EPILOGUE
Jamais rêve ne fut si grand ! Prolonger dans l'Eternité les espérances fugitives, faire, avec le terrestre et l'éphémère, quelque chose d'inaltérable et d'intarissable : l'Amour éternel, l'immortalité dans l'Amour.
Le moyen lîge, qui déifiait la femme, finit par cette apothéose de la femme, principe et terme du salut, du
* Ce chapitre renvoie à : E. Gebhart, L'Italie mystique, dernier chapitre. — P. Villari. Antiche leggende e tradizioni che illustrano la D. C. Pisa i865, in-4° — DAncona (A.). I precursori di Dante. Florence 1874, in-12. — Torrac:\ [F. ), I precursoi'i di Dante, dp. Le et. Bantis, p. 3i2etsuiv. — DOvidio, Studii sullaD. C. 76-147 ; 223-326. et IVuo^i Studi danteschi. Milan, 1906 in-S'^, et Bull. soc. dant. N.-S. XIV, 3 septembre 1907, pp. 161-195, article de E. Parodi. — Voyage au Purgatoire de saint Patrice, visions de Tindal et de saint Paul, publ. par A. Jeanroy et A. Vignaux. Toulouse iQoS, in-8°. — Sainte Hilde garde [la vie de) écr. parles moines Théodoric et Gode froid. Paris 1907, in-i2. — Les voyages merveilleux de sainct Brandan, etc., éd. F. Michel Paris, 1878, in-i2. — Le voyage du puys Saint Patrix. Genève, i867,in-i2. — Manetti (A.). Dialogo circa al sito ecc, dello luferno di D. A. s. 1. n. d. (Giunti. 1606), I V. in-12. — Doni. Mondi Celesti, etc., i v. in-12. Venise i583. — Auvray [h.]. Les manuscrits de Dante des bibl. de France. Varis 1892 in-80. — Vandelli (G.). L'edizione critica délia D. C. ap. Mazzoni. Avviamonto allo st. crit. délia lett. it. Florence, 1907, in-i2, donne le nombre des vers du Poème : i4-233 (p. 225). — Ricci (C.). Rinascità. Milan, 1902, in-12, p. 291 et suiv. et Guerrini et Ricci. Studi e polemiche danlesche. Bologne ibSo in-i6. — Barbi (M.). Dante nel cinquecento. Annali délia se. norm. sup. di Pisa. 1890, in-8°. — Bembo. (P.). Prose scelte. Milan 1880, in-12. Le /*ro5e. Venise, i554, in-12. G\i Asolani. Venise, i553, in-12. — Varchi (B.), Lezioni sul Dante ecc, Florence, 1841, 2vol., in-8°. — Gelli (G. B.). Letture édite ed inédite sopra la C. di D. Florence, 1887, in-12. — Studi sulla D. C. di G. Galilei, V. Borghini ed altri ecc, Florence, i855, in-ia, — Ugo Foscolo. Disc, sul testo délia C. di Dante, Milan, 1887, in-12. — Leopardi (G.). Pensieri di varia filosofia a e di bella letteratura. F'ioreace, in-12, 1898 et suiv.
.i96 EPILOGUE
salut vers lequel conduit une femme, à laquelle conduit TAmour.
Dante s'élève jusqu'aux pieds de Béatrice, et Béatrice l'agenouillé aux pieds de la vierge Marie. Le cycle d'amour est fermé.
« Ses yeux fixés en haut, mes yeux fixés en Elle !
L'Aimée, la Sainte, l'Ange gardien, ce que la vie humaine offre de plus pur, de plus noble, la fleur mystique, cette Aimée conduit jusqu'à Dieu par l'intercession delà vierge Marie.
« Il en est certains, écrivit le plus grand des Papes, qui, embrasés par les flammes de la contemplation surnaturelle, ahannent dans l'unique désir de leur Créateur et aiment et brûlent, et trouvent le repos en leur ardeur même '. » Ce désir, Dante l'a conçu d'abord par le désir terrestre, et jusqu'au bout il a gardé, dans la flamme d'amour mystique, l'image réelle et charnelle qui Tavait d'abord pénétré.
