L'INFLUENCE DE VIRGILE
de cette divine flamme où se sont allumés plus de mille, de VEnéide, veux-je dire, laquelle fut ma mère (ma maman, matnnid) et ma nourrice \.. » Tant il regorge de Virgile, parfois jusqu'à la redondance ^
Pour lui, dans le voyage infernal, et jusqu'au terme du Purgatoire, Virgile est un homme qu'il aime, un corps qu'il touche, un ami qui l'embrasse, le soutient, l'emporte, le ranime ; Virgile, ombre avec Stace, est vivant pour Dante. Par un artifice où se montre la gaucherie fatale de tout ce merveilleux chrétien qui a son origine dans VEnéide même, l'anthropomorphisme commun à tous les descripteurs d'Enfers crée une confusion bizarre^; mais on sent bien que Dante voit et sent Virgile comme réel, et le veut tel.
Et Virgile a pénétré Dante d'une révérence si grande envers l'antiquité latine, qu'il ose, lui, le grand chrétien, comparer l'apparition de Stace à celle de Notre-Seigneur Jésus-Christ sortant du tombeau*, et mêle aux cantiques sacrés, au texte des Evangiles, au « Benedictus qui venit S) le vers de ï Enéide où le vieil Anchise demande que l'on répande à pleines mains les lys sur le sépulcre de Marcellus* : « Manibus date lilia plenis ». Virgile est un texte sacré, comme saint Jean ou saint Mathieu. Et, dans sa lettre au César rédempteur, à cet empereur Henri VII qui sera son espoir suprême, il citera Virgile, encore, après l'Apocalypse^
* Purg. XXI, 94-98. Voir Moore. Studies in Dante, I, 1^3. -Voir Moore. Ibid., pp. 166-197.
•5 Purg. XXI, i32 et i36.
* Purg. XXI, 7-9.
^ Mathieu, xxi, 9. Marc, xi, 9. Luc. xix, 38. Jean xii, i3.
^Enéide. VI, 883 ; voir, Boccace. Vita, éd. Macri-Leone; p. 11. « Famigliarissitno divcnne di Virgilio. w
^ « ... tara Saturnia régna, quam Virginem rcdeuntem cum Marone cantabant. » Les contemporains ne se trompèrent pas sur cette influence. Voir le témoignage de Francesco da Barberino, ap. A. Thomas. Fr. da Barbe'
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C'est peut-ôtre durant son adolescence qu'il reçut la doctrine de ces écoles dominicaines, si longtemps puissantes sur sa pensée*. L'ordre formidable des « chiens du Seigneur » , déchaîné contre l'hérésie des Patarins en 1 1 1 7 \ n'avait garde d'abandonner l'instrument de l'éducation, si précieux pour former l'âme des citoyens suivant leurs maximes. Et dès 1221, mettant la main sur l'antique église de Sainte-Marie-Nouvelle, ils y annexaient des écoles ^ Des exercices surtout formalistes ou mnémotechniques, quelques classiques latins de deuxième et de troisième ordre, parfois tronqués, enfin et surtout l'Ecriture sainte, l'Ancien et le Nouveau Testament, conduisaient au fameux « trivium » ou « quadrivium » de la haute science, qui comprenait officiellement la grammaire, la dialectique, la rhétorique, l'arithmétique, la géométrie, la musique et l'astronomie*. Mais tout porte à croire que les sciences énumérées étaient représentées surtout, en cet illustre carrefour, par des écriteaux et par des poteaux indicateurs. L'essentiel était que l'enfant, venu d'une race cultivée, favorable à l'éloquence latine, aux lettres latines, recevait la tradition pure et normale, et se sentait, en grandissant, approuvé pour son effort, et admiré pour son savoir ^
Dante commençait ainsi d'amasser ce trésor « d'expé-
rino et la litt. provençale en Italie, p. 192 ; « Videre poterit ipsura Dantem super ipsum Yirgilium vel longo tompore sluduisse vel in parvo tempore plurimum profecisse. »
^ Renan. Averroès et V Averroïsme . Paris i85a, in-S", p. 198 et 199-200.
2 Villani. Cron. I, lY.XXX, p. 60, col. i.
^ Davidsohn. Gcsch. t. II, 1908. i™ partie, ch. m. « Franziskaner u, Doroinikaner », et The dominican Chiirch of Santa Maria Novella at Florence, by. J. Wood Brown. i v. in-4°, Edimbourg, 1902. 1° partie, ch. 1, p. 5i et suiv. ; <roir aussi le Michael Scot. du même.
