‹ Dante Sa Vie Et Ses CeuvresChapitre 18 sur 43 · Les poésies lyriques de Dante en l'honneur de la · texte numérisé non relu

Les poésies lyriques de Dante en l'honneur de la

Philosophie.

Après la mort de Béatrice, pour faire diversion à sa douleur, Dante, âgé de vingt-cinq ans, s'adonna avec ardeur à l'étude des sciences naturelles, de la philosophie, et de la théologie. Il les étudia d'abord à Florence sous Maître Brunet Latin, puis à Bologne, et enfin à Paris, où il séjourna une première fois de 1291 à 1292. Il revint,

dans cette dernière année^ à Florence où il se maria avec Gemma, la fille de Manetto de' Donati, et s'allia, par ce mariage, à Tune des familles de la plus ancienne noblesse urbaine. Il composa successivement une nouvelle série de poésies lyriques. Cette nouvelle série, qui marque la seconde phase de la poésie amoureuse de Dante , dififère de la première en ce que le sujet n'en est plus la béatitude^ dont Béatrice était le symbole terrestre , mais la consolation cpie donne la Philosophie. Cette consolation , l'objet de son nouvel amour, il la symbolisait dans la personne d'une dame (pii Ta consolé après la mort de Béatrice, et cette dame consolatrice n'était autre que sa jeune femme Gemma (Brillante, Astre) qui devint le symbole terrestre de son nouvel amour, comme Béatrice avait été le symbole de son premier amour. Le symbolisme d'après lequel les dames, selon Tusage des Fideli d'Amore , représentaient des choses métaphysiques, étant de sa nature toujours plus ou moins arbitraire, il serait déplacé de demander ici quels étaient les titres de Gemma pour que Dante ait pu faire d'elle le symbole de la Philosophie consolatrice.

Voici comment le poète tâche d'expliquer et de justifier, longtemps après, vers 1306, ce symbolisme dans La vita nuova. Il y raconte comment, à l'époque où il considérait la première partie de sa vie ou sa jeunesse (vit^ nuova) comme terminée à l'âge de vingt-cinq ans, il a fait la connaissance de cette dame compatissante, qui est devenue pour lui le symbole de la Philosophie, et l'objet de son amour consolateur, célébré dans les poésies lyriques philosophiques, composées successivement entre l'an 4292 et 4297:

c Une année, dit-il, après la mort de Béatrice, comme «cj'étois en un lieu où je réfléchissais au temps passé, je «me sentais accablé par de si douloureux souvenirs, que

« mon visage trahissait mes sentiments afîreux dont j'étais « agité. M'étant aperçu de ce trouble , je levai les yeux et «j'aperçus une noble et jeune dame fort belle qui, du « haut d'une fenêtre, observait mes traits avec tant de « compassion, qu'il semblait que la pitié tout entière fût « en elle.

«Comme il arrive aux malheureux d'être prompts € à pleurer, quand les autres semblent s'intéresser à eux, «je sentis alors que mes yeux voulaient se mouiller de « larmes. Mais honteux de laisser voir mon triste état, je « me dérobai aux regards de la noble dame, et je disais en «moi-même: «Il n'est pas possible qu'avec celte dame « compatissante, ne se trouve pas le plus noble amour». « C'est pourquoi je résolus de faire un sonnet pour le lui « adresser.

«Il arriva que, partout où cette dame me voyait, son « expression devint compatissante, et sa figure d'une cou- « leur pâle presque comme celle d'Amour ; ce qui fut « cause que, plusieurs fois cela me fit souvenir de ma très « noble dame (Béatrice) qui s'était montrée avec une cou- « leur semblable

Dante ayant conçu vers 1296 le plan de son poème latin qui devait prouver la supériorité de la religion sur la philosophie, et ayant projeté en 1305 sa Comédie, il n'hésita pas à représenter dans La vita nuova l'amour de la Philosophie (Gemma), comme ayant porté préjudice à son amour pour la Religion (Béatrice), et c'est pourquoi il ajouta au récit précédent les paroles suivantes :

« Par la vue de cette dame j'en arrivai à ce point que « mes yeux commençaient à prendre trop de plaisir à la « voir. J'en éprouvai du chagrin ; je condamnai ma fai- « blesse, et plusieurs fois même je maudis la vanité de mes « yeux »

Il est évident que ce récit postérieur qui représente Tamour de Dante pour Gemma, comme ayant porté atteinte à son premier amour pour Béatrice, a, dans la pensée du poète, un sens purement symbolique ; il y est question de Béatrice et de Gemma , non comme de personnes réelles, mais comme de personnages symboliques ; Béatrice y est le symbole du génie du Christianisme, et Gemma est le symbole de la Philosophie.

