‹ DanteChapitre 51 sur 57 · ÉPILOGUE · texte numérisé non relu

ÉPILOGUE

femmes croyaient fermement à ses communications réelles avec les régions infernales : « Un jour, dit Boccace ', à Vérone, comme la renommée de ses œuvres était déjà divulguée partout, et principalement cette partie de sa Comédie^ qu'il intitule Enfer, et lui-même connu de force hommes et dames, — il advint que, comme il passait devant une porte où plusieurs dames étaient assises, Tune d'elles à mi-voix, non cependant assez bas pour n'être pas entendue par lui et par qui l'accompagnait, dit aux autres dames : « Voyez-vous celui qui va dans l'Enfer, et retourne quand il lui plaît, et rapporte ici-haut nouvelles de ceux qui sont là-bas ? » A laquelle une des autres répondit avec simplesse : « En vérité, tu dois dire vrai ; ne vois-tu pas comme il a la barbe crépue et la couleur du visage brune, à cause de la chaleur et de la fumée qu'il y a là-bas dessous? » Lesquelles paroles Dante entendant dire derrière soi, et connaissant qu'elles venaient de pure créance chez ces dames, il y prit plaisir, et quasi content qu'elles eussent telle opinion, il sourit quelque peu, et passa plus avant. »

Il n'y avait pas que les femmes pour avoir telle créance; puisqu'un brave commentateur, homme de poids et qui écrivait en latin, croit pouvoir marquer curieusement : « Dante entra mentalement, non corporellement, dans l'Enfer ».

Assurément, lorsqu'il nous y entraîne, il faut un effort pour songer que l'on n'y est point « corporellement ». Tels supplices, les plus poignants, sinon les plus horribles, comme celui des rameaux qui saignent, font illusion. Mais toujours Dante choisit des supplices plastiques. Les damnés, par exemple, ne sont jamais dans le silence et la solitude.

* Vila 43. — Comp. p. 33-34.

* B. d'Imola, I, 127.

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Oui, ce supplice est oublié dans ce cycle où tout bruit, gronde, frémit, grince et sanglote : le supplice du solitaire, seul, à jamais, dans sa souffrance et son remords. Les damnés ont des compagnons. De même que la mort est moins horrible, même au lâche, parce qu'elle est promise à tous et que personne n'y échappe, de même un mal que l'on partage est moins cruel. Et puis le poids du crime ne doit peser de toute force sur une conscience humaine que si l'homme est toujours en face de soi-même, et de soi seul.

S'il créait des peines morales, au lieu de peindre ses damnés comme une fresque formidable, Dante aurait ajouté ceci : à côté de la solitude, morne enfer où l'homme se sent éternellement seul, cet autre cercle, abominable entre tous, où l'homme sera supplicié par le fait même qu'il n'estjamais seul, condamné sans relâche à toujours subir les contacts dégoûtants, odieux, des misérables qui se disent ses semblables .

Dante, à l'étranger, est célèbre surtout par l'Enfer ; c'est aussi peu juste que d'admirer Holbein ^onrXdi Danse macabre.

Avec ces légendes de brume, que l'on nomme et qu'on ne lit point, avec ces mythes parvenus d'Islande, de Bretagne, d'Allemagne, âpres, enfantins, farouches, histoires de puits où l'on entre neuf par neuf, ou crises de saintes affolées, Dante sait construire son œuvre, son chefd'œuvre, le Purgatoire. Il connaît les Champs-Elysées de Virgile, et il s'en souvient. Mais combien il surpasse tout!

De ces rêves pauvres, confus, il tire une merveille d'art. Pour l'Enfer, il avait en lui la tradition des plus vieux âges : les enfers étrusques, sur les tombeaux, parlent déjà de cette hantise éternelle ^ Et puis, il avait

^ Pourquoi faut-il que l'art étrusque ait été étudié chez nous... par uu

3ia EPILOGUE

pour animer, pour disposer en groupe les éléments de sa rêverie, ces haines salutaires qui Tont révélé à lui-même. Ainsi que tous les hommes forts, et plus que tous, étant plus fort, il redisait avec le vieux cantique ' :

Notre salut vient de nos ennemis Et par la main de ceux qui nous haïssent !

Au Purgatoire, rien de tel. Tout s'adoucit et se transforme. Et c'est Orphée, après Eschyle ou saint Jean.

(( Gantica » sublime. C'est bien d'elle que l'on peut dire :

Ils s'en vont vers le ciel Avec une chanson plus douce et plus profonde ^.

