LES ÉGLOGUES LATINES
il sentait son génie. Il entama la correspondance avec Dante, et Dante répondit deux fois, en vers latins beaucoup moins bons que ceux de l'humaniste à toge. A lire ces élucubrations enchevêtrées et surchargées, on ne peut que souscrire à ce jugement de Léonard Bruni : « A dire vrai, le mérite de notre poète fut dans la poésie vulgaire, où il excelle par-dessus tous les autres ; mais en vers latins ou prose latine, il égale à peine ceux qui furent des écrivains de moyen ordre. Et ses Eglogues, en vers hexamètres, même si on les trouve belles, néanmoins s'en peut voir de beaucoup mieux écrites ».
Jean du Virgile commença par déplorer que Dante « jetât au vulgaire des choses aussi graves » que son Poème. Les jongleurs les pouvaient brailleraux carrefours, ces vers divins, parce qu'ils n'étaient point écrits en latin '. Oui, l'on verra les forgerons à l'ouvreau, les âniers derrière leur bourrique encaparaçonnée de rouge, les taverniers et les bouchers, ceux du marché, ceux de la place, ceux de la route, chanter les terzines de Dante, et les écorcher même. Les humanistes de l'école et de la secrétairerie repousseront Dante de leur assemblée très illustre : ce II faut donner, écriront-ils, son livre aux apothicaires pour faire des cornets, ou mieux aux regrattiers pour envelopper leur merluche, car il écrivit en langue vulgaire^ ». Pétrarque, — le fils du notaire Petracco, L'ancien compagnon d'exil, — poète lauréat que Rome et Paris se disputent, sous sa couronne capitoline, regardera de haut celui « qu'applaudissent avec fracas les teinturiers de Florence, les aubergistes, les tondeurs de laine % gens
1 Sacchetti. Novellc, I, CXIV-CXV.
2 Klamiai. Lir. tosc. del rinasc, p. i5-i6. — Voii' Rossi. Dante e l'umanesimo,p. i55 et suiv. ap. Con D. e per D. cit.
' Carducci. Délia var. fort, di D. Studilett., 268-279, je traduis « lanaiuoli » avec Fracassetti, et non « beccai ».
dont la louange est honteuse », race de cabaret et de carrefour, sans lettres !
Sans lettres ! oui, Dieu merci, Dante n^a pas écrit pour les lauréats et les humanistes; poète de grand jour et fait pour tous, il n'a point ciselé quelque joyau d'anthologie, ou de gros poèmes latins, pâture des vers à bouquins. Dante est « vulgaire, trivial ». Il est vivant.
Aussi le professeur de Bologne lui propose, comme « admirable matière à mettre en vers latins », la Guerre de Gênes, sujet de poème héroïque, aussi beau, selon Villani', que le siège de Troie. Que Dante « chante les monts Ligures et les flottes parthénopéennes ».
Dante, traité de « magister », de « maître », fut flatté, répondit. Il faisait allusion à la couronne qui se poserait sur ses cheveux blancs, aux bords de cet Arno qui l'avait vu jadis, — il y avait près de vingt ans, — avec la brune chevelure de la jeunesse-. Il répétait, dans un vers, une phrase de sa lettre au Scaliger^ Il décrivait ses brebis, — ses vers — a liées à nuls troupeaux, accoutumées d'aucunes bergeries'^ ». Le professeur lui répondit; et Dante renvoyait encore, après longtemps, une autre Eglogue.
C'était, alors, aux derniers jours de sa vie. Honoré dans Ravenne, enseignant peut-être à ses heures les belleslettres, il avait auprès de lui sa fdle Béatrice, nonne au moûtier dominicain de Saint-Etienne de l'Olive. Comme Piccarda Donati, la vierge aux voiles blancs et noirs était « vergine sorella », mais rien ne troublait son asile, en cette cité que l'aigle des Polenta « couvait en paix ». Les fils de Dante admiraient son poème au point de vouloir
^ Villani, Cron, IX, 118, p. 240-249-
■^ Albiiii, Comment, p. Sy. — Voir Par., I, 22; XXV, 1.
^ Ecl. I, 53, voir plus haut p. 284.
* Voir Cod. dipl. dant. 5*^ disp.Juin 1900. — luf., XXVII, ^i.
AMBASSADE A VENISE agi
rachever quand ils crurent avoir perdu les derniers chants. Des amis lettrés l'entouraient. La Comédie était finie.
L'homme s^était usé par elle, il lui avait donné sa vie. Il prononçait peut-être, au fond de son âme tragique, apaisée par l'âge et le temps, le Nunc dimittis du vieillard Siméon, lui qui disait, dès i3oo :
« Je ne sais point combien de temps me reste à vivre, Mais mon retour ici ne sera pas si prompt Que mon désir ne me précède à cette rive*. »
11 allait la voir, cette rive si longtemps hantée par son âme.
