Les Interprètes de la Comédie
Le caractère ou le but essentiellement didactique de la Comédie, bien qu'il ait été généralement méconnu dès le quatorzième siècle , a cependant été entrevu par plusieurs commentateurs. Mais la plupart d'entre eux se sont placés à des points de vue qui empêchaient l'intelligence et l'appréciation vraie du poème, et ils sont partis de suppositions littéraires qui sont complètement inadmissibles. Comme exemple il faut citer principalement Rosetti^ dont le système d'interprétation repose sur cette fausse supposition que Dante, conspirant contre la doctrine sacerdotale et contre la puissance monarchique éta-
blies de son temps, et voulant éviter ou s'épargner les persécutions de la tyrannie et les supplices réservés aux martyrs, s'est arrangé de manière à cacher sa doctrine hérétique et révolutionnaire sous un langage mystique conventionnel, et intelligible seulement aux affiliés de son parti, initiés à son langage secret. Cette opinion de Rosetti est au fond une injure, quoique involontaire, faite au caractère moral de Dante, et méconnait^ du conmiencement à la fin, dans Tensemble et dans les moindres parties du poècne, le but philosophique et religieux de la Comédie. Disons, pour mettre à néant cet amas d'erreurs, que Dante, homme franc et loyal, ne conspire jamais^ mais qu'il enseigne ouvertement ce qu'il croit; il n'a .jamais besoin de conspirer, car il ne songe, pas à introduire secrètemet dans le monde de nouveaux principes religieux et politiques ; il veut, au contraire, ramener le monde égaré et corrompu aux principes primordiaux du Saint-Esprit^ aux principes du véritable christianisme. Dante n'est donc ni novateur ni conspirateur ; il a les intentions et l'allure d'un réformateur, qui, ennemi du mensonge et de la lâcheté, parle librement et prêche sa doctrine du haut dés toits. Homme de caractère et fort de sa conscience, il ne craint personne, pas même le pape ni l'empereur ; il est de la trempe des martyrs, qui, au besoin, savent donner leur sang en témoignage de leur foi. Dante craint si peu de dire toute sa pensée, qu'on lui a souvent injustement reproché ses paroles dures adressées aux papes et aux empereurs. Dante ne se sert pas non plus d'un langage obscur et mystérieux. Il est vrai que, ainsi que tout poète, il est toujours l'homme de son temps ; il se sert par conséquent quelquefois du style allégorique, usité au Moyen âge; mais ses allégories sont toujours transparentes et intelligibles pour tout lecteur intelligent
etérudit. Aujourd'hui il n'y a plus aucune partie, aucune ligne dans la Comédie dont on ne puisse donner clairement et péremptoirement la vraie interprétation philologique et littéraire. Certes, le grand poète florentin, par suite de l'originalité de son génie, par ses allusions à des faits peu connus, et par son style souvent trop concis et trop laconique, n'est pas à la portée des lecteurs ordinaires; il demande des interprètes doués d'une grande sagacité et munis d'une érudition étendue et variée. Non seulement Dante ne s'est pas enveloppé de ténèbres de propos délibéré, mais il n'est pas non plus énigmatique par suite d'un mysticisme outré. Il n'est pas plus mystique que ne l'exigent et ne le comportent les questions métaphysiques qu'il cherche à résoudre, et il est d'une intelligence nette, lucide, positive même, autant que le fut jamais savant ou philosophe au Moyen âge.
Il y a une autre classe de commentateurs qui, par une espèce de syncrétisme exégétique, pensent que la Comédie, d'après la conception et l'intention de Dante, présente toujours deux sens diiférents, un sens épique qui est évident selon eux, et un sens moral, religieux, ou politique, qui, avec intention, est plus ou moins voilé. Ces littérateiu's croient pouvoir citer, à l'appui de leur opinion, les paroles mêmes de Dante, lequel, dans sa lettre dédicatoire adressée à Can Grande*, dit, au sujet de la signification de son poème, que a la fin de l'ouvrage, de son a ensemble, et de ses parties, peut être multiple, c'est-à- -dire voisine, et éloignée.:» Mais ces paroles ne sauraient énoncer que le poème, d'après l'intention de l'auteur, doit avoir deux significations différentes. Pour le prouver, di-
' Comme Dante, dans cette lettre, commente son poème, Fi< lelfo appelle cette lettre an commentaire (commentarios ego illos integproB habeo et illis delector magnopere).
sonstout d'abord que, en thèse générale, il est logiquement impossible qu'une œuvre, ayant une forme à la fois logique et poétique, puisse présenter deux sens rationnels voulus ; car il est impossible de faire marcher la signification allégorique toujours parallèlement et de conserve avec la signification historique d'une narration quelconque, puisque les séries d'idées suivent une marche logique qui est autre pour les faits et autre pour les pensées.. Une œuvre de l'intelligence ne peut donc avoir qu'un seul sens voulu. Ainsi les récits de l'Enéide ne veulent avoir d'autre signification que celle exprimée directement par la narration épique ; la parabole dé Tenfant prodigue, dans rÉvangile, n'a qu'un seul sens, le sens moral, exprimé par le récit fait en vue de sa signification morale. Mais on comprend qu'en mettant en relief^ dans un récit épique ou lyrique, certains faits ou détails, et en en élaguant d'autres comme insignifiants, on peut toujours arriver à faire de ce récit une espèce de parabole et lui prêter une signification morale ; mais cette signification n'aura jamais été dans l'intention de l'auteur. En un mot, à toute expression d'une pensée ou d'un sentiment on peut appliquer, en dehors de l'explication vraie, une foule d'interprétations allégoriques ; mais ces interprétations seraient fausses et arbitraires, toute œuvre raisonnable ne pouvant avoir , d'après l'intention de Fauteur , qu'un seul sens vrai. D'après cela, si Dante, dans sa lettre àCan le Grand, dit que la Comédie peut présenter un sens proche ou littéral et un sens éloigné ou allégorique, il n'entend pas dire par là que, d'après sa conception, son poème didactique a réellement deux sens également vrais et voulus ; il veut dire simplement que des lecteurs peu intelligents ne verront dans son œuvre qu'un récit d'un voyage dans l'autre monde, ou, comme il s'exprime dans cette même
lettre, s'en tiendront à la description faite de « l'état des âmes après la mort», à peu près comme les enfants ne voient dans les paraboles de l'Évangile ou dans les fables de Lafontaine que des récits, sans en apercevoir la vraie signification voulue, la signification morale. Dante prévoyait (et en cela il ne s'est certes pas trompé) que beaucoup de lecteurs de la Comédie prendront la partie narrative du poème pour la chose principale, et ne verront pas le but de l'œuvre, qui est de détourner les vivantSy dans cette vie y de Vétat de misère y et de les conduire à Vétat de félicité (voy. p. 17). La lettre de Dante énonce donc à la fois que la Comédie n'est pas un poème narratif, mais une œuvre didactique, et qu'elle n'a pas deux sens également vrais et voulus, mais qu'elle a la signification morale, religieuse, sociale, et politique, qui résulte de tout ce que le poète a vu et appris dans son voyage ultramondain.