* Zingarelli. p. 64.
' Voir A. -F. Ozanam. Le scuole c l'istrazione in Italia ncl Media E\'0. tr., dans Bibl. crit., dcUa lett. it. n° 2. Florence. iSgS, in-12, surtout pp. 70 à
PREMIERES ETUDES DE DANTE 6i
rience et d'art » qu'il prisera par-dessus toutes choses*. 11 était, de degré en degré, plein de conscience, riche de zèle", pareil à « ce bachelier, qui s'arme, et ne parle point, tant que le maître propose la question, afin de la discuter, non de la résoudre* », à « cet étudiant qui répond au maître, tout prêt et de bon cœur, sur la matière où il est expert, afin de dévoiler son mérite*. »
Au milieu de tout cela, l'enfant, comme dans les toutes premières années, où Florence lui donnait le spectacle des événements quotidiens, comme au temps où il voyait^ l'inondation emporter les ponts de la ville, l'enfant ouvrait ses yeux avides aux scènes florentines et se formait au commerce des camarades subtils, artistes ou bizarres. Il comprenait peu à peu ces luttes intestines qui, sous des noms de Guelfes ou de Gibelins, agitaient sans cesse l'éternelle question des Grands et du Peuple, du pouvoir pontifical et du droit communal®. Ses treize ans voyaient ce les tempêtes intérieures \ » les haines brutales des Donati, des Adimari, cette discorde perpétuelle qui acheminait au détestable remède d'une intervention par le légat, « médecine » dangereuse d'un mal chronique.
Pour s'égayer, il apprenait le dessin suivant les antiques principes % et ses amis étaient étranges. C'était entre autres, ce Gapocchio, trop inventif, esprit villonnesque entre tous, qui sera plongé dans l'Enfer pour avoir fait de la fausse monnaie*. « Il fut de Florence, et
^ Purg. XV, 11.
■^ Voir Bull. soc. dant. VII, iSg.
3 Par. XXIV, 46-49.
* Par. XXV, 64-66, voir enc. XXIX, 70-71 et 127,
* Villani. I, p. ia6. col 2. — Ammirato. I, p. i45. « Barbi, Bull. V-VI, sept. 1891, p. 6.
"^ Ammirato, I, i52.
8 // lihro deliarte, o tratlato délia pittura, di Cennino Ceaniai. Florence, 1859, in-i2. — Vita Nuova. XXXIV, 88.
» Inf. XXIX, i36-fin.
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fut familier de l'auteur, dit un ancien commentaire, et ils étudièrent ensemble ; et ce fut un gars qui, à la mode d'un homme de cour, sut contrefaire quiconque il voulait, €t toute chose du monde, si bien qu'il semblait proprement la chose et l'homme qu'il contrefaisait en chaque geste; il s'adonna en dernier lieu à contrefaire les métaux, comme il faisait les gens*. »
Ce camarade était habile à ces peintures pieuses qui consoleront plus tard le deuil solitaire de Dante. « Certain jour de vendredi saint, comme (Capocchio) était seul, absorbé, en certain cloître, il figura toute la suite de la Passion de Notre-Seigneur sur ses ongles, avec une adresse admirable ; et comme Dante survenant demandait : « Qu'est-ce que tu as fait là ? » l'autre soudain avec sa langue détruisit tout ce qu'il avait fabriqué avec tant de travail d'esprit. De quoi Dante le blâma fort, attendu que cet ouvrage lui paraissait non moins admirable que l'œuvre de celui qui écrivit si subtilement l'/Z^a^?^, qu'elle était renfermée dans une coquille de noix; et un autre fit une fourmi d'ivoire'. » Ces Panurges florentins ont enchanté l'adolescence de Dante, et même quand il les écrase sous le poids de la justice éternelle, on sent bien que Capocchio dans l'Enfer, que Belacqua dans le Purgatoire, ribleurs, gausseurs, flâneurs, artistes, lui donnent envie de sourire, et qu'il se souvient des journées traînées sur l'établi de l'un, des heures passées devant l'autre, qui était « de nature bon singe ^ ».
^ Anon. fior. I, 6a6.
- Benv. da Imola. II, 4i4-
^ Inf. loc . cit. « fui di natura buona scimia. »