Béatrice chantée dans les poésies lyriques
de Dante.
£n idéalisant et transfigurant une simple fille mortelle, Béatrice, Dante ne se perdit cependant pas dans un mysticisme sans forme et sans poésie. C'est le propre des conceptions de l'Allighierij d'idéaliser les personnes et les choses, en leur donnant une signification supérieure à celle qu'elles ont dans la nature et dans l'iiistoire, de les transûgurer ainsi pour en faire des types, sans pour cela détruire en elles leur image plastique ou les attributs de la vie réelle. De cette manière la poésie, dans l'œuvre de Dante, reste ce qu'elle doit être de sa nature, expression idéale, et ce qu'elle est, d'après Aristote, expression plus philosophique y c'est-à-dire plus significative et plus instructive que l'histoire ; elle garde ainsi ses allures terrestres et ses formes humaines, sans lesquelles la poésie ne ferait plus partie du domaine de l'art. Car rappelons nous que la poésie n'est pas de même nature que la science et la pldlosophie; elle n'aime pas se mouvoir dans les régions de la pensée abstraite ; il lui faut une atmosphère moins subtile et des horizons plus limités. Tout en élevant sa tête dans les cieux, elle demande à s'appuyer toujours sur la terre, au contact de laquelle, semblable à Antée, elle renouvelle sans cesse sa beauté et sa force. Aussi Béatrice n'est elle pas, dans la poésie lyrique de Dante, une simple figure allégorique, ni une idée abstraite, per-
sonnifiée par une femme sans réalité, sans vie, et sans individualité.
Par suite de sa prédilection pour ce qui est idéal et significatif dans les personnes et dans les choses, Dante ne représente ou ne relève, parmi leurs qualités, que celles qui sont intéressantes, en ce qu'elles accusent et enseignent des vérités de l'ordre moral ou métaphysique. Pour tout ce qui en elles, quoique réel ou historique, n*a pas, pour lui, de signification, il n'y touche pas, et ne s'y intéresse pas dans sa poésie. Béatrice ne sera chantée par le poète que comme la béatifiante, qui, par ce qu'elle dit et par ce qu'elle fait, procure le bonheur terrestre et la félicité éternelle à son amant. La preuve et les exemples de ce procédé poétique, nous les trouvons, en assez grand nombre, dans les mémoires que Dante a composés dans son âge mûr, vers 1305, et qui, moitié histoire, moitié fiction, semblables en cela au Dichtung und Wahrheit de Gœthé, racontent en les idéalisant les circonstances de sa jeunesse, qui ont donné lieu à la composition de plusieurs des poésies devant célébrer Béatrice. Ces mémoires sont intitulés : La vita nuova. Ce titre, d'après l'intention de l'auteur, doit exprimer d'abord, au sens propre, que son amour pour Béatrice a été, comme il prétend Vâme de sa jeunesse, de l'âge qu'il appelle ici la vie nou-veïle (jeune) , et ensuite, pris au sens figuré , ce titre indique qu', avec cet amour pour Béatrice, commença pour Dante une vie plus spirituelle, qu'il nomme, dans le langage de l'Évangile, sa vie nouvelle (renouvelée), ou sa renaissance morale.
Quant aux incidents de l'amour de Dante pour Béatrice ils sont racontés dans La vita nuova comme des faits qui quoique idéalisés avec intention (v. plus bas), sont évidemment à prendre dans leur sens historique ; et ces faits
prouvent que le poète, suivant son procédé (v. p. 49), ne leur a attribué de l'importance qu'autant qu'il y a découvert une signification spiritualiste.. C'est ainsi, par exemple, que Dante raconte qu'un jour Béatrice l'a salué dans la rue, et, qu'un autre jour, elle ne l'a pas salué. A ce fait insignifiant, s'il n'a été que fortuit, le poète donne une inaportance morale, en y rattachant une signification plus relevée. En effet, comme saluer quelqu'un signifie proproprement lui souhaiter le salut temporel et étemel (cf. ar. salam, la paix), Béatrice, accordant ou refusant le salut, ou approuvant ou désapprouvant son amant, lui donne ou lui enlève, par cela même, le bonheur et la béatitude.