Il rejette d'instinct ce qui est factice, et le met à part, loin du vrai, loin de la vie. Il a commencé, c'est possible, quatre vers de sa Comédie en latin. Mais il veut qu'on lise et qu'on aime son œuvre ; l'instinct du génie, qui défend sa création, lui dit que les seigneurs, les dames, ceux qui vivent et ne sont point engourdis aux bibliothèques ou aux écoles, se détournent des anciennes disciplines et du vieux latin: et « voulant l'honneur », il « médite profondément » et fait son poème en langue vulgaire " !
Les lettres latines lui donnent pourtant son modèle et
^ Saint Grégoire le Grand, ap. F. Tocco, Le fonti più ant. délia Icgg. francescana,. Arch. stor. ilal. 1906, p. 327. - Anon flor. I, 6.
son guide : Virgile, qui est « sa raison* )). Il part de la forêt obscure, où la lumière est incertaine, où les feuilles tombent, et c'est la forêt qui conduit aux Enfers dans V Enéide'. Anchise est dans l'Enfer dantesque; et « la Muse majeure », celle de Virgile, lui prête jusqu'à son langage premier ^ L'antiquité résonne de toutes parts ; le Christ même, c'est
Le Jupiter souverain Qui fut sur terre pour nous mis en croix '\
Mais le mécanisme infaillible et constant de l'imagination dantesque fait bientôt de la forêt obscure une « forêt d'esprits serrés"». La forêt devient symbolique, et les esprits, en retour, semblent matériels. La vision est commencée. Virgile a soin de dire à Dante :
Tout ce que la raison voit ici
Dire je te le puis ; mais ensuite là-haut t'attends
A Béatrice, pour ce qui est œuvre de Foi ^
L'assomption mystique est commencée ; initié, dans la Vie Nouvelle., par le réel, voici que le poète monte à l'apothéose idéale. La femme ainsi comprise, par cet esprit nourri de Platon', succède au rôle de Téphèbe platonicien. Inspiratrice, elle abolit presque son sexe, un éréthisme nécessaire séduit et entraîne le poète.
C'est le nom de l'Aimée qui lui fait traverser la fournaise :
Entre Béatrice et toi s'élève ce mur ^ de feu,
1 B. d'Imola I, 2i3.
•^ En. VI, 271-2, 3 10. et Dite, 54 1.
' Par. XV, 25-28. — Eucide, VI, 836.
* Purg. VI, 118-119.
" Inf. I, 2 et IV, 65-66.
« Purg. XVIII, 46-48 et 78.
' Autant qu'il le pouvait alors. Voir Moore. I, i56 et suiv.
8 Purg. XXVII, 36.
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Est-ce pas « la clame Aimée par l'amant souverain, la Divine, dont le parler l'inonde et l'échauffé si bien qu'il Tavive de plus en plus ' ? »
Lorsque Béatrice apparaît, à la cime du Purgatoire, on se sent au cœur du poème. C'est ici le centre de l'œuvre. La langue elle-même s'élève, devient plus rayonnante encore, et la Uédemptrice appuyée sur le char mystique, resplendit comme en un vitrail illuminé par le soleil. Des vers tels que ceux dont l'aurore se lève là, si purs, si grands, ne se trouvèrent et ne se trouveront jamais. Ils semblent pensés, composés « sous la forme de l'éternité ».
Dante assouvit enfin sa soif a de dix années ^ ». Il revoit, sous le voile des Bienheureux, Celle qui le nomme par son nom, pour la première et unique fois % en ce Poème de quatorze mille deux cent trente-trois vers '. Le « doux et cher guide ^ » est venu, et Béatrice commande à Dante la Divine Comédie :
Et ce que tu vois, Une fois retourné là-bas, fais en sorte de l'écrire !*
Elle la lui dicte, à mesure qu'ils s'avancent dans TEmpyrée :
Toi, note; et telles que je te les octroyai, Ainsi produis ces paroles, aux vivants D'une vie qui est une course à la mort ; Et souviens-toi, lorsque tu écriras... ^
Abîmé dans la contemplation de Béatrice, enlevé par
^ Par. IV, 1 18-120.
- Purg. XXXII, 2 et XXX, 124-126.
3 Ih. XXX, 55, 6i-63.
* Vandelli, loc. cit.
8 Par. XXIII, 34.
« Purg. XXXII, io4-io5.
^ Purg. XXXIII, 52-54.
la lumière de l'Amour *, fasciné par Tardent sourire de la dame élue', il est mené par Elle à Dieu% il est, — cri d'amour extatique —
Il est près d'elle, et dans le Paradis ' !