Miracle ! la lyre succède aux trompettes funèbres, et les processions mystiques chantent des laudes sur ce même rythme où rugissaient le désespoir et les blasphèmes des damnés. Tous les sentiments nobles, suaves et profonds trouvent ici leur harmonie. Les sages de l'antiquité viennent accueillir sur le seuil du mont sacré, l'Ange de Dieu mène la barque sainte, les canzones terrestres résonnent encore avec une douceur surnaturelle, le blond Manfred, le joli prince que l'Eglise avait foudroyé, le fils du païen Frédéric II, vient montrer son front sillonné par un coup d'épée, sa poitrine percée d'une plaie, et lui, le fds de l'ennemi, de l'hérétique, il est sauvé, il marche vers le Paradis' ; la Pia Tolomei passe en faisant étinceler

Jules Martha ! — Cf. Museo etrusco do Florence. Cortone, Musée de l'Université à Pérouse; Chiusi, Volterra, etc. — L. A. Milani. Studi e luateriali di Archeol. e numismatica, Florence, 1902, in-4'', t. II. — Decharme. Mythol. de la Grèce antique. Paris, 1879, ch. iv. — Fustcl de Coulanges. La cité antique. Paris, 1874. p. 12, etc.

* Ap. Graduale; in festo Corp. Chrisli. Cant. Zachariaî.

2Purg. XXXII. 90.

^ Voir Gebhart. L'Italie mystique, tin ; et Scherillo. Manfredi, ap. conD. e. per D. p. 40 et suiv.

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les pierreries de son anneau nuptial, le trouvère de Mantoue et le mantouan Virgile célèbrent leur chère patrie, les « dames antiques et les chevaliers » forment une tapisserie aux couleurs chatoyantes , contre les flancs des vallées pâles ; les esprits célestes poursuivent le serpent du péché ; et Dante, sous la garde maternelle de Virgile, s'endort d'un somme ébloui par les visions, aux portes du vrai Purgatoire, où Taccueille une « dame du ciel », lumière de grâce divine, et l'ange qui garde la porte lui dessine au front le symbole purificateur.

Car le Purgatoire est ici précédé par le lieu d'attente, par un vestibule mystique. Dante a transformé les légendes. Il a pris, à ce monde fixe et borné qui est celui de son époque, « ces lieux où l'on entre en chantant », où résonnent les Te Deum et VHosanna. Il a détaché de l'Enfer souterrain ce mont du Purgatoire, et il l'a exhaussé jusqu'à mettre sa cime dans le ciel. De cette cime, on monte dans les étoiles. Les cartes du moyen âge montrent, au bout de l'Orient, vers les Indes fabuleuses, ou l'Ethiopie, ou dans quelque Geylan de légende, le Paradis terrestre*. Là s'élève un mont d'une hauteur prodigieuse ; et c'est le mont de l'Eden. Dante s'en empare. Il le place aux antipodes, il le dispose en échelons réguliers, en corniches qui sont l'échelle par où l'on monte au Paradis.

Montagne terrestre, peuplée de figures humaines, le Purgatoire tient à la terre, s'il confine à l'Empyrée. On y rencontre des cortèges qui chantent l'oraison dominicale; on demande son chemin aux âmes des superbes, comme naguère aux mariniers de Noli, aux paysans deLunigiane; on parle des beaux manuscrits avec l'enlumineur de Gubbio ; on « montre comme on est léger » sur ces routes

' Rajna. ap. Vita nel Trccento, 172 et suiv.

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ornées de dessins, où l'on marche sur les symboles ; des voix mystérieuses passent, murmurent des paroles saintes, des fumées épaisses s'élèvent, où sont les pécheurs coupables de colère, on marche à l'aveuglette, sous un « pauvre ciel » sans planètes, mais les anges sont toujours là, et les paroles de Virgile sur l'amour.

Le sommeil symbolique, traversé d'apparitions, tombe sur Dante par intervalles ; les poètes antiques apparaissent après les anciens rois de France; et Stace, purifié, accompagne Dante et Virgile vers le ciel, où le guide premier, le maître souverain, n'entrera point. Au milieu des chemins, l'arbre chargé de fruits, et la source limpide rafraîchissent l'âme et les yeux, on revoit ses amis terrestres, et les troubadours qu'on aima, dont on fut le disciple en langue italienne ou provençale. Les flammes purificatrices cachent une prairie en fleurs, où les dames symboliques apparaissent en songe à Dante, et font des bouquets devant lui ; on est au Paradis terrestre, et Virgile va quitter Dante pour s'en retourner sur le chemin, puisque le baptême lui manque pour s'affranchir du Purgatoire. Maintenant, c'est Mathilde qui recueillera le pèlerin, et la procession mystique, modèle pour Botticelli, s'avance lentement vers eux. Béatrice apparaît ; et l'on serait en Paradis, si ce n'était le moment de prononcer les reproches contre Dante, de lui jeter à la face les vérités les plus terrestres, et de lui faire mériter, en l'humiliant devant tous, l'assomption vers le Paradis.

