XV-XVIII
Mais le plus souvent, il tient à la terre. Et c'est là qu'il puise sa force. Après l'imitation de l'art lyrique provençal, flambeau de son adolescence, il a connu partout, et surtout en France quand il y a vécu, notre grande épopée française, composée elle aussi en langue populaire, et avant la sienne. Elle avait pénétré partout : les carrefours des villes comme les champs de bataille, les rues de la cité parisienne, comme les palais et les châteaux, avaient retenti de ses rythmes. Ceux qui jadis venaient mourir à Campaldino, sous un cri de guerre carolingien, avaient pu répéter ces vers à Dante, autour des bivouacs, comme avaient fait, deux siècles plus tôt, les chevaliers normands qui chargeaient aux plaines d'Hastings. Et la grandeur de Fépopée dantesque, tout intellectuelle, c'est d'avoir pris les éléments chevaleresques et la langue nouvelle. Il exprima la conscience de sa race, le cœur de sa race, avec ces mêmes moyens éternels.
Tout ce qui est purement imaginaire est caduc ; la beauté naît, dans la mesure où l'art s'approche de la vie et en procède. Ce qu'il y a de meilleur, dans ce poème des poèmes, ce sont les allusions à la vie terrestre, les regrets des morts pour la vie terrestre, leur souci pour leur renommée terrestre, les prophéties d'événements terrestres. Il est curieux même de voir le poète oublier souvent, dans l'émotion qui l'entraîne, les conventions de son sujet; il arrivera que ses ombres ne sont plus des ombres, et l'une des plus belles scènes, je l'ai dit, et des plus touchantes, c'est assurément celle où Virgile jette ses bras au cou de Dante, et le baise au visage, en lui disant :
Bénie est celle-là qui de toi fut enceinte !
Or, ce Virgile qui tout à l'heure ne chargeait point la barque fatale, ce spectre impondérable, impalpable, il
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se trouve maintenant qu'il a des bras, et il ne pourrait plus redire son fameux vers :
Trois fois il essaya de lui mettre les bras Autour du col ; trois fois l'image en vain saisie S'enluit d'entre ses mains... ^
Il a des lèvres pour donner le baiser, il reprend un corps. Et Dante, ni là ni ailleurs, en bien d'autres actes pareils, ne s'aperçoit que cette ombre n'est plus une ombre.
C'est que jamais, au fond, génie n'eut davantage soif et faim de vérité. Sa véracité est si grande, que les pièces authentiques, les documents que l'on retrouve, en témoignent avec éclat ; c'est, pour user d'un seul exemple, un testament, daté du 28 septembre 1294, celui de Conrad Malaspina, qui commente, éclaire et fortifie ce vers du Purgatoire :
Aux miens portai l'amour qui s'épure céans".
L'écueil d'un art semblable, c'est, on le sent bien, l'obscurité. Deux causes peuvent la produire : les allusions historiques, limpides aux contemporains, mais dont le sens se perd très vite. Et puis, l'excès même de force et de tension dans le style ; à force de serrer la forme, on risque çà et là de la fausser ; à force d'être bref, et de mépriser artifices et transitions, épithètes et ornements, à force surtout de parler par oracles, on arrive à l'énigme, et, si j'ose dire, à la devinette. Tels vers seront de vrais rébus, où les commentateurs s'épuisent, et sur qui poussent les brochures, comme les orties le long des vieux murs. Burchiello, certes, avait bien mauvaisegrâceà signaler ces « sentences inintelligibles » . Mais on ne saurait nier
1 Enéide. YI, 700-702.
2 Purg. VIII. 1-20. Cf. Zingarolli, p. 21 )-2iG.
LA « DIVINE COMEDIE » Sig
qu'elles existent, comme les symboles aux porches des cathédrales, le grimoire dont la clef n'est plus en nos mains.
Ce style, avec ses rares ombres, n'en est pas moins le plus puissant et le plus rayonnant de tous. Dans cette langue italienne, où la mièvrerie et l'emphase guettent ceux qui ne sont point maîtres absolus, Dante consomme ce miracle, d'éviter l'une et l'autre, et de créer pour son usage le plus majestueux, le plus simple, le plus parfait de tous les styles. Il se forge une langue neuve, de métal vierge. Il n'a point cette honte de subir une vieille langue, salie par les détritus littéraires de plusieurs siècles.