Elle Ta tiré de la servitude humaine, et ce chercheur de liberté '" trouve sur ses pas le chemin de la liberté souveraine \ Béatrice est
Celle-là qui emparadise son esprit'.
A la fin, pour l'apothéose, il déclare qu'il ne peut plus la peindre ; à ce maître ouvrier de la parole, voici que les termes de «loire et de lumière font défaut. Il est Dante, mais il reste homme : il est « au terme dernier de son pouvoir d'artiste ^ ». Mais pour nous, le chef-d'œuvre était en l'apparition première. La Béatrice humaine éclipse la Béatrice surnaturelle. Dans la « lumière de l'esprit, toute pleine d'amour ' » c'est l'Amour qui survit pour nous à la théologie défunte et au mysticisme aboli. Et Béatrice, devenue l'Amour mystique, sous sa forme de vertu théologale créée par Dante, restera toujours Béatrice Portinari.
La « petite faute, piccol fallo », n'existe point pour le grand amour. Béatrice, restant humaine, le prouve par l'amertume de ses reproches. A mesure que Dante voit
1 Par. I, 64-7^}.
2 Par. YII, i3-i8.
3 Par. XYIII. 4.
* Par. XXV, 139.
» Purg. I, 71.
« Par. XXXI, 85.
-' Par. XXVIII,3.
8 Par. XXX, 33.
9 Ib. 40.
3oo ÉPILOGUE
grandir, à ses yeux, aux yeux du souvenir et de Timaginalion,BéatriceToute-Puissante, l'Inspiration souveraine', la Dame unique et idéale, ces peccadilles de la chair doivent s'exagérer à ses yeux de catholique façonné par le remords ; il les abhorre.
Ceux qui ont longuement peiné sur les chemins de la vie, et qui ont été des artistes, et qui pensèrent et souffrirent, ont ressenti ce long reproche des ensevelis. On devait les mieux écouter, le conseil de leur chair glacée devait. . . Hélas, la vie emporte ! Tant de chemins, obscurs, impurs, et les « sirènes », et les nuées d'incertitude, les orages subits, ou les beaux jours traîtres, encore pires •et plus périlleux ! On s'égare. Mais dans les âmes « si bien douées que toute vertu ferait en elles un merveilleux effet », le jour arrive où les yeux d'une morte, — ou d'une vivante, — dissipent les « fausses images ».
Béatrice, morte, et stérile, n'ayant point subi les outrages de la vie, appartient à Dante. Oui, charme et séduction suprême, elle est morte avant de défleurir ; et elle fut stérile, « non ebbe figliuoli ». Aucune image répugnante ne vint altérer la splendeur de cette figure amoureuse. Dante la reverra toujours — puisqu'en ce temps l'époux ne compte point, — sans une tare, sans une déchéance, digne de la métamorphose qui en fait un être divin. Aussi, comme il l'a possédée, dans la «plendeur universelle ! De cet amour, comme effleuré jadis, si peu réel, sa puissance a fait un amour souverain, sublime entre tous. Qui l'empêchera d'être maître, par sa vision ? Béatrice, qui ne fut jamais sienne sur la terre des hommes, voici qu'elle est à tout jamais celle qui l'emporte à travers tous les cercles du Paradis. Elle devient immortelle, et elle le fait immortel, et rien ne saurait empêcher que son nom ne soit révélé, consacré, purifié, mis à son tour par le poète dans les cycles d'éternité.
LA « DIVINE COMEDIE » 3oi
Ah ! ce n'est plus ici la dame impalpable des troubadours. Tout est mystique, et tout est vrai. Derrière l'image sacrée de Béatrice, on voit partout dans ce Poème Timage exécrée, adorée, désirée toujours, de Florence. La ville où naquit cette femme, la ville de Dante, san& cesse maudite avec la fureur d'un incurable amour. L'art du poème est florentin, précis, mesuré, d'une audace inflexible, mais prudente et contenue en ses effets : d'autant plus forte et plus expressive. Le plan est florentin^ avec des proportions rigoureuses, exactes jusqu'à la dernière minutie. La forme est florentine, c'est la sirvente populaire ' remaniée, allégée, affranchie, forgée par le maître. Des bas-reliefs florentins ornent le Purgatoire % des « graffiti » à la toscane en émaillent le soP, l'Enfer grouille, restreint et fourmillant, comme aux manuscrits, comme aux fresques de Florence. Dante a blasphémé cette ville qui le chassait et le recondamnait sans cesse* ! Il lui a lancé l'invective avec une telle rudesse * que l'Enfer lui paraît à peine assez profond pour engloutir ce repaire d'iniquités. Et ses injures, cependant, sont encore si pleines d'amour, que, dans un siècle, les Florentins vainqueurs à Pise les rechanteront, à leur gloire !
