BRUNETTO LATINI
envers celui qu'il guide : « Le haut docteur avait mis fin à son discours, et attentif il regardait sur mon visage si je semblais content' )>.
Brunetto put apprendre bien des choses à Dante. Il lui révélait le roman français, que Dante compila peut-être", à la manière du Trésor. Cet homme qui s'avoue « un peu trop lancé dans le monde ^ » était, suivant l'expression d'antan, « l'honnête homme y), de vaste culture ; il avait des clartés sur tout. « Ce fut un homme mondain, avouait Jean Villani, mais de luy avons faict mention, pource qu'il fust initiateur et maistre à dégrossir les Florentins, et les faire accorts à bien parler". » Et son éloquence enjouée^ fut encore mieux écoutée par le jeune citoyen qui grandissait à ses côtés, parce qu'elle répondait à l'instinct civique de Dante, parce qu'elle était comme la voix prudente et ferme de l'antique Florence guelfe % le symbole de la Commune populaire et patriote.
On voit assez qu'il n'y a là rien d'un magister, s'il y a tous les traits d'un maître, tel que les jeunesses ardentes en savent parfois rencontrer. On se convaincrait, en lisant une seule fois les vers de Dante, que jamais Brunetto pédant ne s'est assis en face de Dante écolier. Ce n'est point là, certes, le ton d'un homme à l'esprit libre, au franc génie, pour parler de celui qui aurait opprimé, sermonné, châtié son adolescence ; cette adolescence à laquelle Dante revient sans cesse, et qui
1 Purg. XVIII, 1-3.
' Il flore, poème ital. du xin<' siècle, éd. F. Castets. Montpellier-Paris, i88i, in-S"^. — Mazzoni (G.). Se possa II flore essere di D. Alighieri : dans Race, di studi critici ded. ad A. d'Ancona. Florence 1901, p. 657-692.
^ Scherillo, p. i34.
* Cron. YIII, X. p. 174, col. 2.
'" Fil. Villani. ap. Scherillo, p. i5i ; à la p. i5o, ligne 21-22, il faut lire évidemment ; « facundià non minus », au lieu de « facundiae minus ».
* Voir Scherillo, ib., p. 207.
66 DE LA XAISSANCl- DE DA^"^E A LA MORT DE BEATRICE
rayonne sur toute sa vie froide et rude, l'ombre d'un professeur l'aurait trop tristement gâtée pour que l'élève eût la pensée d'évoquer « la bonne chère image paternelle » à ce propos. Dante fut le disciple, et non l'écolier de ser Brunetto.
Cet homme, qui se faisait le précepteur bénévole de ses concitoyens et leur rapportait d'outre-monts « la science des cloîtres et des écoles' », Dante, alors âgé de quinze ans, le voyait agir, en Tannée 1280, comme « secrétaire delà commune^ ». C'était au mois de février, sur la vieille place où l'on venait de bénir la première pierre de Sainte-Marie-Nouvelle ; le légat du Pape, choisi pour arbitre entre les partis gibelins et guelfes, avait fait la paix générale. Sous l'âpre lumière du premier printemps florentin, en ce mois de la « Sainte Chandeleur », devant les estrades ornées de tapisseries, au milieu du peuple joyeux pour l'avenir et frémissant encore des haines abolies, le cardinal arbitre, entouré du clergé, des moines, du podestat, du capitaine, des conseillers, de tous les corps de métier, prononçait un beau discours, et faisait se baiser sur la bouche les trois cents syndics des deux partis guelfe et gibelin. Au premier rang, ser Brunetto, l'un des artisans de la paix ; et parmi ceux qui consacraient dans l'allégresse une pacification générale, ce Guido Cavalcanti, qui deviendra dans trois années le « premier ami » de Dante.
Et pour fixer le dernier trait du maître insigne, il faut reconnaître qu'il eut tous les apanages du parfait lettré. Puisque, selon le commentaire de Pierre Alighieri, fils de Dante « le vice et péché de sodomie est surtout fré-
^ Del Lungo, Dante nel suo poeina, Sec. e poctiia p. 329. — Buti. L 4o5. — Jac. délia Lana. I, a8o.
- Villani, loc. cit. « diltalore >, pris dans le sens de celui qui dicte; c'est plus que secrétaire, et beaucoup moins que magistrat suprême. V. Vocab. délia Crusca. II, p. 84 et àiS.