Nul poète n'est mieux poète. Et nul n'est plus intraduisible. Il n'aimait point les traducteurs : et l'on ne touche point à lui, même l'adorant, sans trembler ! Les effets d'un style pareil ne sauraient se transposer. Il l'emplissait de sa pensée, de ses images, jusqu'au bout, exactement comme il voulait. Il taillait ce marbre éclatant, il soudait ces vitraux gemmés, sans une hésitation, sans un repentir, à la florentine. C'était l'absolu dans son art. Et il ne s'explique point, ni ne se copie.
« Moi qui écris, dit un commentateur ancien, j'ouïs dire à Dante que jamais rime ne l'entraînait à dire autre chose que ce qu'il avait l'intention de dire ; mais que souvent et maintes fois il faisait dire aux vocables, dans ses vers, autre chose que d'habitude ils n'exprimaient chez les autres auteurs '. »
Un tel artisan, si hautain, signe son œuvre en chaque vers. Il concentre toujours, il ne développe jamais. Ceci, encore, prouve bien qu'il sentait ce que Virgile lui avait donné pour son art; ce « beau style » est virgilien : un
^ Oltimo, I, i83.
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mot seulement, plein cFombre, ou de douce lumière, drame ou tendresse, et Tâme s'en va comblée. C'est le pur génie : dans un temps où beaucoup de choses sont illisibles, sauf pour les curieux, dans une nation où les poètes vrais sont rares, cet homme construit un poème qui reste éclatant, réchauffant, soleil parmi des nébuleuses ou de vieux astres refroidis.
Il semble qu'il ait épuisé toute beauté. Que sont, auprès de ce héros, même les poètes les plus célèbres de l'Italie? Que Dante, en trois vers, exprime une pensée, cisèle une comparaison, si, par témérité peut-être, ou par oubli, TArioste revient sur la même trace, il lui faut une octave et demie, et plus, pour délayer, sans pittoresque et sans éclat, ce que la terzine dantesque avait fixé sous sa forme éternelle'.
Le peuple ne s'y trompa point; irrité de voir un Pétrarque ignorer la Comédie jusque bien après la cinquantaine, et traiter de haut le poète souverain, le peuple inventa des légendes, où Pétrarque se repentait, rachetait sa négligence, faisait amende honorable^ : « Que mon lecteur, dit un vieux texte, note ceci, que me trouvant, moi qui écris, à Trapani en Sicile, et ayant visité un vieillard pisan parce qu'il avait la réputation par toute la Sicile d'entendre fort bien la Comédie de Dante ; et avec lui parlant et travaillant sur la dite Comédie^ maintes fois et sur bien des matières, cet homme de mérite se mit à me parler ainsi : « Je me trouvai une fois en Lombardie, et visitai Messire François Pétrarque à Milan; lequel, par sa courtoisie, me tint avec lui plusieurs jours. Et comme j'étais un jour avec lui dans sa chambre d'étude, je lui demandai s'il avait le livre de Dante ; il
1 Inf. XIII, 40-43. — Oïlando furioso. \I, sir. XXVII-XXVIII et XXXII.
- Il lut la Comédie en iSSg, à cinquauto-ciuq ans. — Voir sur ceci Papauli.
D. sec. latrad. ecc. p. 85 et 178, — et Carducci. Si. letler. p. -282, et suiv.
LA « DIVINE COMEDIE » Sai
me répondit que oui, et se leva; et, comme il eut cherché parmi ses livres, il prit le livre dont j'ai parlé plus haut, nommé la Monarchie^ et me le jeta devant moi.
« Voyant cela, je lui dis que ce n'était point ce que je demandais, mais que je demandais sa Comédie.
« Alors messire Pétrarque témoigna de la surprise, de ce que j'appelais cette Comédie « livre de Dante ». Et me demanda si je croyais que Dante eût fait ce livre ; et comme je disais que oui, honnêtement il m'en reprit, disant qu'il ne voyait point que par intelligence humaine, sans un don singulier du Saint-Esprit, on dût pouvoir composer une telle œuvre ; concluant qu'il lui paraissait que ce livre de la Monarchie se devait et pouvait bien attribuer à Dante, mais la Comédie plutôt à l'Esprit-Saint qu'à Dante. Il ajouta encore et me dit ceci : ce Dis-moi ! tu parais te plaire et t'entendre à cette Comédie de Dante; comment entends-tu trois vers qu'il met dans le Purgatoire, chant* XXIIII, où il fait demander' si c'est là celui qui a composé : a Dames, vous qui d'amour avez intelligence, » et Dante dit : « Et je lui répondis :
Je suis un, qui, lorsque l'Amour m'inspire,
Note, et dans la manière qu'il me dicte au-dedans
Vais exprimant...