Réjouis-toi, Florence, puisque tu es si grande Que sur mer et sur terre tu bats des ailes® !
N'est-ce pas à Florence, où restent les pierres sculptées^
^D'Ancouaet Bacci, p. 289. — Zingarelli, — 667 et suiv. — G. Mari. Dizionarietto e riassunto di ritm. it. Turiu, 1901, 4i-44- — Flamini. St. di Stor. lett. it. e stran. Livourne, 1895, i4i et suiv. — Pellegrini. Giorn. stor. XXII 899 et suiv. — Vandelli. ap. Rass. bibliografica délia lilt. it. II, 11 et suiv.
^ Purg. X, 28-99.
•■' Ib. XII, 23 et suiv.
* Par. IX, i27-i3i.
- Inf. XXVI, 1-3.
® Carducci.St. lett. Livourne, 1874, p. 446, ap. Casini, p. igS.
3oa ÉPILOGUE
pour mémoire du Jubilé', en i3oo, qu'il a conçu le grand poème ? La ville était sous l'interdit'. Mais Rome acceptait les pèlerins, car ils apportaient Tor. En i3oo « quand Dante fit ce livre ^ », Dante le catholique fut si profondément pénétré, qu'il rapportait dans Florence, pour la Vie Nouvelle, pour le Poème, la vision ineffaçable et obsédante des pèlerins.
A Rome, qu'il décrit sans trêve au même chant du Paradis, il s'est glissé derrière
Le pèlerin, qui se récrée Au temple de son vœu, en regardant partout, Et déjîi se promet de redire comme il était*;
Il a VU
Celui qui, de Croatie peut-être.
Vient pour voir notre Véronica, Et, de Tavoir longtemps ouïe vanter, ne peut se rassasier, Mais dit en sa pensée, tant qu'elle se dévoile : « Mon Seigneur Jésus-Christ, Dieu véritable, Donc ainsi fut faite votre semblance '. »
Cet homme, formé pour l'extase^, encombré parla scolastique ', qui pouvait choir dans la divagation ou sombrer dans la théologie pure, son salut lui vient de Florence.
Cette ville, d'esprit laïque, irrémédiablement fermée à tout ce qui n'est point fart vrai, populaire et précis, cette cité de la lumière sobre et fine, Dante en est le fils et
^ Via dcUa Fogna, n" 4.
2 Amrnirato, I, 207.
■• Chiose anou. éd. 1846, p. i43. — Inf. XXI, 112-114. — Moorc. Studies III, i5i. — B. dlmola, II, 220.
* Par. XXXI, 43-4S. — Voir aussi 3i-36.
" II). io3-io8.
« Voir Purg. XXXII, 1-12, 91-93; XXXIII, 33.
"' Par. XIV, 52-53, noie de Casini à 52, p. 670 ; il traduit saint Tliomaa d'Aquin.
LA « DIYL\E COMEDIE » 3o3
rimage. Dans un esprit ainsi réglé, le moyen âge même ordonne ses rêveries, agence ses cauchemars, purifie ses raisonnements, et devient clair.
On a beaucoup parlé des précurseurs que Dante avait trouvés, de ce qu'il put imiter. Et, de vrai, les rêvasseries sur la vie future sont de tous les siècles ; avant Platon, il y avait l'Egypte, avant Virgile, il y avait Platon ; dans les monastères, des saints hallucinés narraient leurs visions ; le christianisme ostentait la vision de saint Paul, qui vit le ciel, les visions du puits saint Patrice, de Tundal ou Tindal, lesquels décrivaient le Purgatoire et l'Enfer ; le voyage de Saint-Brandan montrait une « terre de promission ' » ; les femmes avaient augmenté cette étrange littérature ; et sainte Hildegarde, comme Mathilde de Hakeborn, s'étaient targuées de révélations admirables. La légende dorée raconte que « sainte Geneviève, ayant perdu ses parents, elle fit un séjour à Paris, et elle tomba si gravement malade, que durant trois jours elle demeura sans donner aucun signe de vie, et ses mcinbres étaient comme ceux d'une personne morte. Et lorsqu'elle eut recouvré la santé, elle dit qu'un ange lui avait montré la gloire des saints et les supplices des méchants" ».