En effet , dans le Banquet (Convito) , ouvrage resté inachevé et composé entre 1306 et 1308, Dante a désigné nettement de quoi la Consolatrice (Gemma) était le symbole, en parlant d'elle en ces termes :

« La dame, dont je suis devenu amoureux après mon « premier amour, fut la très belle et la très noble tille de « l'Empereur de l'univers , à laquelle Pythagore a donné « le nom de Philosophie » .

Si ensuite Dante, en parlant dans La Vita nuova de l'atteinte que son amour pour la Philosophie (Gemma) a porté à son ancien amour pour Béatrice , et s'il maudit la vanité de ses yeux, il est évident que ce passage a également une signification symbolique. Ce passage de la Vita nuova n'a été écrit qu'en 1305, mais la pensée ou le symbole remonte vers 1296 où Dante, après avoir chanté la Philosophie, changea ses convictions dogmatiques, et résolut de chanter de nouveau, dans un poème didactique latin, Béatrice (la Foi béatifiante) comme la Maîtresse de la Philosophie qui doit être sa servante. C'est que, arrivé à l'âge de trente ans, l'Allighieri reconnut que la science humaine ou la Philosophie n'était pas en état de donner à l'homme la consolation et la béatitude suprêmes , et que la béatitude terrestre et étemelle était renfermée dans la Foi , la Charité, et l'Espérance du christianisme, dont la Philosophie et la science sont appelées à expliquer les vérités et

les mystères. Béatrice que, pendant qu'elle vivait, notre poète avait chantée comme la personnification de sa béatitude individuelle ou personnelle, était devenue pour lui , après sa mort, le symbole de la béatitude générale, universelle. Je symbole ou le Génie du christianisme (v. p. 15) ; aussi appelât il dès lors Béatrice, ainsi transfigurée , la fille de la Très Sainte -Trinité. Dante dut donc aussi arriver à considérer son amour pour la Philosophie comme une infidélité commise à l'égard du christianisme. Il résolut donc de cesser les chants en l'honneur de la Philosophie ou de la Servante (Pargoletta), et de revenir à sa vraie Dame symbolique, à l'amour de Béatrice.

«Un jour, dit Dante dans ses Mémoires, vers l'heure « de none, je crus voir cette glorieuse Béatrice vêtue de «rouge, comme anciennement, jeune et à l'âge où je la «vis. pour la première fois. Alors mes pensées se repor- «tèrent sur elle, et en rappelant son souvenir d'après «l'ordre des temps, mon cœur commença à se repentir «douloureusement du désir auquel il s'était lâchement «laissé aller, pendant quelques temps, au mépris de la «constance que lui conseillait la Raison. Dès que le cou- «pable amour fut chassé, toutes mes pensées se repor- « tèrent vers la très noble Béatrice »

Dante averti, comme il le prétend ci-dessus, par un rêve, soit fictif, soit réel, cessa après 4296 de composer des poésies lyriques en l'honneur de la Philosophie, et songea à la composition d'un poème latin didactique en l'honneur de Béatrice, symbole du christianisme. Il devait, du reste, sentir lui-même que la série des chants que lui avaient inspirés l'amour de la Philosophie ne renfermait pas une poésie aussi gracieuse que l'était celle qui faisait le charme des chants de la première série. Ceux-ci, en effet , malgré leur idéalité , se renferment encore dans

le domaine de la poésie lyriqiie, laquelle, semblable à Taigle et à l'alouette , ne s'élance dans les régions éthérées que pour redescendre avec plaisir vers la terre, son pays natal, son s^our habituel.

Plusieurs de ces premières poésies lyriques , parce que le peuple les prit purement et simplement pour des chants d'amour, sont devenues populaires ; on les chantait d'après des airs existants, qu'on leur adaptait, ou qui furent composés exprès par le musicien Casella, l'ami de Dante. Ce qui prouve que plusieurs de ces poésies furent chantées par le peuple, c'est d'abord l'anecdote de Tânier qui, chantonnant ces sonnets^ en gâta les vers par des exclamations intempestives, et s'attira pour cela la correction infligée par Dante ; c'est ensuite l'anecdote du forgeron qui défigura grossièrement le rythme des vers, et provoqua ainsi la colère du poète (voy. Balho, Vita di Dante , p. 188, 189).

Les poésies de la seconde série ou les chants philosophiques , contrairement aux poésies de la première série, ne sont jamais devenus popidaires ; ils sortent trop souvent des limites extrêmes de la poésie, pour se perdre dans les régions métaphysiques de la méditation contemplative; ils ne sont plus lyriques mais entièrement didaciiques. Aussi Dante, lorsqu'il abandonna la poésie lyrique philosophique, trouvât il sous sa main tout prêt le genre didactique, et sans avoir besoin de changer de ton, il put le choisir exclusivement pour célébrer, dans son poème latin projeté, son amour renouvelé pour Béatrice, ou pour le Génie du christianisme.

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