Les poésies composées sur Béatrice après sa mort
En 1287 Béatrice, âgée de vingt et un ans, devint l'épouse du chevalier messir Simon de' Bardi. Ce mariage ne diminua en rien l'affection ou plutôt le culte que notre jeune poète avait voué à cette dame ; il agrandit même , aux yeux de Dante , le mérite de Béatrice , en considération de l'influence plus efficace que sa position de femme mariée lui permettait d'exercer, par son exemple, sur l'esprit et le cœur des dames de sa connaissance.
Voici comment notre poète , sans la moindre ombre de jalousie , exprime , plus lard dans ses Mémoires , sa satisfaction au sujet de cette influence bienfaisante de sa Dame:
« Ma Dame non seulement fut l'objet des hommages et « des louanges de tous, mais, de plus^ beaucoup de dames « furent louées et honorées à cause d'elle. M'étant aperçu « de cette circonstance, et voulant la faire connaître à ceux « qui ne pouvaient en être témoins, je me proposai de Texcr primer en vers, et fis ce sonnet qui dit comment le mé- « rite de Béatrice opérait sur les autres dames :
Vide perfettamentej etc,
« Qui aperçoit Béatrice au milieu des dames « voit complètement tout moyen de perfection : « et celles, qui sont en sa compagnie, doivent (( remercier Dieu de la faveur qu'il leur accorde.
((Sa beauté produit un si salutaire effet,
« qu'au lieu de provoquer la jalousie des dames,
« elle les fait marcher avec Elle,
(( vêtues de noblesse, d'amour, et de foi.
« Tout devient modeste eu sa présence ;
(( non seulement sa beauté l'embellit elle-même,
« elle réfléchit encore sa vertu sur les autres.
(( Telle est la noblesse de son être,
«que nul ne peut se souvenir d'elle,
« sans qu'il ne soupire doucement d'amour».
Béatrice, à peine mariée depuis trois ans, mourut le 9 juin 1290 à l'âge de vingt-quatre ans.
Quelle catastrophe pour le jeune poète ! — Cependant comme Dante n'avait eu pour Béatrice d'autres sentiments que ceux du vrai amour, il ne la pleura pas, dans ses vers, avec les accents déchirants d'un amant désespéré ;
sentant toute la profondeur de la perte que sa vie de poète faisait par la mort de sa dame, il la déplora non seulement comme un malheur à lui personnel , mais comme une calamité publique pour Florence , qui perdait en Béatrice sa splendeur et sa gloire. Voici une strophe d'une de ses élégies qu'il composa , sous forme de canzone , sur la mort de sa Dame :
Ita n'é Béatrice in Valto cielo, etc.
« Béatrice est allée au haut du ciel ,
« là où les Anges jouissent de la paix :
(f là,^ ô mes dames ! elle vit séparée de nous tous.
<c Ce n'est ni le froid ni le chaud de sa fièvre
« qui nous Ta enlevée, comme mainte autre ,
« c'est sa bonté, sa modestie insignes
« qui ont fait qu'on nous l'a enviée.
« Elle montait, si pieuse, les degrés du ciel ,
« qu'émerveillé de son grand mérite
« l'Étemel a éprouvé un divin désir
« d'appeler à Lui une si belle âme.
« Il l'a fait monter, d'ici-bas vers Lui ,
« reconnaissant que cette triste vie
« n'était pas digne d'une créature si noble ».
Non era degna di si gentil cosa,