Et Jehan Trepperel, avec plus de naïveté, décrit l'état physique de la sainte ; c'est une maladie classée : « Après la mort de son père et de sa mère, vint la saincte dame demeurer à Paris ; pour sa bonté esprouver et pour mieux valoir fut si malade de paralisie qu'il sembloit que ses membres fussent disioinctz. Dont elle fut si tourmentée que par trois jours on la gardoit comme morte, ne signe
' Y. Renan. Essais de morale et de critique, p. 444 cl suiv. Paris. iSSg, in-8''. Gœrres Myst. chrétienne, III; et la pièce de Calderon. Le Purgatoire de saint Patrice, fervente d'esprit catholique, ap. Drames religieux. Paris, 1898, in-S".
- Lég. dorée. Paris, i843, in-12. II, 323, et Vie de Madame sainte Gcneviefve, par Jehan Trepperel citée ibid, p. 382.
3o4 ÉPILOGUE
de vie ny apparissoit, fors en ses ioes (yeux) qui estoient un peu rouges. En celle espace, si comme elle confessa après la maladie, la mena ung ange au repos des bons ; et au tourment des maulvaiz ».
Hystérie et catalepsie, rcves de cerveaux détraqués, désemparés ou surmenés, miracles qui relèvent de la pathologie, tout ceci n'est point de Tart. Ces gens de cloître ont vu l'Enfer ou le Paradis malgré eux ; Dante a façonné, préparé, non point sa vision, car il entre dans l'au-delà les yeux hien ouverts, en pleine conscience, mais son voyage, et les étapes qu'il doit et veut faire; du premier pas, on le sent bien, Virgile « c'est-à-dire la raison », apparaît, ne le quitte plus.
La topographie d'outre-tombe, il la trouve dans saint Thomas. Mais il en fait ce qui lui plaît. 11 construit, élimine, ajoute, ordonne avec rigueur, et, sauf quelques échappées, à la fin, où il rime ses cahiers de scolastique, parce que la réalité lui fait défaut, il va sans défaillance vers le sanctuaire mystique ; n'y va-t-il pas avec un guide païen d'abord, et puis avec l'Amour terrestre, incarné par la Rédemptrice?
Il domine si bien sa force, qu'il règle savamment, qu'il dose son pouvoir hallucinatoire. Un prodige, — et c'est le génie même, — c'est qu'il est au point juste : en deçà, le génie fléchit; au delà, le génie s'égare.
Les hommes de son temps, surpris par cette création sans pareille, l'ont cru sorcier. Et dans l'amas de ses connaissances, il est bien aisé qu'il ait mis quelques sciences interdites. Et vraiment, le premier abord de cette œuvre explique l'impression des anciens lecteurs ; un magicien, un nécromant, c'est ce qui peut apparaître au novice : étrange dans l'Enfer, mystérieux au Purgatoire, vertigineux au Paradis. Mais bientôt, si l'on sait se faire plus familier avec le poème, tout s'ordonne et tout
LA « DIVINE COMEDIE » 3o5
s'éclaircit : les épisodes mieux compris se mettent à leur place, l'unité de forme apparaît, le style éclaire maintenant sans éblouir ; le jour où Dante pourra dire à son lecteur, comme Virgile le lui dit :
Tu le sais bien, toi qui la sais et tout entière,
lejouroù la DwineComédieyousapénétré toutentier, alors, ob alors ! ce poème, encyclopédie, Evangile, Bible des âges disparus, annales splendides de Fltalie ancienne, on sent qu'il reste aussi la lumière, le grand flambeau des âges modernes, car il est fondé sur les deux puissances maîtresses : l'Amour et la Raison. Et c'est pourquoi toujours il sera le livre des Livres.
Virgile et Béatrice y régnent, en dépit des premiers commentaires qui voyaient la théologie l'emplir tout entier. Et les haines de Dante le peuplent, et ses enthousiasmes le font vivre : les gens sont bons quand il les aime et quand il les admire, ils sont méchants quand il les exècre, médiocres s'il les méprise. C'est la foi vraie, car c'est la sienne. Ce livre, c'est la Daritêide. Et c'est par cela qu'il survit, plus fort et plus grand qu'aucun autre.