On se tromperait fort si, dans ces mémoires de Dante et dans les poésies amoureuses dont ils sont quelquefois le commentaire psychologique et historique, on s'attendait à trouver cet intérêt romanesque, ces situations pathétiques, ces incidents passionnés, qui se rencontrent ordinairement dans les ouvrages dont le sujet principal est l'amour. Disons le tout de suite : ces moyens infaillibles d'intéresser les différentes classes de lecteurs ne se trouvent pas mis en scène, ni dans les poésies lyriques, ni dans La vita nuova de Dante. Mais ceux qui, comme notre poète, ont une sensibilité délicate et profonde , qui aiment à respirer l'air pur et vivifiant des hautes régions de l'idéal, ceux-là trouveront dans les poésies amoureuses et dans les mémoires de Dante, à côté de certaines mièvreries outrées, ces figures chastes et charmantes, ces tableaux naïfs et touchants , qui rappellent l'expression des anges peints par Cimabue et par Giotto; ils y trouveront l'expression poétique des grandes pensées et des nobles sentiments, qui laissent entrevoir à l'esprit des horizons lointains, et font pressentir au cœur des profon-
deurs qu'il n'avait pas soupçonnées. Aussi bien ne pouvons nous mieux faire connaître le genre lyrique de l'Allighieri qu'en retraçant, d'après ses Mémoires, l'histoire de l'amour spiritualiste qu'il a célébré dans ses poésies.
Dante, âgé de 9 ans, ayant été conduit par son père à une fête dans la maison du Florentin Folco di Portinari, y \\i pour la première fois Béatrice, moins âgée que lui d'un an, belle, gracieuse, aimable, qui, sans lui parler, produisit sur lui une impression inelFaçable. Cette impression n'était pas encore une passion allumée par l'ardeur de la jeunesse; c'était de l'amour comme, d'après Victor Hugo, (T l'aube est du soleil » ; c'était un amour d'adolescent, c'est-à-dire une affection pure et virginale, où les sens sont encore réprimés par le respect qu'inspire la jeune fille à l'adolescent, qui adore en elle iin être angélique et divin. Voici comment Dante raconte poétiquement, dans ses Mémoires, l'effet que produisit sur lui la première vue de Béatrice : « Amour prit sur moi un si « grand ascendant par la force que mon imagination lui (( accordait, qu'il m'ordonna souvent de chercher à voir « cet ange de jeunesse; ce qui fut cause que, dans mon « enfance, bien des fois j'allais courant sur ses pas, et je a la voyais s'avançant avec tant de noblesse et de dignité « que l'on pourrait certainement lui appliquer ces paroles <( d'Homère : « Elle ne semblait pas être la fille d'un mor- <(« tel, mais d'un dieu. » Et, bien que son image, qui me « suivait sans cesse, fût un moyen qu'Amour employait « pour me subjuguer, cependant elle avait une vertu si «généreuse et si puissante, qu'elle ne souffrit jamais « qu'Amour me gouvernât, bien que je fusse privé des a conseils de la Raison, si utiles en pareilles circons- (( tances. »
L'amour que Dante, encore enfant, éprouva pour Béatrice entra naturellement dans une nouvelle période et présenta une nouvelle phase, sans cependant rien perdre de sa pureté première, lorsque l'adolescent devint jeune homme. C'est alors^ à l'âge de 18 ans, vers l'an 1283, qu'il commença à se produire comme poète troubadour, et à célébrer, dans ses chants, jusque vers l'année 1290, la dame de sa pensée.
« Quand il y eut neuf ans accomplis * , après la première « apparition de Béatrice, il arriva, que dans le dernier de «ces jours, je vis cette merveilleuse dame, vêtue d'un « habit d'une blancheur éclatante, et s'avançant entre deux « nobles dames un peu plus âgées qu'elles. Comme elle < passait dans une rue, elle tourna ses yeux vers l'endroit « où j'étais. Je me tenais plein d'une crainte respectueuse, « et, par l'effet de son ineffable courtoisie, elle me fit un « salut, qui produisit sur moi tant d'effet que je crus tou- « cher au terme de la béatitude....
