La valeur doctrinale de la Comédie
Comme la Comédie a pour but d'énoncer les véritables principes de l'ordre moral, social, et intellectuel, qui devront délivrer l'humanité de l'erreur et du péché, pour la conduire au bonheur, au salut, et à la sainteté, elle devra, comme poème didactique, être jugée non seulement sous le rapport de sa beauté poétique ou littéraire, mais aussi, et surtout, au point de vue de la vérité de ses doctrines. Comme il n'y a pas dans ce monde, pour notre intelligence bornée, d'autre moyen de vérifier les doctrines que la science et la conscience de notre époque, c'est uniquement par celles-ci que le fond doctrinal de la Comédie est à juger. Il se peut que les doctrines de Dante soient orthodoxes ou hétérodoxes, au jugement de l'Église ; ce n'est pas là une question qui nous préoccupe ; notre temps demande une orthodoxie plus incontestable et non contes-
tée, savoir : Torthodoxie consistanl dans la conformité des doctrines arec la science et la conscience de notre époque. Noos savons bien que noire science et même notre conscience peuvent n'être pas inÊdllibles; mais comme il n'existe pas, en dehors d'elles, d'autre juge plus inÊdllible, nous sommes bien en droit, d'un côté, de n'admettre comme vrai que ce qui est approuTé par la science et la conscience de notre époque, et, de l'autre, d'accepter comme vérités, jusqu'à la preuve du contraire, les doctrines auxquelles ne s'oppose jusqu'ici aucune vérité reconnue comme supérieure. Or, quant à la science de Dante et de son époque, elle n'est plus celle de notre temps. Dante se trouve dans le même cas que tous les penseurs, philosophes, et écrivains des temps passés, dont nous n'acceptons la religion, la politique, et les autres doctrines que sous bénéfice d'inventaire, et en faisant foutes nos réserves, tout en les jugeant avec une tolérance respectueuse, sachant qu'elles constituaient la science de leur époque, et que, bien que surannées, elles renferment encore des vérités partielles. Quant à la partie morale de la Comédie, qui tient plutôt de la conscience que de la science de Dante, elle mérite encore aujourd'hui toute notre approbation; nous l'acceptons de grand cœur, sentant bien que nous ne pouvons la remplacer, d'après notre propre conscience, par des vérités appartenant à un ordre supérieur. C'est aussi précisément cette partie morale de la Comédie qui est cause que nous nous sentons édifiés par la lecture de cette œuvre, c'est-à-dire que notre intelligence se sent élargie, et notre conscience fortifiée et améliorée. Aussi n'est ce pas par une admiration de commande et de convention, mais par conviction raisonnée, que nous résumons notre jugement sur l'auteur de la Comédie, en disant qu'il est non seulement le
plus grand poète du Moyen âge, mais l'un des poètes les plus éminents de l'huiuaDité, et que, quant à son idéal moral, il n'a pas encore été surpassé jusqu'ici, et selon toute prévision ne sera de longtemps pas dépassé, sous ce rapport, par aucun poète ni philosophe de l'avenir.