Histoire politique de la commune de Florence
Dans l'Antiquité, les villes italiennes étaient des municipes plus ou moins démocratiques, jouissant de certaines libertés municipales, sous la domination politique et fiscale de Rome. Au Moyen âge, et surtout depuis Charlemagne, la conquête et la domination germanique détruisirent dans la Péninsule les libertés municipales , et introduisirent le système social et politique de la féodalité. Etant devenues dès lors des communes, possédées bientôt comme fiefs par les feudataires de l'Empire germanique, ces communes eurent longtemps à lutter contre les seigneurs allemands ou italiens, laïques ou ecclésiastiques, afin de reconquérir, à titre d'immunités, les anciennes libertés municipales. Il ne pouvait y avoir alors en Italie que deux partis politiques, le parti dominateur, soit féodal ou étranger, représenté par les nobles et les évêques, allemands ou italiens, gens de l'empereur, et le parti national municipal démocratique, représenté par la bourgeoisie des communes. Comme le Clergé italien et la Noblesse féodale étaient l'un et l'autre, pour des raisons de domination, les adversaires nés des libertés municipales, les communes, avec leurs aspirations démocratiques, n'avaient absolument aucun motif ni intérêt à se déclarer, lors de la lutte entre le Sacerdoce et l'Empire, soit pour le Pape, soit pour l'Empereur, dont ni l'un, ni l'autre n'étaient leur allié sincère. Mais bientôt les papes, afin de se créer des auxiliaires contre l'Empereur, se firent passer pour les représentants et les protecteurs du parti national italien contre le parti féodal allemand, de sorte que, dans certaines communes, les Guelfes ou les partisans du Pape, s'unirent assez souvent comme faux-frères avec les patriotes défenseurs des libertés municipales.
Inspiré par une politique tout aussi habile et tout aussi égoïste que celle du Pape, l'Empereur convoqua , le 11 juin 1183, un congrès à Constance^ et octroya la liberté aux communes féodales, les déclarant villes libres autonomes, et ne se réservant sur elles que certains droits de suprématie et de suzeraineté. De cette manière, les communes devinrent presque toutes les amies de l'Empereur, et celles qui étaient sous la domination féodale des évèques, se déclarèrent, en grand nombre, contre le Pape et firent cause commune avec les Gibelins^ qui originairement, impérialistes féodaux, devinrent maintenant, par politique, les défenseurs des intérêts municipaux des communes. Bien que l'Empereur eût ainsi renoncé, en grande partie, à sa domination absolue en Italie, ses gens ou anciens feudataires, les nobles et les évéques, tant guelfes que gibelins, n'entendirent pas renoncer, à leur tour, aux droits féodaux qu'ils s'étaient arrogés successsivement, tant dans les cités que dans la banlieue. De là, les luttes acharnées, qui durèrent plus d'un siècle, entre les municipalités devenues autonomes d'un côté, et les nobles et les évéques, de l'autre. La plupart des républiques italiennes arrachèrent successivement aux évéques et à la noblesse urbaine leurs privilèges féodaux, et forcèrent les nobles de la campagne à rendre à la commune la banlieue dont ils s'étaient emparés, et à faire acte de soumission, en quittant leurs châteaux seigneuriaux pour s'établir dans l'enceinte de la cité. La bourgeoisie de Florence, grandissant d'année en année, alla plus loin encore ; elle fît en 1282 une révolution par laquelle les nobles de la ville qui prétendaient rester seuls, comme par le passé, les seigneurs de la république, furent obligés de partager le gouvernement municipal avec des magistrats tirés de la classe bourgeoise. Quelques années plus tard, le citoyen
Giano délia Bella fit même décréter que nul habitant de la commune n'aurait accès aux fonctions publiques, s'il ne se faisait inscrire dans ce qu'on appelait, d'un nom significatif, la matricule des arts et de la liberté; de sorte qu', en vertu de ce plébiscite, l'exercice du gouvernement et ce qu'on appelait la liberté, n'appartiendrait dorénavant qu'à ceux qui, par la pratique de quelque art ou métier, sauraient se rendre utiles à la commune. Dante, poète, philosophe, et nous le savons trois fois noble, comprit les signes du temps ; il se fît inscrire dans la matricule des arts et de la liberté, comme médecin pharmacien; il embrassa ainsi librement, par conviction sincère et sans arrière pensée politique, la cause de la bourgeoisie, et il y est resté fidèle jusqu'à son dernier souffle. Et voilà ce que certains biographes, détracteurs de ce gentilhomme bourgeois, ont exprimé, dans leur jargon politique, en disant que l'Allighieri, de fougueux guelfe qu'il avait été d'abord, s'est fait ensuite gibelin enragé ! ; ils ignorent que cea noms de guelfes et de gibelins n'ont pas même toujours eu un sens précis, mais que, ainsi que les partis euxmêmes, qui changent selon les intérêts et les circonstances, ils ont désigné très souvent des coalitions politiques, composées d'éléments très hétérogènes, sanspatriotisme, et sans dignité.
A Florence, beaucoup de grands ou nobles, ne comprenant pas, aussi bien que Dante, leurs devoirs de citoyen, se retranchèrent derrière leurs vains titres de noblesse. N'ayant pas assez de pouvoir pour reconquérir, par une contre-révolution féodale, les privilèges usurpés qu'ils venaient de perdre, ils é'en vengèrent sur la bourgeoisie et sur la municipalité, en leur faisant une guerre sourde et taquine. Mais au lieu de s'unir étroitement pour augmenter leurs forces, les familles nobles se divisèrent
entre elles par rivalité, par jalousie, et pour de misérables inimitiés personnelles. A Florence, les deux familles enne" mies, entre lesquelles se partagèrent aussi les autres nobles et même la grande et la petite bourgeoisie, étaient d'un côté les Donatiy constituant ce qu'on appelait le parti noir, et de l'autre, les Cerchi, formant ce qu'on nommait le parti blanc. Les Donati représentaient les intérêts et l'esprit oligarchique de l'ancienne noblesse urbaine, qui autrefois avait été la seigneurie féodale de la cité ; ce parti avait pour chef Corso Donati, homme violent, orgueilleux, et turbulent, que les bourgeois surnommaient le Baron. Les Cerchi, au contraire, représentaient la jeune noblesse ou la gentillatrerie campagnarde, que la commune avait destituée comme seigneurs de la banlieue, et forcée à s'établir dans l'enceinte de la cité. Ils opposèrent au blason plus ancien et plus fier des Donati, leurs rivaux, qui s'étaient appauvris par leurs prodigalités dans la ville, leurs richesses, qu'ils s'étaient acquises par leur économie et leurs exactions à la campagne.