« Et messire François me dit : « Ne vois-tu pas qu'il dit clairement que lorsque l'amour du Saint-Esprit souffle dans son intelligence, il note l'inspiration, et puis exprime selon que lui dicte et lui montre ce même Saint- Esprit ? »
« Il voulait démontrer par là que les choses subtiles et
^ « Capitolo », c'est le titre même des poèmes populaires, satiriques, etc. On disait aussi, parce qu'ils étaient en terziues : terza catcna. — Voir Firenzuola. Discacciamcnto délie nuove lettere ecc, Florence, i55a, in-8°, p. 3i6, ap. Vocab. délia Crusca. t. I, éd. de 1729, p. 549-
- Purg. XXIV, 49 cl suiv.
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profondes qu'il traita et toucha dans ce livre, ne se pouvaient connaître sans grâce singulière et don de l'Esprit- Saint. »
L'autre fable fut rapportée par le bénédictin Vincent Borghini, ce pur Florentin, qui refusa rarchevéché de Pise pour rester près du Campanile : « Je me ressouviens, dit-il, et c'est quasi l'un des premiers souvenirs que j'aye, attendu que j'étais bien enfant, lorsque j'ouïs dire ce que je redirai, à l'un de nos concitoyens, noble, ingénieux et fort âgé, lequel disait l'avoir ouï raconter à ses anciens, et que cette histoire était venue de main en main ; à savoir que Pétrarque avait, dans son cabinet de travail , fait une fois , à certaine occasion , peindre Dante comme on avait coutume en ce temps-là de représenter les larrons, pendu par un pied.
« Et, comme quelques-uns de ses amis lui en demandaient la raison, il dit qu'il l'avait fait avec justice, attendu que Dante lui avait volé, à lui particulièrement, toute bonne occasion de pouvoir jamais rien écrire de bon ».
C'est que Dante, malgré ses études amoncelées, ne fut jamais un humaniste ni un lettré de cabinet. Même lorsqu'il joue sur les mots, ou laisse aller des vers étranges ', à équivoques et à concetti, on peut croire que c'est plutôt un mépris hautain, à la Pascal, pour les mots répétés, le dédain envers l'épluchage littéraire et contre la recherche de médiocres équivalents, l'acceptation souveraine de la pensée qui se présente sous une forme immédiate ^ Et qu'il n'a point voulu limer les contours et les affaiblir. Michel-Ange a de ces façons.
C'est qu'il est naïf, comme tous les grands. Il a même dans ses conceptions cette naïveté sublime. La haine,
Unf. XIII, -iS, 67-68; I, 36-7J. — Purg. XX, i; XXYII, i3i ; XXXI, i36, XXXIII, 143. — Par. III, 57 ; V, i39 ; XXI, 49, etc. 2 Voir Pascal, éd. Havet, in 8", VII, ai, p. 110.
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qui réchauffe et l'inspire, quoi de plus naïf? c'est vraiment un hommage rendu à tous ces drôles, qu'il flagelle, à ces ennemis dont il daigne mentionner les supplices, fixer l'existence. Le mépris les anéantirait. La haine les fait vivre. Dante, méprisant, annulait par son silence les coquins anonymes qu'il daigne torturer ; exécrant, il les éternise. Il n'a de silence que pour les tièdes, les indifférents, ceux qui ne prirent point parti, « furent pour eux* ». Quiconque sut agir et vouloir, en mal ou en bien, mérite courroux, pardon ou gloire. Il croit profondément à la vie, aux lois de la vie, aux actes de la vie humaine.
Cette naïveté sublime fait qu'il confessera sa terreur, et se peindra comme un enfant. Aucun apprêt. Ce grand esprit, ce génie sans pair va parler « au lecteur », se met sans trêve de plain-pied avec celui qui le lira.
Il montre qu'il a fait un plan matériel, strict, à ce point que les feuillets du papier sont coupés, comptés à l'avance, la longueur, le nombre des chants mesuré, le nombre des vers bien fixé. Il regrette de « n'avoir pas plus d'espace, et que tous les feuillets disposés pour ce second chant soient remplis ». Le « frein de l'art » le contient dans le compte même de ses pages ^
On apprend qu'il écrit à l'encre ^ Il jure au lecteur « par les vers de cette Comédie'^ » souhaite que « Dieu laisse le lecteur profiter de sa leçon' », explique pourquoi telle chose est émise % fait remarquer la nouveauté,
1 Inf. III, 39.
- Purg. XXXIII, i36-i4i, et XXVI, 64. — Voir F, Mariotti. Dante e la statistica délie lingue. Florence, 1880, et G. Agnelli. Topo-Cronogr, del viaggio dantesco, Milan, 1891, in-4°.