Dante sauvera ceux qui lui plaisent, il damnera ceux qui l'offensent ou le dégoûtent. Il est incohérent d'idées; cette synthèse de sa loi, de ses passions, de sa patrie, pour laquelle il a su forger en un merveilleux instrument son langage natal, c'est un vrai métal de Corinthe, où tout s'agglomère et se fond, et qui est d'autant plus sonore, plus éclatant et plus durable.
Il admire, lui le croyant, ou qui s'estime tel, l'Empire romain, adversaire de son Eglise, il a les idées de son temps, caduques et contradictoires. Qu'importe? si sa forme est éternelle, et son génie sans pair ?
Ce gouvernement de soi-même, dans une âme vision naire, est unique. On oserait dire qu'il joue avec les
3o6 ÉPILOGUE
dogmes et les hallucinations mystiques, s'il n'était plus vrai de dire qu'il s'en joue. Pour la science, c'est plus visible encore ; restreinte, avec des parties vagues et mal définies, confinant à l'astrologie, à la thaumaturgie, cette science est d'autant mieux faite pour un poème; élémentaire, pauvre et réduite, la doctrine semble facile à posséder tout entière. Mais Alfragan ou Ptolémée peuvent ouvrir leur ciel à Dante ; il y évolue à sa mode, et rien ne se ressemble plus. L'autre étudiant qui viendra plus tard à Bologne, Copernic, n'a point encore élargi l'univers par ses hypothèses. Dante peut fabriquer le monde qu'il lui faut, « mathémat}.jquement »'.
Et c'est l'impression du ciel étoile sur nos têtes, c'est le chemin de Monseigneur Saint Jacques, pavé de soleils en poussière, que Dante tirera pour nous des grimoires astrologiques.
Si jamais œuvre mérita son nom, c'est bien celle-ci, car c'est vraiment la comédie humaine, aux acteurs innombrables. Il l'avait nommée ainsi. L'admiration la baptisa divine. Mais* elle est plus belle en n'étant que la comédie souveraine de l'humanité, avec ses mille scènes et ses drames, de quelques lignes, mais grands à emplir le monde, son mouvement endiablé dans l'Enfer, sa paix poignante au Purgatoire, les échappées resplendissantes du Paradis. Il n'y a laque les beautés du théâtre, les épisodes attachants des Mystères, sans la lourdeur et les ficelles empêtrées qui font de tout théâtre un art si élémentaire et grossier. C'est la différence d'une symphonie, hautaine et pure, à une œuvre lyrique déshonorée par la mise en scène, et les acteurs, et les costumes. Dante épure et sublime l'art, sans rien sacrifier, car le moyen âge rejoint l'antiquité dans son poème, et si la
^ Carducci. Si. IcU. p. 127, « Malcniatico nella fornia. »
forme est éternelle, le fond reste du temps, car c'est la vie même ! terreurs, fureurs, élans d'amour, naïveté grandiose, chants de gloire et cris d'agonie, image d'un temps où la peste fauchait les hommes par millions, où Notre-Dame ouvrait les mains sur les vitraux des cathédrales.
Les basiliques byzantines ou romanes, les premiers temples gothiques se tapissent d'Enfers et de Paradis. Ce « merveilleux chrétien », si plat souvent et si confus, Dante en prend ce qui peut donner des effets admirables : le péché, la punition du péché, et la gloire des Justes, et l'acheminement vers la béatitude par l'expiation. Il écarte les parades ou les billevesées. Presque partout, la règle antique maintient son esprit.
Et surtout, sa race, et Florence, l'aident encore. En Italie, les saints se font familiers ; ce sont des amis, des bourgeois, concitoyens et bonnes gens, qu'on voit sur le mur des églises ou des cloîtres comme on salue les portraits de famille. Ils se promènent sur les routes et dans les rues ; c'était hier, le grand saint Thomas, qu'on empoisonna dans un gâteau, le bon saint François, charmeur d'oiseaux, à qui les loups donnaient la patte.
Virgile même est plein de bonhomie. Il est touchant de voir qu'il parle à Dante comme un bon maître d'école, ainsi que fait à son élève le vieux Brunetto sculpté sur le bas-relief du Campanile. Il emploie le jargon même de l'école \ se fait benoît et nourricier.
