans l'église Sainte-Hélène, une « admirable discussion très utile sur l'eau et la terre ^ », à savoir si l'eau dans sa circonférence naturelle était, en quelque

i Voir le testament de la belle-mère, ap.Imbriani, p. 406, et suiv., 17 fév. i3i5.

'■'' I, 14 ; manque dans quelques manuscrits et dans Fraticelli, p. 3oo-3o2. — Voir Par., V. 19-24.

* Ricci. Ultimo rif. 118.

'- Cf. Moore. Studies, II, 3o3 et suiv. — Bull. soc. dant. Nov. déc. igoS, N. S. t. XII, p. 347 et suiv. — Giorn. stor. délia lett. it, XX, i23-i5o. — Et Ricci. Ult. rif. 4o-45) contraire à l'authenticité; encore Giorn. stor. XXXVI, 162 et suiv. et Bull. soc. dant. VII, 52.

point, plus haute que la terre émergeant des eaux; Dante avait ouï soutenir l'affirmative, à Mantoue ; il tenait pour la négative. Son mysticisme aristotélique avait besoin de s'épancher; avec une dialectique rigoureuse, et une valeur scientifique à peu près nulle, il disserta. « Nourri dès mon enfance dans l'amour de la vérité, sans aucune interruption, dit-il en préambule ', je n'ai pu supporter de laisser sans discussion la question susdite; mais il m'a plu de montrer le vrai là-dessus, et de dissoudre les arguments contraires, tant par amour de la vérité que par haine de la fausseté. Et afin que la pâle envie de maintes gens, qui ont coutume de fabriquer des mensonges envieux" sur les absents, ne transforme point derrière mon dos mes dires véridiques, il m'a plu en outre de laisser en cet écrit, fait par ma main, ce que j'ai déterminé, et de fixer avec la plume la forme de toute la discussion ».

Et le petit traité conclut' : « Cette dissertation philosophique fut faite, sous le gouvernement d'invincible Seigneur Messire Can Grande de la Scala, vicaire du Saint-Empire romain, par moi, Dante Alighieri, minime entre les philosophes, dans l'inclytecité de Vérone, en la chapelle de la glorieuse sainte Hélène*, en présence de tout le clergé véronais, hormis certains, lesquels ardents d'excessif amour-propre, n'admettent point les postulats d^autrui, et, par vertu d'humilité pauvres en l'Esprit-Saint, refusent d'assister aux discours d'autrui ». Ceci, seul, signerait la pièce.

1 Ed. Fraticelli, Op. Min. II, 4i6.

- Il faut lire « invidiosa » non « invidiosis » le « is » du copiste est venu du « viris » trop proche; de même il faut : « transmutet », non « transmutent a.

3 Ib., 448-50.

* Près la cathédrale; Albo dantesco veronese, p. i63.

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