3 Par. XIX, 78.
i Inf. XVI, 127-128.
"" Inf. XX, 19-20.
« Inf. XXI. 1-2.
3j4 Épilogue
« le nouveau jeu * », d'une trouvaille. Quand la description se fait trop étrange, il dit :
« Si tu es, lecteur, lent à croire
Ceci que je dirai, ce ne sera merveille
Puisque moi, qui le vis, à peine me l'accorde^ »
11 ranime l'attention, et il objurgue le lecteur^, décrit ses procédés, et le comment et le pourquoi ' : c'est un maître, et c'est un ami. « Lis Ezéchiel, et tu verras en ses papiers. »
Pense, lecteur, si je m'émerveillais...
Béatrice me dit, ainsi comme j'écris...
Il voit son lecteur, sur « le banc » où il lit sa Comédie^ et il lui parle, l'engage, le prend par la main comme Virgile l'a pris lui-même ^ lui avoue qu'il espère un jour retourner dans le Paradis ^
Que ne donnerait-on, pour voir, pour toucher ces pages augustes, ces feuillets sacrés, où Dante Alighieri traçait les vers de son poème ? il ne reste pas une ligne de sa main ! Les manuscrits, même sur parchemin, même enluminés, duraient peu dans ce temps-là ; le « temps consumait » les ouvrages d'Oderisi de Gubbio, dans la « librairie » du Vatican''. Les lettres même que voyait Léonard Bruni sont perdues, ou confondues dans l'anonyme des paperasses. Car Dante, pour vivre, dut être copiste, et cela pourrait expliquer un peu la disparition, la mécon-
1 Inf. XXII, 18.
2 Inf. XXV, 46-48.
3 Inf. XXXIV, 26-28. — Purg. YIII, 19.
* Purg. IX, 70-72 ; X, 106-1 1 1 ; XYII, 1-7 ; XXIX, 97-103; XXXI, 124. — Par. V. 85, 109-112, 139.
* Par. X, 7-8, 22-27.
6 Ib. XXII, 106.
'' Vasari, Giotto. I, 385.
LA « DIVINE COMEDIE » SaS
naissance peut-être, de ses manuscrits. Certains, qui sait? sontconfondus,'ayantpassédemain en main, ettelles pages originales, que Ton vénérerait à deux genoux, pareilles pour leur écriture à d'autres œuvres copiées par le copiste Dante, dorment peut-être ici ou là. Au temps de Bruni, la tradition s'attachait à certaines pages, on savait que telles épîtres étaient de Dante et autographes. Mais le feu, riiumidité, l'oubli sont venus ; et le désordre des archives, à travers tant de catastrophes. On a même supposé que les papiers de Dante, cachés dans les murailles d'un couvent, se moisissaient chez des Frères mineurs de Ravenne, entre les mêmes pierres où l'on retrouva son cercueil \
Ce qui nous reste de plus proche, ce sont les anciens commentaires. Et la voie est ouverte par ce délicieux « maistre du chœur » qui est Jean Boccace. Le i8 octobre 1373, dans cette église des Saints-Apôtres où l'on disait que Gharlemagne avait cloué sur le vantail de la grand'porte un fer de son cheval ", on entendit, sous la nef délabrée et sale, s'élever la voix de Boccace expliquant Dante.
Et grâce à lui, et tout de suite après lui, dès i375, se forme cette école de commentaires ingénus, au milieu desquels surgissent parfois de délicates nouvelles, de gentils récits, comme des fleurs dans les décombres. Les fils du poète avaient publié la Comédie dès i323 ; ils la commentèrent, pauvrement et mal, en vrais fils. Mais de dévots admirateurs se succédèrent d'âge en âge; les plus touchants sont les premiers : vieux cahiers où l'on trouve, écrit à la fin : « fini et achevé par moi, Nicolas fils de ser Dino de Nicolas, de « l'art de la laine », ce jour xviii** d'octo-
^ C. Ricci. Rinascità. Le carie di D. p. 293 et suiv.
2 Comm. éd. Milanesi. Préface au l. I. — B. d'imola — qui confond avec la Badia, Y, i45. — B. d'Imola expliqua Dante en i375, à Bologne, Ih.l.