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La poésie lyrique provençale

La poésie provençale s'est formée de la fusion de deux éléments, qui étaient différents entre eux quant à leur origine historique, mais qui avaient, Tun pour l'autre, dans leur nature intime, une affinité assez prononcée. Ces deux éléments sont l'amour platonique et la galanterie chevaleresque.

L'amour platonique, le. nom le dit, remonte historiquement à la philosophie idéaliste de Platon. Ce philosophe, qui considère les choses du monde physique comme la faible copie et même comme la dégradation des réalités du monde métaphysique, envisage également l'amour sensualiste comme la dégradation de l'amour spiritualiste. Le devoir du sage consiste donc, d'après lui, à remonter de la copie à l'original , de l'amour sensuel à l'amour spirituel, de l'admiration des beautés physiques à l'enthousiasme que donne la vue des beautés célestes et des perfections métaphysiques. C'est alors que l'amour véritable devient non seulement la plus noble des passions, mais encore la source des plus hautes vertus.

Cet amour spirîfcualiste ou platonique, quoique conçu par la philosophie d'un payen, passa aisément dans la doctrine chrétienne, où il se transforma en un amour mystique ayant pour objet principal le divin Jésus, la Vierge, les saints et les saintes. Plus tard l'amour platonique pénétra également dans la poésie lyrique de l'Église, surtout dans les hymnes destinées à célébrer l'amour mystique voué à sainte Marie.

Enfin, vers le onzième siècle, cet amour spiritualiste de la théologie et de la poésie de l'Église entra aussi dans la poésie profane ou laïque , et devint dès lors l'un des deux éléments constitutifs des chants d'amour des troubadours. À ce fond primitif, à l'amour platonique dans la poésie mondaine , vint alors se joindre , comme second élément , la galanterie chevaleresque.

La galanterie était une conséquence naturelle des mœurs féodales des classes élevées, et elle se rencontra avec l'amour platonique dans un même sentiment désintéressé, dans Yhommage dû aux grandes dames. En effets d'après l'idéal qu'on se forma des devoirs de la hiérarchie féodale, le chevalier homme-lige devait d'abord hommage, fidélité, et amour à son maître ou seigneur (lat. dominus, fr. dame), et, s'il était poète, il devait, comme servant (prov. $irvente) de son seigneur, le prôner et le défendre dans ses chants ; ce qui a produit le genre de poésie appelé sirvente^ qui était, selon le besoin, tour à tour louangeur ou satirique. Mais le chevalier servant ne devait pas seulement hommage et amour à son seigneur, il devait cet hommage aussi à l'épouse de son seigneur ou à sa dame. L'épithète de galant, qui proprement signifiait réjouissant dans le sens d'agréable et d'aimable , et qui désignait l'ensemble des qualités exigées d'un homme comme il faut^ était donnée à tout chevalier qui, pour se rendre

agréable et aimable, témoignait d'abord à l'épouse de son seigneur, et ensuite à toutes les dames, un respect, une affection, un amour plus ou moins absolus. Aussi la galanterie portait elle, en provençal, le nom de domnei (damerie), en vieux français de domnoyy et, en allemand, le nom de Frauendie^ist (service des dames). La galanterie du chevalier-servant (it. cavalière servente) n'était donc, en quelque sorte, qu'une autre forme, la forme féodale de l'amour platonique^ et constituait, par son alliance avec lui , ce qu'on a appelé l'amour chevaleresque. Cet amour était considéré, non comme une passion des sens, mais comme une vertu de l'âme , même comme la source de toute vertu et de tout mérite chevaleresque. Aussi le désir suprême du chevalier et du troubadour était il d'avoir une dame qu'il pût aimer d'amour platonique, qui fût l'appréciateur de son mérite, et dont l'estime fût la plus belle, la plus haute récompense de ses actions et de ses talents.

Gomme d'après son principe, ou en théorie, l'amour chevaleresque du troubadour excluait toute passion sensualiste , on comprend, d'abord, comment cet amour, qui renfermait un idéal aussi élevé, a pu devenir et a pu rester, pendant près de trois siècles, un sujet fécond de véritable poésie; ensuite, comment on a pu prétendre que cet amour ne pouvait exister qu'en dehors du mariage ; puis, comment le mari aurait eu mauvaise grâce à ne pas se croire honoré par les hommages publics que le troubadour rendait à son épouse ; comment, enfin , après la chute de la féodalité et de la chevalerie, la galanterie et même la sigisbéature ont pu continuer, traditionnellement, dans la société bourgeoise des temps modernes, et se maintenir dans les mœurs des peuples méridionaux , si jaloux par tempérament et si chatouilleux au sujet de l'honneur con-

jugal. Cependant ajoutons, pour dire toute la vérité, que, dans la pratique, la galanterie et l'amour chevaleresque ne savaient que rarement se maintenir dans leur pureté ou leur idéalité théorique. C'est que la galanterie, plutôt factice et conventionnelle que naturelle, se trouve placée comme sur une pente glissante et dangereuse, où, comme nous l'avons déjà dit (v. p. 8), le culte désintéressé voué à la dame court sans cesse risque de tourner en une passion sensualiste s'adressant à la femme,

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