Pour cette assomption mystique, Dante n'avait aucun modèle. Les Paradis rêvés par ceux qui viennent avant lui n'étaient que de pauvres copies empruntées à l'Apocalypse ou à la Genèse. Lui prend les cieux que lui révèle l'astronomie de son époque, et il en tire ce qu'il nomme « la forme générale du Paradis'», il distribue dans chaque

' Par. XXXI, 52.

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planète, la lune, Mercure, Vénus, le soleil. Mars, Jupiter, Saturne, les âmes nées sous Finfluence de ces planètes. Au-dessus, le ciel cristallin des étoiles fixes, puis le ciel du Premier Mobile ; et enfin, tout au faîte le dixième ciel, l'Empyrée.

Dante a épuisé son génie pour rendre habitable aux imaginations humaines ce séjour de la suprême lumière, vertigineux, éblouissant ; « basilique des Bienheureux, cloître céleste, où Christ est Tabbé, concile, cour divine, éternel palais, temple admirable et angélique, Athènes céleste, Rome dont le Christ est citoyen, printemps éternel, douce vie », dont les louanges infinies se déroulent en litanies à travers le poème entier.

Il a senti que désormais le sol lui tremblait sous les pas, et se dérobait devant lui. L'allégresse du Purgatoire fait place à une terreur sainte. Il sait que son œuvre devient presque impossible à faire :

« L'eau sur laquelle je m'en vais, on ne la parcourut jamais, dit-iP, » et les aveux des pièges, des périls, des peines, sont partout. Il se sent parmi des difficultés inconnues à son esprit de Florentin :

Et ainsi, pour figurer le Paradis,

Convient que saute le Poème sacré, Comme un qui trouve son chemin coupé.

Mais qui pourrait penser à l'écrasant sujet Et h lépaule mortelle qui s'en charge.

Ne la blâmerait point si dessous elle tremble. Ce n'est mie traversée par une petite barque Celle que va fendant ma proue hardie, Ni de nocher qui s'épargne soi-même^.

Parfois « sa plume saute, il n'écrit plus^ ».

» l'ar. II, 7.

2 l'ar. XXIII. 61-69.

■î Ib. XXIV, 25.

3i6 ÉPILOGUE

A ce point-ci je m'avoue vaincu Plus que jamais ne fut, par un point de son thème, Surpassé quelque auteur, ou comique ou tragique \

On arrive bien à sentir, même quand les comparaisons s'achèvent, si elles sont nées de la nature même, spontanées et vraies, ou bien quand elles ont passé par le livre et la scolastique""^. Il finit par se perdre, çà et là : dans un des moments où le sublime est le plus puissant, voici qu'arrive^ une « similitude » étrange, et la plus déplacée, celle du géomètre ; les problèmes d'école pénètrent tout à coup dans le fin fond de l'Empyrée.

Aussi, ce qui demeure le plus vivant et le plus beau, dans le Paradis, ce sont les parties qui semblent prises à TEnfer et au Purgatoire, comme l'épisode de Gacciaguida*, comme les chants où retentissent les invectives ou les prophéties injurieuses.

De même qu'au Purgatoire, Dante peintTamour comme un Saint Graal, et, disciple des troubadeurs extatiques, se sent toujours de son ancien mysticisme, de même il conserve, au milieu du Paradis, la vigueur et la verdeur de la vieille sirvente.

Il serait injuste pourtant d'oublier comme il a poussé jusqu'à l'extrême la plus haute des tentatives pour décrire l'Inconnaissable et rendre visible l'Inconcevable. Ce poète précis, par son invention des lumières mystiques, où les âmes transparaîtront comme le rayon du soleil à travers l'albâtre, par cette idée extraordinaire des âmes-lumières s'avivant à mesure que les frappe la parole aimée, vraiment il a su figurer, un peu, l'illimité, l'inexprimable.

1 Ib. XXX, 22-24.

- V. par ex. Ib. XIY, Sa.

3//>. XXXIII, i33-i35.

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