11 y avait, en cette année 1821, aux approches de l'automne, un différend grave entre Venise et Ravenne. La République de Saint-Marc, molestée dans ses intérêts maritimes, menaçait la cité romagnole d'une guerre prochaine. Des négociations s'entamèrent, et Dante, vers la fin d'août, s'en fut à Venise porter les propositions de Guido de Polenta-.
11 fallait trois jours, en ce temps, pour gagner Venise par la voie de terre. Dante ne séjourna point dans les lagunes vénitiennes. 11 ne s'arrêta point à revoir ce qu'il avait peint dans ^Enfer^ L'œuvre était finie. La destinée était sur lui.
Epargné par le Val diGhiana,etpar ces maremmes dont il avait décrit la peste, « en juillet et septembre* », Dante connut bientôt que septembre est aussi funeste sur les bords de l'Adriatique. Le premier jour de voyage, après l'ambassade accomplie, le menait de Venise à Ghioggia, par la lagune, et puis, par terre, à Loreo . C'était ensuite
1 Purg.,XXIY, 76-78.
2 Villani, Cron. IX, 1 36-253, col. i.
' Inf., XXI, 7-i5.
*Inf., XXIX, 46-49.
* Ricci, i53 et suiv.
ayi LEXIL
le delta du Pô, les mille rameaux du grand fleuve à l'embouchure, qu'on traverse sur des chalands à fond plat. Et l'on venait coucher à l'abbaye de Pomposa, vieille maison bénédictine où Guy d'Arezzo trouvait autrefois sa théorie de la musique. Là, des bocages, des jardins repoussaient la malaria.
Mais il fallait un jour encore pour gagner Ravenne. En septembre, aux premières pluies de l'automne, les marais desséchés s'humectent, les germes morbides fermentent, la vase pestilentielle grouille de poisons et répand les fièvres pernicieuses. Plus tard, les Bénédictins même durent quitter leur abbaye, l'abandonner à sa ruine.
A la fin. c'était la pinède avec ses ruisseaux clairs,
l'étoile des nymphéas, le vent de mer à travers les branches sonores. Et c'était Ravenne. Mais Dante rapportait dans son sang le venin mortel. Durant la nuit du i3 au i4 septembre, il connut cette mort qu'il avait décrite si souvent, dans tant de manières, et qui avait été sa Muse. Dans la chambrette sans vitrages, ouverte au vent de la marine, il gisait, nu, sur sa couchette, entre ses fils, son prince, et ses élèves'; son médecin et son ami, Fiduccio dei Milotti, n'avait pu vaincre les accès qui minaient ce corps épuisé. Le transport venait au cerveau. La novice dominicaine de Saint-Etienne aux Oliviers était au chevet de son père. Entre deux bouffées du délire, Dante Alighieri rouvrait ses yeux, creux dans sa maigre face, la lèvre inférieure qui faisait saillie sous le nez d'aigle s'avançait encore, un murmure indistinct s'exhalait de la bouche aux coins tombants ; regardait-il ce coin de mur, où, derrière un morceau de natte, il avait caché les derniers feuillets du Poème, que la haine guettait déjà?
* Del Lungo. Da B. ad Arr. VII. 46a. — Carducci. St. lell. 190.
MORT DE DANTE igS
Voyait-il, le voyant sublime, son œuvre, condamnée d'abord par les inquisiteurs, grandir dès après son trépas, s'épandre dans l'Italie et dans le monde, être commentée', ce qui n'est rien, être chantée, aimée, redite, glorifiée, ce qui est tout; et, par cette langiie « vulgaire », par cette langue italienne dont il avait coulé lui-même et forgé le métal, cette œuvre humaine, surhumaine, donner sa conscience au peuple, son existence à la patrie, être la Bible ^ et le drapeau ?
Le vent d'équinoxe grondait sur le rivage de Chiassi. Dante murmura : « Béatrice » ! Et l'on ne pouvait point savoir s'il parlait à la vierge voilée qui lui tenait la main, ou s'il voyait déjà la Rédemptrice du Poème l'accueillir dans l'Eternité. La tempête d'automne entra, couchant la lumière des cierges, des ombres flottaient sur les murs, les étoiles étaient au ciel, comme à la fin du Purgatoire: l'homme « rendit son àme lasse », et, cejour où l'on célébrait l'exaltation de la Sainte Croix, Dante Alighieri put savoir si les royaumes d'outre-tombe étaient aussi grands que son rêve.
^L.Rocca. Dialc. comm. délia D.C. comp. neiprimi veutanni dopo la morte di Dante. Florence, 1891, in-12.
- Le mot est deMariolti, ap. Polctto, I, XXI, §20, et d'Ancona, ap. Lectura D., p. 240.