Aussi, la bizarrerie de la science dans un tel poème importe médiocrement. La vie, qui s'épanche partout, fait tout passer. D'ailleurs, qu'est-ce que la science ?Si la cosmogonie dantesque est bizarre, et la physique puérile, en quoi donc, hier, les tourbillons de Descartes ou les
1 Voir Inf. XI.
3o8 ÉPILOGUE
monades de Leibnitz, en quoi, peut-être, dès demain, nos théories les plus fameuses, furent-ils et seront-elles plus exemptes de ridicule ? Lucrèce n'a rien de bizarre pour avoir suivi un Epicure ; les caliiers d'école amassés par Dante ne valent ni mieux ni moins.
Il fut toujours le même: dans une canzone*, ou dans le début du Paradis, le procédé se montre pareil : une astronomie didactique, d'où jaillit ensuite un grand flot de poésie, tout inondée d'air, de lumière et d'espace. C'est qu'il connaît les météores, les forces de l'air et du ciel, pour avoir suivi les chemins d'Europe, le jour et la nuit. Vagabond, piéton passionné, comme Rousseau, comme tous les mélancoliques de génie, Dante a pu prendre ses modèles durant ses courses infinies : l'Apennin entre Florence et Bologne, ou la Ligurie, les Alpes Apuanes, les rocs provençaux, pour l'Enfer; la vallée du Mugello, calme ainsi que le Purgatoire aux ombres grises, ou le val d'Ema que fleurissent les hellébores sur les rives des ruisseaux clairs; la vieille route de Fiesole, c'est le chemin du Paradis, et, par certaines matinées du premier printemps, sur le mont de Vincigliata, dans ces roches broyées d'où sortiront les matériaux de Florence, entre les cyprès de métal vert et les pêchers roses, l'air cristallin, surnaturel, semble alléger l'homme, le faire nager d'allégresse en un éther impondérable; et, quand la nuit couvre les monts, roule sur l'Apennin sublime, il se fait de telles clartés aux cieux, que le Paradis se révèle.
Et puis, afin de figurer les lumières surnaturelles, Dante avait ses rêves. On n'a jamais étudié ce que peuvent donner les songes de la nuit à de tels esprits, et les paysages créés, et les lueurs incomparables. Aux grammairiens, traînés sur les livres, de méconnaître ce qui
* Canzone XI. « lo son venuto al punlo dolla rola », et Par. I-II.
LA « DIVINE COMEDIE » Sog
peut dépasser leur entendement ; et qu'ils reprochent donc à Dante de n'avoir point ce qu'ils ignorent ! Un consciencieux Allemand ' raillera Dante parce qu'il n'a point su créer la lumière du Paradis, parce qu'on ne peut figurer une autreclarté que celle du soleil. Cet Allemand-là ne rêvait point ! Il aurait su que le ciel même des grandes altitudes, ce ciel violet des Hautes Alpes, si différent du firmament que l'on voit en plaine, n'est rien encore, auprès des irradiations magnifiques dont la lumière des rêves peut baigner certains paysages façonnés par certains cerveaux.
Gomment tel peintre, un Turner par exemple, aurait-il figuré ses visions de clarté, s'il n'avait eu le sens intime, révélé par l'inconscience, d'une splendeur autre que la lueur terrestre? Sans doute, les premiers éléments de tels spectacles intérieurs sont réels, mais ceux qui les créent, les conservent en eux, et les expriment pour les autres, prennent comme éléments, s'il s'agit de lumière, la suprême splendeur connue, celle du soleil le plus éclatant ou de l'air le plus pur, et puis, la doublant, la triplant, la centuplant, la font devenir paradisiaque, la subliment. Seulement, ceux-là seuls comprennent leurs rêves, qui ne sont point bornés à la plus brute et grossière réalité. Certains poèmes, certains tableaux, comme certaines œuvres musicales, n'existent point pour tous. Il est des surdités mentales et des cécités intellectuelles. Tout infirme est à plaindre ; il ne fait rire que s'il veut s'ériger en juge et en maître.
Ce qui est sûr, c'est que Dante savait évoquer, imposer ses visions, au point d'étonner ceux de son époque. Et surtout pour l'Enfer, plus plastique, plus frappant, plein de supplices et de douleurs humaines. Le peuple et les
^ Gaspary. St. Délia lett. t. I p. 291 et l'excellente discussion de G. Giacosa dans la lucc nella D. C. ap. Con Dante e per Dante p. Sog et suiv.