ACHÈVEMENT DU POÈME
Dante n'acheva point sa vie auprès du Scaliger. Un autre prince, moins illustre, mais d'une séduction plus douce, Guy Novello de Polenta', « fleur délicate, entre les ronces et les troncs d'une forêt maudite^ », raffiné, lettré, parmi ces princes inglorieux et pervers, l'attirait auprès de lui. C'était le neveu de Françoise de Rimini. Pacifique seigneur, qui faisait des chansons d'amour.
Dans Ravenne la taciturne, parmi les murs de ces églises où les images du Sauveur aux yeux cernés et des anges bizarres semblaient les fantômes d'un ciel fabuleux, le poète de la Comédie Divine vécut sous les regards fixes de Justinien', de Théodora, dressés aux coupoles d'or; près du tombeau de Théodoric, dans Ravenne la byzantine, et devant cet autre tombeau qu'habitait en ce temps-là une larve de Gallia Placidia ; sépulcres de Rome ou de
' Voir, avec les rectifications ou discussions de Zingarelli : — C. Ricci. Luit, rifugio di D. A. Milan 1 891, in-4° et Ravenna, Bergamo igoS, in-S". — Dantis Eclogae. J. de Virgilio carmen. ecc. a cura di G. Albini, F^lorence igoS, in-8°, et Lectura Dantis, Le Eglogke, par le même, p. 262-282. — Macri-Leone. La bucolica latina nella lett. ital. del sec XIV. Torino 1889, in-8°. — d'Ovidio. Studij. p. 4i8-43g. — PagetToynbee. Rie. e note dantesche, I-II, i89g-igo4, Bologne, in-8°, 2 vol. t. II, p. iS.
2 Ricci. Ravenna, p. 80.
3 Purg., VI, 89.— Par., VI, 10.
a88 L'EXIL
Byzance, aussi nombreux qu'au pays d'Arles, Ravenne, partout, en conserve. Elle-même « toute sphérique en ses murailles très antiques... imbibée par le sang des martyrs* », Ravenne est un vaste tombeau.
Sous l'aigle de gueules sur champ d'or, qui est des Polenta^ Dante y vécut paisible. S'il a parlé sévèrement du « pays où les cœurs se sont faits si méchants^ », il a promené ses rêves au milieu de ces monuments insignes, presque tous funèbres. Surtout, il a senti la mort envelopper la ville, claire entre la lueur des marais et la splendeur de l'Adriatique. 11 erra dans ce mol rivage de Classe, planté de pins funéraires, au bord des lagunes fiévreuses ; il y entendit le murmure du vent africain, lorsque les têtes des grands arbres faisaient vibrer leur éventail sous la rafale desséchante '. En ce sépulcre de l'Empire romain, Dante finit sa vie.
Ce ne fut pas sans un hommage d'humaniste, qui réveilla sa muse latine, et fit cet effet singulier, qu'une des dernières œuvres de Dante, ce sont deux Eglogues latines, imitées des Bucoliques'.
(( Il composa, dit Boccace, de fort belles Eglogues, lesquelles furent dédiées et mandées par lui, en réponse à certains vers qui lui avaient été adressés, à maître Giovanni del Virgilio^ » Ce nom même : Jean du Virgile, semble une ironie. Professeur à vingt-quatre carats, « lecteur de poésie et classiques latins en l'Université de Bologne », — c'est son titre, qui n'est point mince! — le jeune docteur recevait quarante livres d'appointements ;
i B. d'iraola, III, SgS.
2 An. Ilor. I, 568.
'■^ Purg., XIY, m. — Voir Boccace, Decam. Giorn. Y. iiov. VIII. * Purg., XXVIII, i8-2i.
" Voir Carducci. Délia varia fort, di D. ap. Studi lelterari, p. ij» et suiv. ^ Compendio, p. 6i-63 ; ud des manuscrits des Egl. est de la maiu de Boccace. — Voir aussi Bruni, ap. Solerti, p. io6.