« Rentré dans la partie la plus solitaire de mon loge- « ment, je me mis à penser à cette personne qui s'était f montrée si courtoise envers moi, et tout occupé d'elle, «je fus pris par un doux sommeil, pendant lequel j'eus « une vision merveilleuse. Il me sembla voir une nuée «couleur de feu, et, au milieu, le seigneur Amour.... Je « crus le voir tenant dans ses bras une personne endor- «mie, nue, et enveloppée seulement d'un drap cou- «leur de sang. Je la reconnus tout aussitôt pour la « dape inspirant la vertu, qui avait daigné me saluer, le «jour précédent. Celui qui la portait tenait dans l'une de « ses mains quelque chose qui était tout en feu, et il me « dit ces mots : « Vois ton cœur. » Et après quelques ins-
• Voy. DelëclQze, Dante Alighieri, p. 155 suiy.
« tants, je crus voir qu'il éveillait celle qui dormait, et, « que, à Taide de toutes sortes d'inventions, il lui faisait « manger cette chose ardente, qu'il tenait dans sa main ; « ce qu'elle ne fit qu'avec crainte et répugnance. Il ne se ^ passa pas beaucoup de temps sans que la gaîté du sei- « gneur ne se changeât en plaintes, et, toujours pleu- (c rant, il serrait cette dame dans ses bras , et se diri- ((.gea, avec elle, vers le ciel. Je ressentis une si vive an- « goisse de cœur que mon sommeil fut interrompu, et je «m'éveillai.... Je pris la résolution de faire connaître ce « que j'avais vu, à plusieurs personnes qui étaient alors (( des troubadours fameux; et comme j'avais fait expé- (( rience de dire, pour moi, des paroles en rimes, je déci- « dai de composer un sonnet dans lequel je saluais tous a les Féaux d'Amour. Les priant donc de m'expliquer ma « vision, je leur écrivis ce qui m'était apparu, et commence çai par ce sonnet :
A ciascuri* aima presa e gentil core^ etc.
(( A toute âme éprise, à tout noble cœur « à qui ce présent sonnet parviendra, « afin qu'ils en disent leur avis, « Salut ! au nom d'Amour, leur Seigneur.
(( Le temps des heures pendant lesquelles les étoiles
« sont le plus brillantes, était passé,
« quand Amour m'apparut en songe, tel
(• qu'il me remplit de crainte quand j'y repense.
« Âtnour me semblait gai, tenant dans sa main
« mon cœur, et tenant dans ses bras
« la dame endormie , enveloppée d'un voile.
(I Puis il la réveillait et faisait repaitre « la dame intimidée de ce cœur ardent, — « après, je le voyais fuir en pleurant. »
Cette vision, dont aucun des troubadours, auxquels l'AUighiero l'avait adressée, n'a su donner la véritable explication, me semble être l'expression poétique de la lutte intérieure par laquelle le jeune Dante a dû passer, au début de sa carrière, pour arriver à se décider franchement, et avec une entière conviction, sur la nature de l'amour qu'il allait chanter, ou sur le ton qu'il devait prendre dans ses poésies lyriques. Dans la vision qu'il dit avoir eue dans un rêve (que ce rêve soit historique ou fictif, n'importe), le dieu Amour de la poésie provençale est représenté comme le symbole de l'amour mondain, voulant séduire ou subjuguer Béatrice, en l'engageant à manger le cœur ardent du jeune Dante, afin de la fasciner par ce moyen et de l'ensorceler par la sensualité. Mais comme elle montre une répugnance invincible à subir la domination de cet amour mondain, le dieu Amour, plein de dépit, cesse d'insister, et finit par se diriger avec elle vers la région céleste, où il va se transformer en seigneur de l'amour spiritualiste. Béatrice ne devra pas être pour notre poète une amante ordinaire; elle veut être aimée spirituellement; elle deviendra dès lors pour lui son guide spirituel, la béatifiante ou la cause de son bonheur terrestre et de sa félicité céleste. Aussi Dante abandonnet il le ton de la poésie amoureuse provençale qui était à la mode en Toscane (v. p. 8), et se met il dès lors à chanter la dame de son amour platonique. C'est donc dans ce sens plus relevé qu'il faut expliquer non seulement tous les chants d'amour composés entre les années 4283 à 1290, mais encore les traits de galanterie racontés dans La vita nuova. Toutes les fois que, dans les unes et dans les autres, nous trouverons exprimé quelque pensée ou fait qui ressemble aux intrigues et aux pratiques de l'amour ordinaire, nous dirons : Honni soit qui mal y
pe^ise^ en nous rappelant que, de môme que l'amour platonique s'est souvent exprimé, même dans des hymnes chrétiennes, dans le langage de l'amour naturel, de même Dante croit aussi devoir observer quelquefois, dans l'expression de son amour spiritualiste, les formes, les us, et coutumes de la galanterie chevaleresque.
Voici, à titre d'exemple, un trait qui est raconté dans La vita nuova, et qu'il faut bien se garder d'interpréter autrement que ne le comporte le spiritualisme qui domine dans les chants d'amour de Dante :
€ Un jour il arriva que ma très noble dame assistait en ce un lieu où l'on entendait les louanges de là Reine de la « Gloire, et où j'étais placé de manière à voir ma Béaticc tude. Entre elle et moi, il y avait, en suivant la ligne « droite, une dame dont la figure était fort agréable, et « qui dirigea plusieurs fois ses yeux sur les miens, s'éton- « nant que je la regardasse aussi attentivement. CSar il « semblait, par l'effet de ma position, que mes yeux fus- « sent fixés sur elle-même. D'où il arriva que plusieurs « personnes s'aperçurent qu'elle me regardait. Aussi, lors- « que je sortis de ce lieu, entendis je dire auprès de moi : ««Vois donc comme cette dame tourmente ce jeune « « homme ! » et je m'aperçus qu'en la nommant, on par- « lait de la dame qui se trouvait sur la ligne entre la très « noble Béatrice et moi. Alors je me tranquillisai, ayant « acquis la certitude qu'en ce jour mes yeux n'avaient pas « trahi mon secret. J'eus même l'idée de faire de cette « dame une espèce de bouclier, pour cacher la vérité, et je « fis si bien en peu de temps que les personnes, qui s'oc* « cupaient de moi, crurent avoir découvert mon secret. « Grâce à cette dame, je me mis à l'abri de la curiosité « pendant des mois et des années. y>
A la lecture de ce trait ne dirait on pas qu'il s'agit ici
d'un amour sur lequel, parce qu'il est compromettant, ou parce qu'il n'est pas avouable, l'amant tâche de donner le change d'une manière habile? Dante s'était trouvé à Véglise Saint-Jean-fiaptiste de Florence, et avait dirigé ses regards sur Béatrice. Une autre dame, la demoiselle Gemma dei Donati, placée dans cette direction, croyait que c'était elle que le jeune poète regardait. Dante laissa dans cette pensée la demoiselle, ainsi que le monde qu'il avait observé dans l'église , et fut bien aise de pouvoir se servir de M^e Gemma comme d'un bouclier pour cacher son amour pour Béatrice. Pourquoi, si sa passion est noble , songet il à donner le change sur elle ? Pour expliquer cet apparent manège d'amoureux, rappelons nous que , dans la poésie galante et chevaleresque , le troubadour était tenu de cacher autant que possible l'objet de ses chants, ou le nom de la dame de sa pensée. Dante, se conformant à cette prescription du code de l'amour chevaleresque , non seulement s'est abstenu , la plupart du temps, de prononcer, dans ses poésies, le nom de Béatrice, mais il croit encore devoir cacher son amour au point que, pour dévoyer les curieux, il a recours à des ruses plus ou moins innocentes.